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Je me lève presque machinalement et pourtant je ne supporte déjà plus cette violence à laquelle je vais être confronté. Je ne suis pas encore sur les lieux mais je sais d’ores et déjà de quoi il retournera. D’alcool, parfois de drogue, de rancœur, de mots et de maux, de gestes et de coups.

J’ai raclé ma gorge avant de répondre au téléphone, comme pour faire croire que j’ai le réveil facile ou même que je ne dormais pas. Ma femme elle, est déjà réveillée, forcément le téléphone à côté du lit a retenti. Ma fille a été épargnée par ce vacarme, mais ce n’est qu’une question de temps, la porte coulissante du garage ou le portail qui claque la réveillera. Je serai déjà loin, en train de me préparer au pire en espérant le meilleur. Charge à madame qui se lève pourtant dans trois heures de rendormir l’enfant.

J’ai croisé ma jeune collègue dans l’escalier en train de se chausser. Je lui ai adressé un clin d’œil. Rien de plus, je pue de la gueule et je n’ai pas envie de réveiller tout l’immeuble avec ma voix rauque et pâteuse. En retour elle a esquissé un sourire. Celui qui veut dire « c’est toujours la merde quand nous sommes de permanence ensemble mais je ne t’en veux pas ».

À la question « tu connais la famille ? » J’ai répondu « oui » au gars du centre opérationnel. Il n’a pu que conclure en me souhaitant bon courage.
S’en est suivi « l’appel à un ami », à ma collègue de l’étage en dessous. C’est drôle quand je l’appelle, j’entends son téléphone sonner. Il en va de même quand son réveil se met en route le matin…
J’ai été bref : « inter, on y va ». Je n’ai pas voulu jouer les mystérieux, mais je ne voulais pas troubler plus le sommeil de ma famille en racontant ma vie au téléphone. Du coup ma compagne de galère me soutient un regard interrogateur alors qu’on enfile nos gilets par balle à port discret qui n’ont de discret que le nom.
Je romps le suspense : « famille TUYODEPOIL, père ivre a frappé sur mère qui a appelé fils qui a frappé sur père ».

Les yeux de mon interlocutrice se baissent et un léger soupir de lassitude se fait entendre. On charge nos armes, je prends le taser et je vérifie qu’il fonctionne. C’est moi le plus gradé et je suis l’OPJ, la responsabilité de l’intervention et de tout ce qui en découlera m’appartient. Va te mettre ça dans la tête à 4 heures du mat quand tu es réveillé depuis 4 minutes.

On a pris des lampes, enfilés nos gants, on sort de la brigade en pensant qu’on est silencieux alors que dans la précipitation on fait claquer toute les portes et vrombir le moteur de notre bolide de 300000 bornes.

Dans la voiture, après les appels radios d’usage signalant notre départ, je demande à mon binôme d’effectuer un contre-appel. J’aime bien les contre-appels. Ça permet de prendre la température, d’anticiper un tout petit peu. Ma collègue enlève ses gants et rit. Elle enfile toujours ses gants avant de partir alors qu’elle sait pertinemment que je vais lui demander d’effectuer un contre-appel.
Malgré la tension et l’appréhension sur le chemin de l’inconnu, nous agissons avec les habitudes d’un vieux couple.

Le numéro du requérant composé, les sonneries du téléphone retentissent, le haut parleur est enclenché que je puisse entendre, prendre le pouls.

« Il est couché sur mon fils, il essaye de l’étrangler, venez vite… »

Je n’en demandais pas tant… Encore une fois nous arriverons le plus vite possible, la boule au ventre et feignant d’être parfaitement lucides et réveillés. On se partagera les rôles comme ça vient. Celui avec qui le contact passera jouera les négociateurs, l’autre sécurisera son action, isolera les parties, essaiera de comprendre en 1 minutes une situation qui dure depuis 20 ans.
Parfois tout cela échouera, il faudra user de la force, comme si vous aviez toujours pratiqué les arts martiaux et que vous disposiez de tous vos moyens à 4 heures du matin.
Évidemment il ne faudra pas oublier de se poser les bonnes questions. Y-a t-il des blessés ? Quel est mon cadre légal ? Quelles infractions ont été commises ? S’agit-il de délits punis d’une peine d’emprisonnement me permettant de placer en garde à vue ? Ai-je notifié tous les droits ?

Mince il ne faut pas que j’oublie de rendre compte…

Vous savez quoi ? Cela fait 20 minutes que je suis levé et je viens d’en prendre pour les prochaines 24 heures minimum… De guerre lasse…

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