Que ces jours sont difficiles…
Voilà plusieurs années que je « traîne » mes guêtres sur le « oueb », maintenant en 2.0. Forums, blog, Twitter, Facebook…
Je n’ai toujours eu à l’esprit que de détourner un peu les regards lancés vers le flic « verbalisateur », (et néanmoins nécessaire), et son coté péjoratif, pour expliquer que le rôle de la police était avant tout de défendre. Qu’il y avait, au sein de cette institution, des hommes, des femmes, qui passaient beaucoup de temps à œuvrer pour le bien public, au travers des enquêtes qu’ils conduisent… pour les victimes, et plus largement, la justice.
Et lorsque je dis « passer du temps », c’est bien souvent un euphémisme. Tous mes collègues qui me lisent (il doit bien y en avoir un ou deux) savent de quoi je parle. De celui qui oeuvre, au fin fond de son commissariat, à traiter ses 25 mesures de garde à vue par jour, avec tout le stress, les difficultés que cela implique, jusqu’à celui qui travaille en Brigade Centrale de la Police Judiciaire, y compris dans les offices centraux… avec des missions, plusieurs fois par mois, loin de de ses bases, les heures et jours passés sur des écoutes, des filoches …
Eux savent ce que sont ces périodes de sacrifices; où l’on donne pour son travail; et c’est forcément au détriment de la vie privée. Mais ces hommes, ces femmes, sont passionnés par leur métier. Et ni eux, ni moi, ne cherchons à être plaints… nous aimons ce que nous faisons. C’est déjà une chance.
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Et voilà qu’arrive ce que je ne peux que qualifier de « sale affaire ». Une jeune femme, d’origine canadienne, en vacances à Paris, accuse quatre policiers, de la fameuse BRI (Brigade de Recherche et d’Intervention) du fameux « 36 quai des Orfèvres » de viol. Faits qui auraient été commis dans le service même, au sein du 36.
De VIOL…. merde, ai-je envie de dire…
Difficile pour moi de parler… si je pense aux collègues, on va dire que je suis « corporatiste », et si je pense à la victime, on va me dire que je porte atteinte à la présomption d’innocence.
Eh bien, je pense aux deux. Que les choses soient claires: s’il y a viol, ces mecs n’ont rien à faire chez nous, et n’ont leur place qu’à un seul endroit. S’il n’y a pas viol, cette accusation est grave, et laissera des traces chez toutes les personnes impliquées. Ce qui est certain, c’est que tout ça laissera des traces au sein de la Police Judiciaire en général.
Par le fait d’avoir travaillé sur des enquêtes de viol, et d’avoir beaucoup discuté, avec énormément de victimes (notamment sur les réseaux) je me permet de faire observer certaines choses, en conservant toute objectivité.
Les procédures traitant de viol, d’agression sexuelle, sont toujours très complexes, rarement « tout blanc » ou « tout noir »… il y a bien souvent beaucoup de gris, et c’est dans ces nuances que se situe la vérité, et c’est là que cela devient difficile… Il n’y a pas lieu de nier quoi que ce soit en rapport avec la victime et ses souffrances. Par définition, traitant de sexe, il n’y a souvent pas de témoin, pas de vidéo. De l’ADN? Oui, parfois. Cela prouve-t-il qu’il y a absence de consentement ? Non. S’il n’y a pas de traces de violences, il devient très compliqué d’établir la vérité. Souvent, on en arrive à la parole de l’un contre celle de l’autre.
On ne sait, à l’heure où je parle, que ce dont la presse se fait l’écho… donc, tout est à prendre avec des pincettes, et il faut faire très attention… Les dernières nouvelles diffusées font état de la mise en examen de deux des policiers, placés sous contrôle judiciaire, et du placement sous le statut de témoin assisté du troisième. Le réquisitoire introductif du parquet viserait les faits de « viol en réunion »(article 222-24 du Code Pénal) et modification de l’état des lieux d’un crime (article 434-4 du code pénal). Bien évidemment, les faits sont graves, et passibles de la Cour d’Assise. Vous l’avez lu, le risque encouru, c’est 20 ans de réclusion criminelle.
Tous ont été suspendu par le nouveau Ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, ce qui me permet de dire que, ici, administrativement, la présomption d’innocence tombe de manière pleine et entière. Que les policiers ne puissent plus, en l’attente des investigations, ne plus exercer à la BRI ou dans quelque forme judiciaire que ce soit est une chose; Mais les emplois ne manquent pas dans la Police. A l’heure où je parle, je ne sais s’ils sont suspendu avec ou sans traitement.
Mise à jour: après rélfexion, effectivement, la sanction administrative vise plus le comportement administratif des policiers (alcool, intrusion d’une personne étrangère au service, relation sexuelle… que le coté purement pénal en lui-même. Donc, même si la décision est dure, elle parait inévitable.
Je passerai rapidement sur les déclarations du Ministre qui promet des sanctions si les faits sont avérés, et qui espère que l’enquête va aboutir. Ouep… que dire… tout un programme !
Regrettable, également, la médiatisation en elle-même, qui a pour conséquence directe de faire tomber la présomption d’innocence… Oh, pas juridiquement, mais devant l’opinion. Et c’est certainement pire! Ces faits, très graves, attirent toute la lumière, donnant presque une obligation de résultat et, qu’on le veuille ou non, de mettre une certaine pression sur le dos des enquêteurs ou des magistrats en charge de l’affaire.
De fait, j’aurais aimé, aussi, une clarification, de la part du parquet de Paris; il a su le faire lorsque des politiques étaient mis en cause, ou en d’autres circonstances… j’aurais aimé qu’il sache le faire. Que quelqu’un, quelque part, rappelle ce qu’est la Police Judiciaire, ce qu’elle représente…
Et j’en arrive à cet article de Stéphane Berthomet qu’il a publié sur son blog (par ici).
J’avoue être un peu choqué, dérangé par cet article, notamment dans sa conclusion, par laquelle l’auteur raconte que, je cite:

«  L’alcool et le comportements débridés y ont été monnaie courante durant des années et si rien ne doit être enlevé à la responsabilité des agresseurs de cette jeune femme, il conviendra, le moment, venu de s’interroger sur les responsabilités de l’encadrement de ces brigades centrales dont les hommes ont souvent tendance à penser qu’ils sont au dessus des lois, protégés par l’aura du fameux «36»

C’est là que l’on verse dans le sensationnel, et je ne puis l’accepter (même si l’auteur reste, bien sur libre de penser ce qu’il veut). Il est tout d’abord le seul, à l’instant où je parle, de parler d’aveux, de l’un des policiers, d’une relation non consentie, c’est à dire d’un viol… soit… il doit avoir des sources. Admettons…

J’ai passé plusieurs années dans l’une de ces « brigades centrales » (elles regroupent, notamment, la BRI, la BRB, la prestigieuse Brigade Criminelle, la Brigade de Répression du Proxénétisme). Cela me permet donc, aussi, d’avoir un avis. Qui vaut ce qu’il vaut, bien entendu, et il n’engage que moi.

Oui, durant cette période, j’ai fait quelques fêtes; pour célébrer la réussite de belles affaires, à l’occasion d’un départ, un événement familial, voir même, parfois sans avoir besoin d’excuse.. Finalement comme bon nombre de personnes, issues de quelque corps de métier que ce soit. Et donc ? Quel rapport avec les faits ? Tous ceux qui passent donc des soirées festives seraient susceptibles d’en arriver au viol ? Alors même que celui-ci n’est pas lié à l’absorption d’alcool, mais à autre problématique. La domination. Allons…

Et que dire de la « tendance à être au dessus des lois »? Oui, les flics que j’ai pu croiser ont, pour la plupart, beaucoup de caractère. Et j’ai pour habitude de dire que, dans ces postes, il est difficile de durer (en tout les cas de manière efficace), sans avoir du caractère, de la volonté, de la pugnacité… et donc ? Qui va-t-on laisser croire que l’on fait ce que l’on veut ? Si une faute est avérée, l’IGPN enquêtera de la même manière, et la magistrature fera son travail, de la même manière. Et cette affaire nous le démontre; personne ne cheche à couvrir quoi que ce soit. Que le policier soit en tenue, ou qu’il soit de la PJ, la loi est la même pour tous.
J’ai eu l’occasion de côtoyer quelques collègues qui peuvent vous parler de ce coté « au dessus des lois ». A la sortie, ils avaient plutôt l’impression contraire…

Alors, que va-t-il se passer ? Je ne parle pas de cette affaire en elle-même. L’enquête suivra son cours, un juge d’instruction est désormais désigné, et poursuivra les investigations, avec l’IGPN.
J’essaye de prendre de la hauteur, et penser à la PJ en général; d’ores et déjà, l’image que jette cette affaire est juste désastreuse. Devant, déjà, tous les déficits dont nous souffrons au quotidien, nous n’avions pas besoin de cela. Des faits, de cette nature, dans les locaux de police…J’imagine déjà les notes qui vont sortir, un peu partout dans les services. Principe de précaution oblige, il sera rappelé que les services de police n’ont pas vocation à accueillir les personnes étrangères au dit service. Ces notes seront ponctuées des habituels rappels quant à l’usage d’alcool dans, et hors des services, avec des « tous les manquements se verront dûment sanctionnés ».
J’ai horreur du « principe de précaution » qui vise  » à tirer la société vers le bas ». Pour une faute (aussi lourde soit-elle) commise, on punit plusieurs milliers de personnes.La notion de groupe, en Police Judiciaire, est, pour moi, primordiale. Plus que nécessaire, vitale. Et qui dit groupe dit nécessairement cohésion. Et ça, et bien cela ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval, et encore moins à l’école de Police. Cette cohésion est, pour moi, partie intégrante de l’efficacité d’un groupe. Tout le monde est au même niveau, avec son utilité propre. En PJ, seul, on n’est rien.

Et, au risque de déplaire, je n’ai pas trouvé, à ce jour, meilleure solution pour garder un groupe soudé que de passer quelques moments en dehors des bureaux, autour d’un verre… voire plusieurs. C’est selon…
Et ces instants sont très souvent l’occasion de partager beaucoup de choses; des bons moments, mais aussi  de mettre à plat les « non dits » du quotidien, peut-être parler de certaines erreurs, des reproches qu’on peut se faire… bref, l’occasion de remettre les compteurs à zéro, et tout le monde au même niveau, prêt à aller de l’avant. En somme, de décompresser.

Alors, à celui qui viserait l’encadrement limite complice de cela, je me dis qu’il n’a pas compris l’essence même de ce travail, et n’en a pas saisi la difficulté. Alors que, pourtant, il me semble qu’il a été policier…

Malheureusement, aujourd’hui, « on » veut des enquêteurs qui soient purement scolaires, liés à la parole scientifique, dénués de tout sens policier, de jugeote, qui soient lisses, sans trop de personnalité… Triste…
Oui, et mille fois oui, la festivité ne doit jamais mener à des agissements, tels que le viol. Mais je le répète, il s’agit-là (j’insiste, mais si les faits sont avérés) d’un comportement individuel. En un peu moins de vingt ans de police, c’est la première fois que j’entends parler d’une affaire de cette nature…
Cette sordide affaire jette l’opprobre sur toute une profession, et ne fait finalement que servir tous nos détracteurs. Les premiers responsables sont ceux qui sont mis en cause. S’ils ont merdé, ils vont payer. Et c’est normal. En attendant, prenons garde à ne pas tirer de conclusions trop hâtives, et ne pas « punir » une profession qui n’avait pas besoin de cela, dans des temps déjà bien difficiles.Je l’ai dit plus haut, tout est dans la nuance. A l’instant où je parle, on peut mesurer que la faute des policiers se situe entre:
– à minima, avoir ramené une femme, dans un local de police, pour y avoir une relation sexuelle (alors que, tout le monde est ivre)- au pire, ramener une femme, ivre, dans un local de police, et, devant son refus/absence de consentement, lui imposer une relation sexuelle et tenter d’en faire disparaître les preuves.

L’éventail est large. Personne ne connait le contenu exact de la procédure, si ce n’est les quelques policiers et magistrats en charge de cette affaire et, bien sur, la victime.

Donc, il est urgent d’attendre… la fin des investigations, qui doivent être menées avec le plus de sérénité possible.

la PJ… Bien plus qu’un métier… une passion.
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