Les chiffres, on en parle  (slate.fr), ici (Bénédicte Desforges), ou encore par là (journal Libération). Bref, c’est un sujet récurrent qui tourne autour de la police, y compris autour de certains syndicats. D’autant plus qu’il ne cesse de déstabiliser bon nombre de policiers, voire de les écoeurer de leur métier, leur passion. D’autant qu’on leur demande toujours de faire plus, avec moins de moyens !
C’est Nicolas Sarkozy qui est arrivé avec, dans ses bagages ces mots qui sont devenus « maîtres ». Lui est reparti, mais ses chiffres sont restés. NS a certes été apprécié pour certaines politiques qu’il a pu mener, mais ce patrimoine mathématique, qu’il a légué, est un poids pour les policiers; voir un fardeau, qu’ils ont de plus en plus de mal à supporter.
La Police n’est plus jugée qu’au travers de ses chiffres et de ses bavures. Le reste? qu’importe. Nos grands patrons eux, sont jugés – par les politiques – pour leurs chiffres; on compare, on distribue les récompenses, les bonnets d’âne. Et les « petits » policiers (j’entend petit par leur grade, comme moi) sont jugés -par l’opinion publique – pour leur(s) « bavure(s) », ou surtout pseudo bavures, voir leur -toujours- PV au Code de la Route.
En effet, on demande maintenant aux policiers de ramener du monde, de faire, comme l’on dit de la « batonite », ou du PV. Ainsi, une BAC ne peut envisager de faire sa vacation sans une interpellation; ou, tout au moins, avoir un chiffre moyen mensuel.
Il est bien évident que le chiffre est UN moyen de juger les performances de sa police, et c’est bien normal; le seul problème, c’est que, désormais, il en est devenu le seul. Tout le monde se bat pour le chiffre; pour être bien noté, pour avoir sa prime annuelle ou encore le petit bout de papier de « félicitations » de la part du gradé immédiatement au dessus, du chef de service où, si l’affaire a bien attiré les médias, du Directeur.
Pour autant, force est de constater que certains collègues se sentent donc obligés de faire du chiffre; pour l’avancement, pour les responsabilités. Et, forcément, cela peut induire des dérapages. Je dis bien « cela peut… ». Mais c’est un risque; à trop vouloir en faire ou en demander, parfois, cela peut aller trop loin.
Tout cela induit que, désormais, d’une manière générale, on ne recherche plus la qualité des affaires; on lui préfère la quantité. Travailler plusieurs jours d’affilé sur un cambrioleur ne payait pas; ce n’était qu’un cambrioleur, qu’un voleur (quelque chose me dit que, bientôt, on s’intéressera bien plus à ce cambrioleur). Autrement dit, on préfère faire plusieurs petites interpellations, quand bien même le résultat final serait nul (j’entend par là aucune suite judiciaire, quand bien même la culpabilité est démontrée). C’est le cas, bien souvent, des consommateurs de haschisch, ou encore des étrangers en situation irrégulière.
Les affaires difficiles sont longues à traiter; et le temps que l’on passe à ces affaires, le chiffre ne rentre pas.
La Police Judiciaire est -globalement- épargnée par ces chiffres (en tous les cas, j’aime à le croire). Bien que, tous les ans, les chefs de service se doivent de faire leur compte rendu annuel, chiffres à l’appui. Nombre de saisines (affaires dont le service à été saisi, notamment par le parquet), nombre de garde à vue, de déferrés, d’écroués, d’affaires résolues, avec leur évolution d’une année à l’autre; progression (ou pas) des effectifs, par groupe, section, et également des heures supplémentaires, nombre de jours de congés pris, etc…
Mais, pour autant, nous ne sommes pas à l’abri. Loin s’en faut. Je ne cesse de le répéter, la Police Judiciaire, au travers de ses chiffres, ne représente rien. Et c’est la raison pour laquelle elle n’a (selon moi) que peu de poids face aux mastodontes de la Sécurité Publique. D’où la tentation, parfois, pour certains, de vouloir se frotter aux règles du jeu.
Et pourtant; nous avons à faire à toutes les grosses affaires que traite le judiciaire: les viols, meurtres, braquages, etc… mais, pour nos hautes instances, cela ne représente que peu en terme de nombre de garde à vue. Tout juste ces affaires permettent-elles de se « faire voir » auprès de la presse.  Bien que, même dans certains services de PJ (tels que cela peut l’être au sein de la BRB), quelques groupes ont une activité qui, liée au savoir-faire des fonctionnaires (et là, j’insiste, parce qu’il s’agit d’un élément clé), à leur motivation, fait qu’ils ramènent du chiffre, ce qui ne manque pas de satisfaire cette hiérarchie. En effet, celle-ci peut donc combler des affaires plus importantes en terme de médiatisation ou de préjudice, mais qui ramènent souvent bien moins, et surtout souvent moins rapidement et moins souvent des chiffres.
Ah, j’ai failli oublier; le rapport Leger, j’y reviens, lui aussi y va de sa petite phrase; en effet, il rappelle que, même si l’OPJ est investi de fonctions propres, et quand bien même il prend des décisions de sa propre initiative, il reste tout de même sous le joug de sa hiérarchie administrative. On accroit donc, de la même manière, l’autorité du chef de service sur l’OPJ; hiérarchie dont on pourrait imaginer (lorsque cela n’est pas déjà le cas) qu’elle oblige son OPJ à placer quelque individu en garde à vue. Histoire, une fois de plus, de pouvoir faire un peu plus de chiffre?
Je pose donc la question: quand est-ce que nos instances verront autre chose que les chiffres pour mener la grande maison « police »? Quand se rendra-t-elle compte que la qualité des affaires est aussi importante que la quantité? Pourquoi ne pas mêler à ces chiffres quantitatifs des indices qualitatifs? C’est une question entière qui mériterait, selon moi, à minima, un essai; qui, j’en suis certain, serait transformé, et aurait l’avantage de mêler des données qui seraient bien plus complètes que pour le moment.
Enfin, c’est mon avis !
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