Michel Alexandre scenariste interview mars 2015 pour le site 15cpp.fr police judiciaire

Le billet sur les saisies et l’AGRASC de janvier dernier avait été l’occasion pour nous, et pour vous peut-être, de nous replonger dans L627, le film de Tavernier sur la police pour suivre les aventures, toujours d’actualité pour la plupart, de l’enquêteur Lucien Marguet.

Nous avons donc songé à rouvrir un cold case sur le Kayzer Sauzé du polar ciné/TV à la française, l’homInterview de Michel Alexandre scenariste pour 15cpp.frme discret  qui a influencé et qui se cache aussi derrière une grande partie des productions de ce genre depuis 1992.

Un tuyau parvenu à la cellule renseignement du 15cpp nous informait que Michel Alexandre, le scénariste de L627 et du Cousin, adorait la verrière et le bar du Grand Hôtel Intercontinental à Paris et s’y rendait de temps en temps pour assurer ses rendez-vous.

Après quelques minutes de planque, le 19 mars à 18h10, nous avons donc vu arriver cet individu, procédé à son interpellation discrète et l’avons entendu sur le champ. Après accord du magistrat mandant, par souci de discrétion et afin de ne pas troubler les lieux, c’est au bar et autour d’un de deux délicieux cocktails que nous avons procédé à son audition.

***

C’est ce qui m’a toujours fait marrer dans ce métier, c’est qu’en filature, d’abord le voyou a une image du flic renvoyée par le cinéma qui est totalement fausse, c’est à dire que le flic, il est grand il est costaud, alors que non le flic, plus le flic est petit plus il passe partout. dans mon groupe, j’avais deux filles, je me suis battu pour avoir des femmes, car au début les femmes on les mettait aux Mineurs. Bon quand tu vois la gueule des Mineurs maintenant …

 

Michel Alexandre, vous avez été interpellé et placé en garde à vue dans ce bar assez chic pour les faits dont vous avez eu connaissance, est ce que vous voulez un avocat ?

Ben je vais pas en prendre…

Et pourquoi ?

Je suis encore de la vieille époque, je me méfie des avocats, des baveux, comme on dit. Non c’est nécessaire, évidemment, mais ce qui me dérange à la télévision, c’est qu’on donne toujours la parole aux avocats des criminels des méchants et tout, et jamais à ceux des victimes. Mais ça c’est pas la faute de la police, des douanes ou des gendarmes, c’est la faute des médias. Non, là je suis encore capable de me défendre, j’espère, cela dit j’ai eu besoin à deux trois reprises d’avocats – j’ai été condamné car j’ai osé faire un article ou je disais du mal de la Justice – j’ai eu trois plaintes au cul, celle du procureur, celles des avocats, et en plus comme c’est la justice qui juge la justice, là j’étais mal barré. Donc voilà, non on se défend soi même.

Vous êtes parisien de naissance…

Ouais dans le 12ème arrondissement, par accident, parce que mes parents sont lyonnais. Mais je suis un parisien oui.

Est ce que vous pouvez nous raconter la première partie de votre vie professionnelle? Celle qui concerne la « peulisse »…

Ah la Police!… Alors c’est très bizarre car je suis entré dans la Police par hasard, j’ai fait des études de pharmacie, et j’ai monté très très jeune avec un copain de lycée une société d’audiovisuel.

Déjà…

Oui parce que j’ai animé pendant très longtemps, j’ai été disc-jockey, maintenant tout le monde est DJ, mais à l’époque il y avait peu de DJ, on a commencé à animer des soirées privées dans le 16ème, des mariages, et puis, le hasard a fait qMichel Alexandre scenariste http://15cpp.fr interviewue la société avait une exclusivité aux Galeries Lafayette et au Printemps aussi, ce qui est bizarre car ils sont concurrents. Et donc tous les gens qui déposaient leur liste de mariage avaient notre pub, et donc on s’est retrouvés rapidement à faire dix ou douze mariages tous les samedis en même temps, donc j’ai du lâcher les commandes, engager des DJ. Cette société a grossi, on a ouvert un département « vidéo de mariages », et puis après un département radio, à l’époque où les radios libres sont devenues les radios locales privées. Ces nouvelles radios ne savaient pas faire de programme, on avait l’avantage d’avoir un vrai studio de radio broadcast, d’avoir des gens qu’on connaissait, et donc du coup on s’est mis à produire des programmes radio avec Bernard, ancien directeur des programmes de RTL, avec Philippe de Dieuleveult avant qu’il ne disparaisse, avec Patrice Laffont, un talkshow…

Et moi même c’était dans ma première écriture, j’écrivais des horoscopes, bidons, mais bon, je mettais une speakerine en cabine et on vendait des horoscopes. Et au MIDEM à l’époque, le marché du disque, il y avait une partie à côté, le MIP radio (Marché International des Programmes radio), on avait un stand et on vendait nos programmes. Donc au moins pendant les quatre premières années, on vendait des programmes et ça m’a fait bien fait vivre. Et parallèlement à tout ça je suis entré dans la Police, car au milieu de mes études de pharmacien, je me suis dit : « pharmacien, vendre des petites boites toute ma vie, pas top… ». Donc j’ai arrêté et je suis allé faire l’armée, car j’étais sursitaire, et en Allemagne j’ai vu le concours d’inspecteur ou d’enquêteur, je me suis dit,  tiens je vais faire ça et puis je l’ai eu. Mais je pensais être policier pendant un an ou deux, pour manger, et ça m’a plu j’en ai fait seize ans. Voilà j’ai été pris par le virus, c’est un peu une opportunité ou un hasard, mais je regrette pas du tout.

En DPJ donc, c’était quoi une DPJ à l’époque ?

Alors au départ ça s’appelait la brigade territoriale.

La 4ème BT…

La 4ème BT, exactement! Il y avait douze BT, sans compter celles de banlieue, et puis après elles se sont appelés Divisions de Police Judiciaire (DPJ), et j’ai eu de la chance, je pense plus que ça se fasse comme ça. Comme j’étais apprécié par mon patron, Philippe Vénère, qui maintenant fait du cinéma, une des Grandes Gueules de RMC, et ben ce patron, quand il changeait de Division, il emmenait ses 5 ou 6 chefs de groupe, donc je l’ai suivi pendant toute ma carrière, c’est devenu un ami que je vois fréquemment, y’avait un côté … mais c’était des vrais patrons, j’ai eu de la chance, Philippe Vénère, ce mec il a démarré Gardien de la Paix, puis Inspecteur, puis Commissaire. Donc il savait ce qu’on était sur le terrain et ce qu’on faisait, et c’était des rares tauliers qui quand on faisait des affaires de braquage, de banque de bijouterie, à quatre heures du mat’, on entendait frapper à la porte du « sous marin », l’estafette de planque et c’était qui ? C’était Vénère avec le thermos de café et des gâteaux qu’avait fait sa femme. Je pense pas que beaucoup de tauliers soient comme ça aujourd’hui.

C’était quoi, la vie d’une DPJ, à l’époque? 

Il y avait des groupes, différents groupes… en fait, une DPJ, c’est comme un mini « 36 quai des Orfèvres » décentralisé, avec les mêmes compétences, le même matériel; très vite, on a eu le même matériel. Je dirais on était quasiment plus tranquilles, parce qu’on avait pas le Directeur PJ dans nos locaux, ce qui était quand-même pas mal; et donc, on avait un groupe crim, un groupe mineurs, un groupe ramassage et puis un groupe de voie publique (VP), devenu « groupe de répression du banditisme »; à savoir qu’on avait pas de dossiers, et notre but, c’était de ne ramener que du flag’, et de faire les procédures. C’est à dire qu’on n’est pas comme les BAC maintenant, avec des horaires, et tout… on avait « horaires libres », on faisait ce qu’on voulait, liberté totale. Simplement, il fallait ramener des affaires de flag; donc on traitait tout types d’affaires, sauf les crimes. Donc, on faisait beaucoup de stupéfiants, beaucoup de braquages, beaucoup d’agressions, des cambriolages… Enfin voilà, on faisait ce qu’on voulait.

Nous étions des groupes de 7 ou 8, avec trois voitures, une moto, un sous-marin, un scooter… On était assez bien équipés, pour l’époque…

Donc, c’est une vie…  heureuse, finalement? 

Oui, heureuse… heureuse par le boulot, parce que, c’est…

… Épanouissant?!

Épanouissant, oui! On s’éclate, c’est très prenant, parce qu’on n’a plus d’horaires, on n’a plus de week-end, on n’a plus rien, on fait ce qu’on veut; donc, c’est piégeant… On peut arriver à onze heures, le matin, mais quand on est derrière une équipe, si elle reste la nuit dehors, on reste la nuit dehors… si on attend trois kilos d’héroïne.. voilà; on n’a pas d’horaires, on n’a pas… On fait ce que l’on veut, donc on a quand-même une grande liberté, et puis, cette liberté, on en profitait, parce qu’on était huit. S’il y en a un qui dit « non, ce soir, j’peux pas… « , ben c’est « t’inquiète pas, vas-y, fais ton truc« , nous on va se débrouiller… voilà. Il y avait une grande liberté. On était pas mal et donc, on faisait…

On partait d’une information, d’un informateur évidemment, d’un « cousin », qui nous balançait un truc, on travaillait dessus, on se mettait en planque, en filature, on avait des écoutes… Pas de bornages [de GSM -NdT], à l’époque, c’est dommage… et c’était planques, filatures, interpellation en flag, et puis procédure. Procédure et puis déferrement à la justice. Voilà.

Maintenant, y’a une défiance de la justice, envers la police… très souvent… alors qu’à cette époque, on marchait la main dans la main. On appelait le Proc, souvent, on se tutoyait, il y avait Davenas, déjà, à l’époque, enfin ces gens-là… voilà.. je disais, « j’ai des mecs »… il me disait « elle tient, ton affaire« ? je réponds « ouais, elle tient« ; « ok, tu m’les défères« .. il voulait même pas savoir et tout; voilà, on se connaissait… Les procureurs connaissaient tous les groupes de répression du banditisme, du quai des Orfèvres, des DPJ, et comme « elle tient« , ben ça va. Alors que, maintenant, faut appeler… il y a des gardes à vue, il faut, hein… bon, les mecs, ils en chient, quoi. Et puis maintenant, les mecs, ils sont déférés devant le Procureur; déjà, on leur demande si on les a pas frappé, si on les a pas volé.. bon… c’est pas….

En 1992, on a le sentiment que vous surgissez, un peu, comme ça, sans trop prévenir, avec L627, un très beau film de Bertrand Tavernier, un film un petit peu désabusé, fourmillant de détails, d’anecdotes, très réaliste… Est-ce que vous pouvez nous raconter la genèse de ce projet? 

La genèse du projet, c’est simple… c’est qu’à un moment, dans cette société d’audiovisuel qu’on avait monté, avec Scopa, et un ami réalisateur, que j’avais débauché à RTL, qui était Jean-Paul Le Fur, qui réalisait nos programmes… Jean-Paul est mort avec Thierry Sabine…

Le Fur, qui était sur la Chasse aux Trésors

Exactement, sur la Chasse aux Trésors. Dans l’un des programmes, on avait une émission d’aventure, avec Philippe De Dieuleveult, avant qu’il disparaisse. On avait donc Jean-Paul… qui est réalisateur et journaliste sur le Paris-Dakar, et puis mon pote.  On prend un mec, avec qui je ne m’entends pas. Un réalisateur à la con, et tout… Je décide donc de quitter la société… bizarrement, on avait créé ça à la sortie du lycée, c’était un truc de fou.

Et puis, je me suis dit « qu’est-ce que je peux faire pour m’occuper l’esprit« ? J’avais besoin d’une détente, je m’étais habitué à avoir ce métier de flic, et puis après, ce métier d’audiovisuel, que je connaissais par cœur. Et donc, j’ai dit « tiens, je vais faire conseiller technique pour le cinéma« . Donc, je commence à faire des conseils techniques, avec des films… mon premier film, c’était « Sale comme un ange« … Catherine Breillat, c’était ma marraine. Sur ce film,  hormis Brasseur et tout ça, il y avait Niels Tavernier, le fils de Tavernier. Donc, je fais mon conseiller technique, tout va bien, et quelques mois après, Niels me rappelle, et me dit « voilà, mon père veut te voir« . « Ah bon, et pourquoi?« …. « il veut te voir, c’est urgent« . Bon… je réfléchis.. c’était un Dimanche… il m’appelle le dimanche matin, il me dit « on se voit ce soir« . Donc, j’y vais…

Alors, c’est très marrant, moi, le cinéma, c’était pas du tout ma passion… Quand on est flic, gendarme ou douanier, on a rarement le temps d’aller au cinoche. On le vit en réel tous les jours. Et donc, je me rappelle, ma femme me fait apprendre par cœur la filmographie de Tavernier, que je connaissais pas. Comme à l’école… s’il me pose une question, que j’ai pas l’air con… donc, j’apprends les années, le titre, avec qui c’était fait… par cœur. Et je vais au dîner avec Bertrand, il me dit « voilà, mon fils m’a parlé de vous; c’est bizarre; vous êtes un flic un peu atypique… vous filmez…« . On filmait avec des caméras, et comme j’ai beaucoup de matériel, avec ma boite d’audio-visuel, on filmait au travers des vitres du soum’… Il me dit « vous ne voulez pas écrire un film?« … je dis « ben non, je ne sais pas écrire, moi« , et donc, je lui dis, « c’est gentil, mais c’est pas mon truc« . Il insiste… ça dure… il revient vers moi, je dis non, et puis le producteur de Tavernier revient vers moi un mois après, en me proposant, la somme… de cinquante mille francs pour écrire 10 pages… bon… cinquante mille francs, c’est quasiment la paye d’une année, hein… de ma paye à moi de l’époque… et quand on est flic, on est un voyou…  donc, je dis… « ben cinquante mille balles, je vais les braquer« … donc je dis oui… je signe leur contrat, je prends leur cinquante mille balles. Je fais leur dix pages à la con, et puis basta… ça sera fini… et ça se passe.

J’achète un p’tit ordi; j’avais pas d’ordinateur, les nouveaux p’tits Mac, et j’écris dix douze pages, je vais chez Bertrand, quinze jours après, il lit devant moi, il se met à rire… je me dis « putain, il se fout de ma gueule« … ça va pas tarder, je vais me lever, je vais lui en mettre une, je vais partir… ça va pas… Et en fait, il se marrait parce que j’avais fait des dialogues, spontanément, j’ai mis des dialogues, et il trouvait ça rigolo, c’était vivant, Il y avait des flics, des voyous, et tout… et voilà, du coup, il me dit « maintenant, faut écrire un scénario complet« . Donc, ils m’ont fait un contrat d’auteur entier, et j’en ai fait un…

Sans formation de scénariste? 

Non, pas de formation de scénariste, mais Bertrand, c’est un malin. Il m’a amené des tas de cassettes… c’était des cassettes, à l’époque. Il m’a amené trente cassettes de films américains, la plupart… des polars américains. Il me dit « regarde-les« . J’ai regardé les films, et tout de suite, j’ai compris comment c’était fabriqué… la dramaturgie, acte un, acte deux, acte trois, les points de retournement… la présentation des personnages, l’épilogue.. donc, j’ai pigé assez vite, et après, ce qu’il voulait… il voulait… raconter la vie d’un flic au quotidien… c’est ma vie… donc, je la lui raconte…

Je me mets à raconter mon boulot de tous les jours; sauf qu’au lieu de mettre « moi je« , j’invente le personnage de Lucien Marguet, qui est le nom de mon grand-père, c’est un hommage à mon grand-père, qui était un Colonel de l’armée; et je raconte, voilà, ma vie au quotidien, au travers de ce Lucien Marguet…Lucien Marguet L627 sur 15cpp.fr - Interview de Michel Alexandre scenariste

Lucien Marguet est incarné à l’écran par Didier Bezace, qui fait une performance assez incroyable de réalisme, il s’approprie le rôle… Comment s’est fait le choix de cet acteur, pour le rôle de Lucien Marguet?

Compliqué. On ne trouvait pas… On avait fait des essais, avec un casting, on ne trouvait pas de personnage pour faire le héros, le rôle principal. Bertrand, bizarrement, je pense qu’il cherchait quelqu’un qui me ressemblait, il avait un besoin de mimétisme, entre le vrai et le faux… On trouve pas, on fait des essais, ça allait pas… Bertrand est quand-même quelqu’un de très pointilleux, et on était à quelques semaines du tournage… à quinze jours du tournage.

Un soir, il m’appelle, il me dit « va vite, dans le théâtre de la cartoucherie, à Vincennes, Il me dit « y’a un mec, dans la pièce « la femme changée en renard », il s’appelle Didier Bezace, va le voir« . Je prends la voiture, je vais voir machin, je dis « oui, il a l’air bien« , et tout… donc, ça s’est fait comme ça… Bezace a alors une fausse moustache qui, pour moi, se voit… on a pas le temps… Il voulait quasiment que le comédien ait la barbe comme moi. Et comme il n’avait pas le temps de se la laisser pousser, ils lui ont mis une fausse moustache, qui gênait terriblement Didier Bezace, qui trouvait qu’on la voyait. Bon, c’était… c’était très drôle, parce que sur le tournage, j’avais un deuxième contrat de conseiller technique et artistique, qui m’obligeait à être là, pour vérifier si tout allait bien, si…

Du coup, Didier Bezace, me dit « c’est gênant, j’ai mon double… c’est la première fois que je vois mon double sur le plateau…« 

Alors justement, c’est un premier film… Dans le scénario, il y a beaucoup de vous, notamment dans Lulu. Il passe beaucoup de temps à mixer ou en tout cas filmer.

Oui, on le voit un moment faire un film à un mariage, c’est des clins d’œil.

Il filme à un mariage, il filme dans le soum’…

Tout ce qui est dans le film est vrai. Pourquoi c’est vrai et pourquoi c’est autobiographique à 100% même si ce n’est pas dans l’ordre? Parce que il était convenu que le film allait sortir et que j’étais encore fonctionnaire de police et que finalement si l’administration m’emmerdait je pouvais dire « attention, tout ce qui est dans le film je peux vous prouver que c’est vrai« . On a romancé le truc, mais la petite prostitué je l’ai connue, ce qu’on faisait au jour le jour, je l’ai écrit, voilà. A tel point que Bertrand, les décors où on a tourné, il a reconstitué la 1ère DPJ, qui était rue de Courcelles, exactement au centimètre près. Le chef déco, c’est Guy-Claude François, décédé l’an dernier, il a tout reconstitué; c’est inversé en diagonale mais c’est les mêmes locaux avec les mêmes baraquements, les mêmes algéco et voilà c’est très drôle quoi.

Mais on a le sentiment tout au long du film que Lulu est un personnage qui est vraiment sur la corde raide. Dans sa vie intime, dans sa manière d’aborder les enquêtes, qui n’est pas tendre, dans sa gestion des informateurs, les tontons… Mais lui finit par rester dans la police et vous, vous en êtes parti.

Ben parce que en fait c’est là où la réalité se sépare de la fiction. C’est vrai qu’en seize années de DPJ, j’ai perdu deux de mes collègues qui se sont suicidés, donc ça a été très lourd. Le Cousin, je l’ai écrit parce que je voulais expier cette histoire, ce collègue qui m’a dit : « je ne rentre pas, je n’ai pas envie de rentrer on va manger une pizza » et à qui j’ai répondu « non il est tard, on va rentrer« . Et puis je l’ai déposé chez lui et une demi heure après l’état major me renvoyait là bas. J’ai compris quoi, soit il avait flingué sa femme, soit il s’était flingué. Bon il s’était flingué.

Donc quand il y a deux collègues plus la femme d’un troisième qui se pend… Elle, ça s’est passé comme ça : un matin où je vais chercher un collègue, sa femme dit : « vous ne pouvez pas aller promener le chien, je suis fatigué ce matin ». On va promener le chien, on revient elle était pendu à la poutre. Donc là on se pose des questions et c’est vrai que pour beaucoup de flics qui ont fait de la répression du banditisme, on était quand même toujours à deux doigts de se flinguer. On a une arme, on appui sur la gâchette, c’est indolore, c’est immédiat. C’est parce qu’on est… On vit dans un monde de merde, c’est le caniveau, on voit, on vit dans la mort, on vit dans les gens qui meurent dans nos bras. Bon, il y a un moment aussi où moi je fais ce métier qui est payé des clopinettes, où la famille se délite, part en couille, donc voila ce n’est pas innocent. Je pense que pour l’administration, parce qu’on a parlé des vagues de suicides dans la police dans la gendarmerie et ailleurs, ce n’est pas innocent. Il faut être quand même costaud mentalement. Mais des fois on craque. Olivier Marchal dirait la même chose.

Un jour on dit « non, allez j’arrête, je n’en peux plus« .

Le film n’est pas tendre avec certains personnages  et notamment le personnage de Manu, bourru, revenu de tout, cynique.

et alcoolique!!…

Et alcoolique, assez insupportable. Le bon collègue mais insupportable. Il y a Vincent, le flic beau et propre sur lui, candide mais à la fois extrêmement ambitieux. Vous semblez avoir dans ce film, une vision d’un groupe de police, certes efficace mais à la fois très cynique.

Bah, c’est une vision réelle, à savoir que je suis arrivé dans la police, c’est vrai que, ça a été la fin d’une période où il y avait les bars, on le voit d’ailleurs dans L627, au sous sol, il y a le bar, et le matin le mec descendait, et avait le Ricard à un franc. Enfin bon, donc, c’est quand même…Bon c’était limite mais c’était convivial on faisait des bouffes. Moi ce patron, Philippe Vénère, qui a fini commissaire divisionnaire, dès qu’il y avait une belle affaire de réussie il arrivait avec le champagne et le midi puisqu’on était dans ces grands terrain vagues, on mettait le machin, on faisait des barbecues, il achetait la viande. J’en connais pas beaucoup de tauliers qui feraient ça. Il était près de ses hommes, c’était le patron, c’était un vrai taulier.

Alors pour ce premier scénario, vous êtes nommés pour tout un tas de récompenses. Vous emballez un film extrêmement réaliste, dur…  Le film est quand même salué par la critique!

Ça nous a échappé ça…

Comment vous vivez ça à l’époque, si ça vous échappe…

Ça nous a échappé parce qu’en fait, on a fait un petit film. On faisait un petit film. Qui n’a pas coûté cher. Et on s’est retrouvé, dernièrement j’ai classé des papiers chez moi, on a fait la une, mais pas la une, la une entière, la page entière du Parisien, de Libé, du Figaro. Qui fait la une d’un journal maintenant? Avec la photo « L627 « , c’est un truc de fou et après on avait des pages, dans les pages « cinéma » évidemment et on avait des pages dans les pages « société ». Parce qu’on parlait de ce métier. Mais je crois qu’à l’époque quand le film est sorti, l’administration a dit « c’est qui ce Michel Alexandre? sûrement un méchant syndicaliste qui en veut…« . Non pas du tout, je n’étais pas connu.

La « grande maison », à ce moment là, qu’en dit-elle de tout ça? Parce que, elle n’avait pas été avisée, elle a été mise devant le fait accompli.

Mal! Parce que j’ai écrit un film et je n’avais pas voilà… Je n’avais pas à demander l’autorisation d’écrire un film ou d’aller faire pipi. Donc on est quand même des flics, on est pas…Pour donner un calibre, un Uzi et aller faire le zouave sur la voie publique pas de problème, mais pour écrire un film il faudrait demander?…Bon, donc, on est quand même, je dirais qu’on a un peu des couilles dans ce métier sinon on ne le ferait pas, ce métier.

Des pressions à la sortie?

Oui, alors ils ont voulu m’interdire de toutes interviews. Ils m’ont envoyé un motard, avec un arrêté du préfet m’interdisant toutes interviews, il fallait que je signe. Et j’ai dit « non. non, je ne signe pas« . J’ai tout fait et on n’a pas entendu le préfet derrière. Simplement c’est marrant parce que quasiment le premier truc c’était Bernard Pivot. Euh « Apostrophes« . Bon ben moi, invité à Bernard Pivot, normalement c’était les grand auteurs, les grands voilà… on était… moi j’étais mort de rire. Je disais à mon père « tu as vu le petit con? »!

Ça vous rattrape puisqu’en 94, vous sortez un petit bouquin, dans une collection « lettres à… », et vous écrivez évidemment « lettres à un jeune flic ». Ce qui frappe dans ce livre, au delà des anecdotes, du petit manuel qu’il représente, c’est le petit côté lettre d’adieu, un côté testament, d’ailleurs vous prenez le temps de régler quelques comptes avec la grande maison, vous prenez la défense de policiers un peu tricards à l’époque, comme Jobic,…

Ben, Jobic ça a été mon patron,  à la 1ère DPJ : il y avait trois patrons, il y avait Vénère, le numéro 2 on ne va pas le citer parce que voilà… [Il sourit], et Jobic numéro 3. Il chapeautait les groupes de répression du banditisme qui à l’époque s’appelaient Unité de Recherche. Jobic c’était un fou de boulot, à savoir qu’à deux heures du matin on descendait encore les bars du 17ème en rentrant avec le riot gun, tout le monde à terre. Et à 6 heures du matin on descendait les hôtels, on dormait pas.

Avec ce « lettres à un jeune flic », on a l’impression qu’à ce moment là vous quittez la police définitivement.

Moi j’ai pris ça à la demande de l’éditeur, avec l’idée de donner envie de faire ce métier. Je voulais dire aux jeunes « Faites ce métier, c’est un super métier, c’est humain, parce que le malfaiteur, le braqueur de banque, ce n’est pas une boite de conserve« . Quand on est en planque le braqueur de banque il sort de son immeuble à 8 heures, il va accompagner sa petite à la maternelle, il remonte, à 9 heures il va accompagner son petit en primaire, il remonte à 10 heures il va avec bobonne chez Intermarché, il pousse le caddie. Et à deux heures le mecs il va au café du coin, il commence à voir ses potes, ça commence, et au bout de quinze jours ils commencent à piquer des bagnoles, à repérer. Puis ils vont au braquage parce que c’est son boulot d’aller au braquage comme nous on va au bureau…

Mais c’est des gens qui ont une vie sociale, c’est là où, souvent le cinéma montre les malfaiteurs tous seuls, avec une sale gueule dans une chambre de bonne. Un malfaiteur est souvent en famille, une femme… d’ailleurs c’est souvent comme cela qu’on arrive à les baiser. C’est que, souvent, ils se font avoir par leur femme, la petite amie, la maîtresse et tout. Pas toujours, mais ça marche. Si l’un des malfaiteurs a perdu son père et sa mère, allez vous mettre en planque au cimetière le jour de l’anniversaire de cette mort, une fois sur deux le mec se pointe avec des fleurs.

C’est un truc ça m’a toujours fait marrer mais ça fonctionne.

Vous enchaînez avec un film avec Téchiné, « Les voleurs », un film, où l’intrigue policière est un prétexte à l’interrogation sur la sexualité, l’homosexualité.

Alors, c’est un monde parce que j’ai fait tous mes films avec Alain Sarde, qui était le grand producteur de l’époque, aussi de Canal+ et j’ai une maison dans le Sud à Cavalaire, avant St Tropez. J’étais en vacances, et Alain Sarde m’appelle et me dit, « écoute il faut que tu ailles à Marseille, Téchiné, est en train de faire un film, il est avec son auteur, Gilles Taurand, ils n’y arrivent pas. Faut que tu y ailles« . Bon, J’y vais, c’est Alain Sarde je ne peux pas lui dire non.

Michel Alexandre scenariste 15cpp.fr, blog de police judiciaireJe ne connaissais pas trop Téchiné, je ne suis pas cinéphile, ce qui m’arrange d’ailleurs, parce que les cinéphiles, il connaissent tous les films donc, moi je ne connais pas les films des autres, donc j’écris ce qui m’a… des fois ça a déjà été fait, je dis merde mais bon. Donc je prends la voiture je vais à Marseille, Alain Sarde me rappelle, sur le chemin et il me dit « ah j’ai oublié de te dire, il y a Deneuve et Auteuil qui sont engagés, tu ne peux pas les virer, il faut que tu gardes Deneuve et Auteuil« . Ah, je me dis le challenge va être compliqué. J’arrive à Marseille, je tombe sur Téchiné, Gilles Taurand, une maison louée, des serviteurs partout, enfin le grand luxe à l’époque sur Canal+. Et donc je lis les dix, quinze pages qu’ils avaient écrit. Je dis putain, ça c’est un vieux film. Bon, je savais que Téchiné était un grand réalisateur donc j’ai essayé de lui dire, « Voilà André, faudrait peut être repartir sur de nouvelles bases« , et André très gentiment m’a dit faut qu’on reparte, tu es là pour ça. Après, j’ai compris que André c’est le monde de l’homosexualité, donc c’est vrai qu’il voyait débarquer chez lui un ancien flic hétéro… Mais ça c’est quand même pas mal passé, je suis souple, je m’adapte…

Un auteur doit s’adapter au réalisateur avec qui il travaille. Donc je me suis adapté. Bon, un jour j’ai dit : « Moi, Marseille je ne connais pas, et en plus j’ai un a priori, moi les marseillais ça me… Je ne suis pas né à Lyon mais je connais Lyon par cœur, J’y ai passé toutes mes vacances, voilà mes grands parents sont à Lyon, on va aller à Lyon« . Et donc on est monté à Lyon, Téchiné ne connaissait pas Lyon : « Ah ça me plaît, c’est un milieu, c’est feutré, il y a la bourgeoisie lyonnaise mais il y a un milieu lyonnais« . Du coup on s’est mis dans deux grands hôtels et pendant quatre mois et demi on a écrit sur place à six mains avec Gilles Taurand. Et donc j’ai réécrit Les Voleurs.

J’ai écrit une histoire où Catherine Deneuve était une ancienne pute, qui maintenant tenait une boutique d’antiquité. La thématique c’était du recel d’objets volés dans les châteaux. On est partis voir Mademoiselle Deneuve qui, bon… ne voulait pas jouer une ancienne pute. Donc on réécrit tout. Et là, on en a fait une prof et puis c’est passé comme ça. Et pour Didier Bezace, c’est très drôle. Je dis à Téchiné : « mais qui va faire le frère » parce que j’avais écrit le frère d’Auteuil. Il me dit « je ne sais pas« . Et je lui dit « Didier Bezace, il a un côté avec son nez et tout, tu le connais?« . Je pose plein de questions sur L627 et je m’aperçois qu’il ne l’a pas vu, donc il ne connaît pas Lulu. Et le hasard faisait que Didier Bezace est à Lyon au théâtre. Je lui propose une rencontre, je l’ai fait venir à 10 heures à l’hôtel, voila et ça marche comme ça. Téchiné a dit oui.

Ça c’est quelque chose d’intéressant, parce que finalement une des caractéristiques de la première partie de votre carrière, c’est que cette notion de groupe dans laquelle vous avez évolué dans la police, on la retrouve; vous tournez deux fois avec Téchiné, vous êtes fidèle à Alain Sarde…

C’est des familles, on parle des familles, d’ailleurs toujours maintenant. Moi j’ai travaillé dans la famille, dans la bulle Canal+, il y en a qui travaillent dans la bulle Gaumont, dans la bulle UGC, bon voila, bon c’est vrai. Ce qui est con, c’est que la bulle Canal+, elle a éclaté. J’aurais dû bosser pour Gaumont, mais c’est comme ça, mais c’est les familles. C’est un petit milieu le cinéma.

Puis vient « Le cousin » de Corneau…

Alors le cousin c’est très drôle, c’est une expérience magnifique, avec Alain Sarde, toujours. Le même producteur me fait venir un matin et me dit « Michel, écris moi un polar ». C’est génial, putain! « Bah oui avec plaisir », donc je pars commencer à grattouiller et puis il me fait revenir la semaine d’après et dans son bureau très feutré, double porte capitonnée, on rentre par une porte et on sort par une autre. On ne voit jamais qui était le mec qui était là avant. C’est très antichambre du ministère, avec des petites lumières « Attendez, entrez », ça me fait marrer. C’était bizarre je le tutoyais, il me vouvoyait, il me dit : « Bon, Michel… Quel réalisateur vous voulez? ». Je lui dis :

– Ben, écoute, moi c’est Leconte, j’adore Leconte tout ce qu’il fait, c’est un mec adorable.

– Non, Leconte il est pris, il a un autre film.

– Ben Corneau, série noire et tout.

– Ouais Corneau il est disponible..

Alain Corneau est convoqué, Je présente un film que j’ai grattouillé pendant le tournage de L627, parce que j’avais du temps – le tournage c’est très long entre deux prises – l’histoire d’un informateur que je ne pouvais pas raconter à l’époque parce que j’étais encore flic et là j’ai envie de raconter ce que c’est qu’un informateur, ce que c’est qu’un « cousin« . Nos relations, nous, flics, avec les cousins. J’ai écrit ce film pour Timsit, que je connais bien. Je donne le scénario à Corneau, qui me rappelle deux jours après et me dit « c’est génial! je veux faire ça! ». On se retrouve chez Sarde et là on fait ce que Alain faisait, ce qu’on appelle « une affiche« . Il met l’affiche, un auteur, un réalisateur et en haut il faut deux têtes d’affiche. Donc on avait Timsit et donc qui on va mettre en face, et là on a passé une demie heure. Corneau voulait… pensait à François Cluzet. Cluzet était son gendre. Mais moi, je voulais Chabat, et donc je lui dis « Chabat je le connais bien, ça le ferait bien« . Je remporte la bataille et j’écris pour Timsit et Chabat. J’aime bien écrire pour des comédiens. On peut se projeter, on connaît leur diction, Timsit je connais bien la manière dont il parle. On a cette musicalité dans l’oreille. Et puis bon, c’est des gens adorables, c’est des amours.

Vos scénarios, et c’est le cas notamment avec « Le cousin », utilisent souvent la relative solitude du personnage principal dans un but d’étude du groupe en fait, c’est un peu le sentiment qu’on a. On s’attarde évidemment sur la solitude du personnage parce que c’est un élément clef de la dramaturgie mais ce qui vous intéresse, c’est aussi toute la toile de fond finalement.

Oui, alors c’était très bizarre parce qu’à l’époque j’avais un chef de groupe, un inspecteur principal. Mais en fait il y avait un autre chef de groupe, c’était le chef de groupe technique, qui était le plus ancien ou celui qui avait les informateurs, qui montait les opérations. Donc j’étais enquêteur de police, mais j’étais le patron, ce qui était très drôle. C’est vrai j’étais le responsable du groupe. Si ça marchait j’étais gagnant, si ça ne marchait pas c’est encore moi qui avait déconné. Et le groupe c’est une famille, parce qu’on vit quasiment des journées entières, on mange ensemble, on dîne ensemble, on se parle, on déconne, on fait des planques interminables, on passe des nuits entières, en voitures, entre machins… On déconne parce que sinon… Il y a un côté très famille c’est pour ça que lorsqu’un des nôtres se flingue, on se prend un coup sur là….

La suite, les années 2000 c’est plutôt un virage vers la télévision.

Alors c’est parallèle. Très vite, la télévision me demande des unitaires, donc je fait des unitaires. Je me rappelle les premiers c’était un truc avec Francis Huster et … euh après je ne sais plus parce que je n’ai pas de mémoire, mais très vite je me suis dirigé vers la création de séries parce que c’est plus créatif. Au lieu de faire le énième épisode de Navarro – bon on gagne sa vie, on travaille… – mais j’aime bien créer vraiment une série, partir de rien, se battre pour que ça existe. C’est le plus compliqué, maintenant, très honnêtement. Financièrement aussi, lorsqu’on crée une série on a dix pour-cent de tous les épisodes. Par exemple Camping Paradis c’est une rente, parce que j’ai écrit un épisode mais alors ça tombe tous les mois, il y a des rediffusions des anciens, des nouveaux… Tito Topin qui a écrit « Navarro », il a écrit une série, c’est tout; il a des maisons partout, des piscines partout [Il rit] … Bon, il faut tomber sur le bon truc. C’est vrai que Camping Paradis, c’est le hasard, en plus j’ai écrit la série pour Vincent Lagaffe, puis Vincent n’a pas pu la tourner parce qu’il était sous contrat avec Endemol et donc du coup on est allé chercher Laurent OURNAC, bon ben voila c’est… il viennent de signer, ils vont écrire la saison 7.

Quand on est flic, ou douanier, ou gendarme, on porte un regard assez critique sur la production de série… notamment sur le manque de réalisme, ou plutôt le devoir supposé de réalisme. Comment vous, Michel Alexandre, vous regardez tout ça?

Le flic, le gendarme, le policier, tous les gens qui font de la répression du banditisme en général, pour moi ce sont des observateurs de la société. Ce sont des gens qu’on ne voit pas car la plupart du temps ils sont en civil, ils sont dans des soum’, ils font des écoutes. Ils sont observateurs de la société civile, tout comme les journalistes, les pompiers, les urgentistes. On est les pieds dans la merde et on observe. On voit la vie telle qu’elle se passe, et donc on est les premiers à pouvoir retranscrire ce qu’il se passe.

Un auteur lambda va faire de la doc, il va essayer de se documenter. Je peux dire à un auteur : « Va passer quinze jours à la BRB« , ce n’est pas en quinze jours qu’il va sentir, capter toutes les émotions, tout ce qui se passe dans la tête d’un flic.

Mais on a le sentiment que la critique est plus dure vis à vis de la production française en terme de réalisme, notamment procédurale alors qu’on n’a pas ce sens critique vis à vis de la production américaine par exemple.

Sur les films américains, et je connais bien pour passer la moitié de mon temps là-bas, ils ont plein de conseillers police, qui sont cités au générique la plupart du temps, qui interviennent au niveau de l’écriture, sur le tournage, partout… pour essayer, en effet de ne pas vendre du vent.

Alors, évidemment quand nous français on voit une série US, on n’a pas les mêmes lois – le fameux mandat de perquisition qu’on nous a réclamé pendant des années – et la tentation pour un scénariste qui ne veut pas trop s’emmerder c’est de calquer ce modèle. Évidemment, ça la fout mal.

Moi, j’ai souvent râlé sur ces trucs : « putain, essayez de prendre des gens du métier!« . Alors maintenant, il y a de plus en plus de conseillers techniques, heureusement. On a des gendarmes sur Section de Recherches ou sur la série de Corine Touzet [« Une femme d’honneur » – NdT]. Au départ, c’est sûr que cela avait un coût, évidemment, parce qu’il faut payer cette personne. Mais ça donne un réalisme sur la manière de faire, de sortir une arme, des menottes… enfin comment on fait, quoi! Sinon, vous laissez libre cours à des comédiens qui, pardon pour eux, veulent toujours en faire trop et qui vont la jouer comme dans les films américains, en faisant trois pirouettes avant de sortir de la voiture. On est souvent pas loin du sketch des Inconnus, il faut fréquemment calmer les figurants.

C’est une des raisons pour laquelle je me suis battu sur mes séries pour qu’on prenne des policiers en activité comme figurants.

Il y a eu un débat avec la police des polices, parce qu’au début, les flics venaient sur leurs heures de travail, bon… [Il se marre – NdT]. Désormais, quand un policier vient, il pose une journée de congés, il peut venir en uniforme et faire le figurant, à condition de ne pas dégrader l’image [du fonctionnaire de police – Ndt].

Sur ma série « Groupe Flag » pour France 2, j’avais une scène où on avait quatre cars de flics qui arrivaient avec au moins cent flics qui descendaient des cars de CRS du district pour investir une cité. On fait « Moteur!« , les mecs arrivent descendent avec matraques, casques et tout. Le réalisateur fait « Coupez!« , appelle la directrice de casting en disant « Putain, c’est génial ces figurant, c’est…« . Là, la directrice de casting éclate de rire en disant « Non mais c’est pas des figurants, c’est des vrais flics!…« . J’étais allé les chercher « aux Capu » [école des gardiens de la paix], alors évidemment, à la première prise c’était dans la boite! J’aurais pris des figurants, on en aurait eu pour la journée.

Vous êtes influencé, vous suivez la production série autre, notamment par vos déplacements fréquents aux États-Unis?

Non, je ne suis pas influencé, car je n’ai jamais le temps. C’est un vrai problème, on n’a jamais le temps. Je me lève à 6h00, je me couche à 2h00… C’est un métier avec des rendez-vous, des machins, des interviews…

Là, je suis en train de regarder Desperate Housewives [Il rit], c’est dire si je suis très en retard. J’ai des tonnes de coffrets et que je regarderai quand je serai en retraite, c’est fou!

Donc je ne suis pas influencé. A New York, je suis invité sur des tournages parce que je connais pas mal de monde, des réalisateurs ou des gens du NYPD. 

Un truc m’a frappé l’été dernier. J’étais sur le tournage de « The mystery of Laura« , une nouvelle série sur Laura, une femme flic du NYPD. Un étranger sur une série française, on lui offre tout juste un sandwich ou une bière et on lui dit « pousse-toi, tu gênes« . Un étranger sur une série US, on lui donne le casque, vous pouvez faire toutes les photos et vidéos que vous voulez. Les comédiens sont disponibles. Ils ont ce côté communication que nous, nous n’avons pas. Je prends le métro pour rentrer le soir, on était le 1er août, et dans le métro, il y avait déjà des affiches 4×3 avec la sortie au mois d’octobre de la série. Entre le moment du tournage et la diffusion, il se passe à peine trois mois. Nous, c’est deux ans.

Les productions nordiques, européennes?

Je suis quand j’ai la chance de tomber dans un festival, sur un film, un polar coréen, suédois. ça demande du temps, on ne peut pas être au four et au moulin. J’essaye…

Le genre policier, c’est un genre… ancestral en un sens… avec énormément de films tournés. Comment définissez-vous la modernité de ce genre là? Vers quoi vous orientez-vous pour renouveler un peu ce genre et faire quelque chose qui soit un peu innovant?

Tout a été fait. Enfin, on va dire que tout à été fait. C’est un problème…

On essaye de trouver des affaires et des personnages différents dans la manière d’agir, dans leur psychologie, dans le déroulement de l’enquête. Il y a une chose qui est bien, c’est que le polar est un genre international. Un bon polar français va se vendre aux USA, au Japon, parce que le polar, au fond, c’est un gentil policier qui va essayer d’arrêter le méchant méchant! La comédie c’est plus compliqué parce que sur une comédie française, les américains ne vont pas du tout rire, les canadiens encore moins. L’an dernier, on me présente dans un festival la meilleure comédie canadienne qui fait un carton, où tout le monde rigole, j’ai trouvé ça nul et je n’ai pas ri une seule seconde. Chaque humour est différent.

Le polar, c’est international, comme les films d’amour on va dire.

On recherche ce qui n’a pas été fait. C’est compliqué. Il y a six ou sept ans je propose un film où la dame met ses bébés dans le congélateur. On m’a dit « Mais t’es fou, t’es malade?!!!… non… C’est pas crédible… ». Bon… Maintenant tous les quinze jours t’entends un fait-divers de ce type. Il faut être en avance, mais il faut aussi qu’on nous fasse confiance. Après le 11 septembre, on a demandé à plein de scénaristes quels seraient leurs idées d’attentats. Cela n’a jamais été fait en France à ma connaissance. Pourtant, je serais terroriste, j’ai plein d’idées!… Mais ils ne viennent pas nous demander…

C’est rassurant, aussi!

C’est pas rassurant, non! Ou alors je me dis tant mieux, ils [les terroristes – NdT] ne doivent pas penser à ces trucs…

Qui s’inspire de qui finalement…

…Finalement on a de la chance quelque part. Parce que les mecs sont un peu mollassons. C’est des baltringues.

En quelle année avez-vous quitté la police?

Juste après L627. Je devais être en fonction pour le film, et j’ai demandé ma disponibilité quelques semaines après. J’avais déjà des demandes, et puis c’est une période où j’avais perdu mes collègues. Il y a des moments où on sent qu’il faut peut-être aller faire autre chose, à l’extérieur ou dans la police, sinon, le prochain qui se met une balle dans la tête, c’est toi.

Vous faites partie d’une génération où plusieurs policiers qui ont quitté leurs fonctions et se sont orienté vers l’Art, en général, que ce soit le théâtre, la réalisation, l’écriture, comme Olivier Marchal, dont on parlait tout à l’heure.

Ben pas tellement en fait. Le seul, enfin le premier qui a quitté, c’est Simon Mickaël, qui a écrit Les Ripoux. Simon a fait très peu de police, il était au Ministère de l’Intérieur, place Beauvau, à la SAT. Il a fait cinq ans de police, il a démarré par Les Ripoux et après il a fait la carrière que l’on sait, tous les films de Jolivet …

[Le pianiste du bar se met à poser quelques accords de jazz sous la coupole – NdT]

Je suis le second. Et après Olivier, que vous citez et que je connaissais déjà à l’époque est venu en troisième. Et ce sont des gens qui sont restés. Car il y en a qui veulent écrire, mais qui se rendent compte que l’écriture c’est assez dur, c’est pas mal de labeur. Ecrire une version c’est fini! Il faut en écrire 14 ou 15, répondre à des demandes économiques de la production, des demandes artistiques du réalisateur. Il faut être souple.

Je suis au service. J’ai mon imaginaire. je peux être au service de Téchiné aujourd’hui mais d’un autre demain.

On a maintenant ce truc qu’on n’avait pas à l’époque, c’est répondre à la demande économique. Quand j’écrivais pour Alain Sarde (Canal plus), j’écrivais, Alain produisait, on mettait 15/20 millions sur le projet et voilà. Maintenant on dit « On fait quoi? un film à combien?« . A 3/4 millions d’euros? On fait un petit film comme ils font maintenant avec des appareils photos à 500.000 euros? Ou est-ce qu’on est chez Gaumont et on filme à 20 millions? C’est pas pareil… Moi, hors casting, je sais exactement combien va coûter le scénario. J’ai l’habitude, les jours, les nuits, les décors… Si on produit ici, par exemple une discussion comme celle-ci, ça va nous coûter 200.000 la journée avec le décor, les figurants et tout le bordel… La même scène dans un petit café va nous coûter 50.000.

Qu’est ce que vous cherchez à transmettre dans un scénario?

L’émotion. Je crois que le cinéma c’est de l’émotion. On rit, on pleure, on a peur. J’ai eu beaucoup de mal à comprendre ce que je faisais et ce que je suis. Je suis un peu bêta, j’ai pas fait d’études. J’ai beaucoup souffert et très longtemps car mon père est polytechnicien, il vit toujours. Et major de promotion. Il avait dit aux trois enfants, « Vous serez polytechnicien!« . Bon, polytechnicien c’est dur. Il a dit « Ok… sinon Médecine ou Pharmacie!« . Donc on a tous fait pharmacie parce que c’était cinq ans à l’époque. C’était le truc le plus simple.

Mon père, quand je lui ai dit que je rentrais dans la police, ne m’a plus adressé la parole pendant dix ans. Parce que c’était honteux d’être un petit flic de terrain, il devait croire que j’étais avec une matraque blanche à un carrefour. Je lui ai dit « Non tu sais papa, j’ai une arme, j’arrête des voyous, on me tire dessus, je tire dessus…« . Mais bon…

Il m’a reparlé le jour où il a vu mon nom à l’affiche, qu’on parlait de moi dans les journaux. Il s’est dit « Ah ben tiens… finalement…« . C’est très bizarre.

Et ma mère est morte pendant le tournage de L627, j’allais la voir, lui dire que tout allait bien, alors que ça n’allait pas.. voilà…

Est-ce qu’on quitte finalement réellement la police?

Non, on ne quitte jamais la police… Je vous regarde, je donne cette interview, je n’ai pas cessé de regarder les gens qui arrivaient, qui passaient. L’œil du flic, l’œil du gendarme, l’œil du douanier, il est permanent. On scanne en permanence, et si un truc nous paraît bizarre, TAC!

Même quand je fais mes courses… C’est… Après je ne suis plus flic. Évidemment si une vieille se fait agresser, je vais intervenir. Parce qu’on a un côté protecteur. Mais cet œil du flic sert dans le métier du cinéma. Parce que c’est un métier de voyou! Il y a des producteurs voyous. Très vite on le ressent.

Non, on ne quitte jamais la police…

On va lever la garde à vue… Merci Michel Alexandre…

Merci à vous…

***

Lecture faite par l’intéressé, qui signe avec nous le présent.

Michel Alexandre                                                          Les vieux OPJ du 15cpp

signature2… Et le tout nouveau promu OPJ  !!!

signature3

Disons lever la mesure de garde à vue sur le champ, sur décision du juge d’instruction, et profitons de la présence de l’intéressé pour lui faire signer le registre de garde à vue son livre « Lettres à un jeune flic », en édition originale.

Michel Alexandre scenariste interview mars 2015 pour le site 15cpp.fr police judiciaire mars 2015

P.S. : La bande son de L627 est particulièrement soignée. France Musique a consacré une émission complète à son sujet, le 20 juin 2014.

http://www.francemusique.fr/emission/france-musique-la-nuit-quel-meli-melo-dis/2013-2014/sarde-tavernier-l-627-06-20-2014-02-31

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