ciguë

La Ciguë tachetée ou Grande Ciguë (Conium maculatum L.) est une plante herbacée bisannuelle de la famille des Apiacées (Ombellifères). Très toxique, elle était à la base du poison officiel des Athéniens.

Philippe,

Tu permets que je t’appelle Philippe ? J’ignore ton prénom, tu as voulu rester anonyme dans cet article du JDD, tu pourrais t’appeler Gilles ou Bernard, mais je me disais que Philippe, ça t’allait bien. Bien mieux que Bruno à mon goût. Un pseudo pour un autre.
Deux ans que je traîne cette histoire, qu’elle tourne en boucle dans ma petite tête.
Deux ans que toi et tes petits copains, vous êtes tombés.
Deux ans que ma sourde colère ne me lâche pas.

Tu te souviens?

Tu te souviens Philippe? Nous étions jeunes et pleins d’idéaux. Nous débutions notre carrière, avec à l’esprit, cette vraie envie de combattre la fraude, faire du contentieux, être plus malins que les contrebandiers. Nous nous tirions la bourre pendant notre formation, gentiment, pour être celui qui intégrerait au plus vite les Enquêtes Douanières, notre Graal à nous. Moi, je vous regardais toujours complexé, un peu jaloux de vos études -celles que je n’avais pas faites- , de votre faconde, de ton look recherché, ta facilité à aborder les filles. Je me disais que ce serait toujours plus compliqué pour moi. De fait, ça l’a été en partie.
Tu es parti à Roissy et très vite tu t’es fait remarquer par tes talents de chasseur. Je suis parti loin de Paris, je me suis pas mal débrouillé, aussi. Mais loin de la Capitale, dans notre administration jacobine, ça ne compte pas vraiment. Au bout de trois ans/quatre ans, j’ai trouvé le Graal. J’ai toujours été un besogneux.
A chaque fois que nous nous voyions, je te demandais pourquoi tu ne venais pas nous rejoindre.
Tu répondais avec talent à côté, le plus souvent. Les horaires spécifiques qui te donnaient un rythme de vie sympa, les hôtesses de l’air que tu disais beaucoup fréquenter, les billets GP* qu’elles t’offraient, tes voyages en Thaïlande, au Brésil… J’y croyais. Tu étais mon ami. J’y croyais.
Les oursins que tu avais au fond de tes poches aussi, nous comprenions. Ton régime indemnitaire n’était pas le nôtre. Nous payions donc les tournées quand nous nous voyions. De moins en moins souvent d’ailleurs, la distance et le temps faisant leur office.
J’ignore comment tu as réussi ce tour de force, mais tu as fini par arriver chez nous directement au soleil, dans les îles. Sans passer par le siège. Ton dossier devait être excellent. J’ai su par la suite que ça ne s’était pas bien passé sur place. Pas étonnant que tu aies demandé – et obtenu – un autre poste privilégié en province. Tu es passé me voir une ou deux fois. Au gré de tes missions.
Je te demandais toujours pourquoi tu ne passais pas le concours supérieur, comme moi. Meilleure paye, un peu plus de responsabilités, de perspectives. Là aussi tu répondais à côté, en regardant tes pompes, avec humilité. Feinte.

Trahison

J’ai depuis reconstitué le film.
Tu piquais du pognon. À des trafiquants, certes. Mais tu piquais du pognon. Au sein d’une structure organisée. Tout chez toi était faux. Tes revenus, ton train de vie, ton humilité, ton engagement professionnel.

La Ciguë est la plante symbolisant la trahison.

La bouteille de Ciguë

Tu n’as aucune idée de ce que cela a ébranlé chez moi. Cette trahison. Ta trahison.

Deux ans après ton interpellation, tu bénéficies d’une tribune dans le JDD, une interview, pour t’expliquer. Te justifier.

Je mesure la chance qui t’est offerte. Mesure-la également. Peu de mes clients ont eu cette opportunité. Certains l’auraient mérité, sans doute.
Ce qui est le plus frappant, dans ces lignes, c’est l’incroyable hypocrisie dont tu fais preuve. Tu dis assumer, et être prêt à payer, mais tu rejettes immédiatement la faute sur un « système », cautionné par l’administration, sur le mode « tout le monde savait ».
Mais il n’y a qu’un « système », Philippe.
C’est celui que vous avez initié et fait perdurer avec le temps. Un système que vous avez maintenu en vase clos, prenant mille précautions pour parrainer une nouvelle recrue, pour dissimuler votre train de vie, utilisant vos connaissances en matière de lutte anti-fraude pour votre propre profit. Vous n’avez jamais hésité à ostraciser ceux qui, même timidement, tentaient de s’interposer.
En pleine conscience.
Tu mentais au quotidien à tout le monde, pris dans tes turpitudes.
Mais tu continues à te mentir, n’hésitant pas au passage à salir la boite et ceux qui y bossent.
Tu dis assumer, mais cette posture n’est autre que prétérition.

La stricte réalité, c’est que tu as piqué du pognon, Philippe. Et peu importe à qui il appartenait.
Tu as saboté des opérations, des enquêtes de longue haleine de collègues. Des enquêtes auraient pu être initiées. Des enquêtes ont échoué, c’est une évidence.
Et des gens sont probablement morts pour cela. Je doute en effet que des millions d’euros appartenant à une organisation criminelle puisse s’évaporer sans mesure de rétorsion. Des petites mains, sans doute. Des lampistes, des gens sans intérêt. Mais des gens.
Tu reproches à l’administration son incurie, son incapacité à mettre des garde-fous en place pour protéger ses agents, évoquant au passage implicitement l’idée d’une généralisation de ces pratiques, ce qui est proprement dégueulasse. Mais tu oublies les cours de déontologie délivrés à l’école, les exemples marquants qui nous y furent délivrés, sur le danger qui nous guettait. Tu oublies aussi que notre éducation, notre niveau d’études, devaient nous mettre hors de portée de tout cela.
Tu oublies enfin que tu avais et que tu as toujours eu, quoique tu en dises, ton libre-arbitre.
Personne ne t’a mis un pistolet sur la tempe. Aucune organisation ne connaissait l’adresse de ta famille comme celle des bouletteux** que tu as fais incarcérer. Tu as toujours pu te retirer. Dire non.
Mais la soupe était bonne. Et le risque nul.
Tu vivais dans l’impunité. Deus Ex Machina.

Bravache, tu conclues cet exercice par un dernier morceau, indigne et indigeste, en estimant avoir rendu service à la société, en portant un coup fatal à ces organisations. Ce qui transpire de manière entendue, c’est l’idée poisseuse d’une forme d’injustice à ton encontre, et qu’au final c’est plutôt une médaille qu’il faudrait te décerner.
Tu n’es pas un shérif, pas un justicier, Philippe. Cet argent n’a jamais fini dans les caisses de l’État, ton employeur, ni comme pièce à conviction, ni permis de saisies directes. Il n’a servi qu’une seule cause. La tienne et celle de tes petits copains.
Toutes les médailles et félicitations que tu as obtenu, tu les as eues au dépens de collègues honnêtes, qui ont refusé pour certains de rentrer dans vos combines.

Dans un scénario de film américain, le héros aurait sans doute éprouvé de la compassion, assurant de son amitié indéfectible l’homme qui eût ainsi franchi le Rubicon. Ce n’est pas mon cas. J’ai remisé pour toi mes convictions sur la présomption d’innocence.
Ta trahison comme révélateur de mes faiblesses.

Votre histoire est tellement rocambolesque, tellement romanesque en un sens que je fais le pari qu’un jour, un scénariste ou un producteur vous proposera de la raconter encore, d’en faire un film contre espèces sonnantes et trébuchantes. Que tu ne refuseras pas, bien sûr. Ultime doigt d’honneur à la probité, qui poussera un peu plus loin encore, le curseur de mon cynisme. Et de mes illusions perdues.

 

Dans ma cornue
J’y ai versé
Six gouttes de ciguë
Un peu d’espoir
Ça d’épaisseur
Et j’ai touillé

– A. Bashung –

 

* Les billets GP sont des billets d’avion gratuits ou à très faible coût remis aux employés des compagnies aériennes et dont bénéficient également sous certaines conditions leur conjoint.

** Bouletteux : Passeur de drogue, qui en ingurgite des boulettes avant la frontière.

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