Parfois, bien involontairement, les acteurs de la sécurité ou de la justice que nous sommes, se retrouvent « de l’autre coté ». Finalement, comme tout le monde. Et c’est très sain et salutaire, en fait!

Les faits

Il est douze heures et cinquante minutes. C’est la pause déjeuner, et je décide, ce jour-là, d’aller me promener dans le centre-ville, en faisant un petit détour en bord de mer. Je finis par me retrouver dans un fast-food. Je prends ma commande, m’assois pour manger. J’écoute de la musique, sur mon smartphone. Mon cadeau de départ des anciens collègues, en métropole, il y a dix-huit mois. Je parcours la playlist, le téléphone posé à même la table …
Et là, en moins de deux secondes, je vois ce jeune homme, qui prend mon portable, sur la table, et part en courant. Premier réflexe … Je cours après … Je descends l’escalier en colimaçon, je le vois à quelques mètres … Il sort du centre commercial, prend à gauche … Les badauds, qui voient ça … Et bien, ils regardent … Bref.
Et là, une pensée: ma sacoche, avec tous mes papiers, mon portefeuille … Elle est au pied de la table ! C’est souvent un stratagème des voleurs … Obliger la future « victime » à partir pour prendre « plus gros ». Zut … Il faut faire un choix … Tant pis ! Dans la Police Nationale, le fait de perdre, de quelque manière qu’il soit, sa carte de Police, est synonyme de blâme. Et puis la carte bleue, etc … Je m’arrête, et retourne rapidement à la table: tout est encore là. Je suis si énervé. Je m’en veux … J’ai fait preuve de négligence ! Je n’avais jamais eu de sentiment d’insécurité, au centre-ville. Mais là, je prends une claque, en fait !
Je l’avoue … Je suis, depuis plusieurs années, dans des services de police judiciaire où je traite des affaires d’une certaine importance. Je parle souvent en dizaine de milliers d’euros, voire plus. Que cela soit en terme de préjudices, ou encore de « valeur de marchandise ».
Rapidement, j’appelle mon opérateur, et je fais bloquer la puce … La puce, oui. Mais pas le téléphone. Et comme j’étais si peu méfiant, je n’ai même pas un code Pin sur le téléphone. Oui, j’ai fait preuve de négligence. Encore une fois.
Je me décide à déposer plainte. Je vais au commissariat, suis reçu au service de quart. On prend ma plainte. Je passe même par le fichier Canonge. Une collègue me montre huit cent clichés photographiques susceptibles de correspondre à l’individu recherché. J’ai toujours été sceptique devant ce genre de « présentation ». Mais bon. Je me plie à la règle. J’estime que, lorsque l’on est « en demande », on n’a pas à la ramener. Je fais donc ce qu’on me dit. Comme tout le monde.
Je repars avec ma plainte. Et là … Plus rien ! Bon, en même temps, ça prend du temps, pour effectuer les recherches. Les opérateurs en téléphone peuvent parfois mettre du temps à répondre … Les caméras à exploiter. Bref. Je laisse faire le service enquêteur. Je ne les sollicite plus, rien. Je les laisse travailler.
Le portable étant pour moi une nécessité tant professionnelle que personnelle, je me rachète un téléphone portable. J’ai prévu de le payer en trois fois. Un smartphone, ce n’est pas donné ! Et encore moins aux Antilles. A ce jour, je n’ai pas fini de le payer, mon téléphone « made in China ».

Et maintenant?

Aujourd’hui, 14h30. Je reçois un appel du commissariat. L’auteur des faits a été interpellé – super – me dis-je !  Et il a reconnu les faits, en disant que ça l’avait pris « comme ça ». Il aurait revendu le téléphone pour trente euros, à un de ses copains, lequel, à son tour l’aurait jeté. Soit. Le parquet est avisé. La décision « Rappel à la loi ».
Oui … Ok … Et ? Et ?
Et … Ben rien ! C’est tout.
Je raccroche … Estomaqué. Je n’avais pourtant pas tendu l’autre joue ! Je suis scié.
Qu’on ne se méprenne pas ! La décision de « rappel à la loi » ne me regarde absolument pas ! Le Parquet est seul maître à bord. Gère la criminalité locale. Et puis … Soyons sérieux. Il s’agit d’un collégien, inconnu à ce jour … On ne va pas non plus l’envoyer deux ans en prison. Donc soit. J’imagine que le magistrat, suivant le compte-rendu qui lui a été fait, estime que le gamin a compris la leçon. Aucune difficulté.
Mais … A quel moment pense-t-on à la victime, en fait ? En quoi, par cette décision, on parle de justice ? A quel moment imagine-t-on que le préjudice a été « réparé » ? N’est-ce pas, aussi, un peu le but de la justice, que de réparer, autant que faire se peut, une « injustice » ?
Cette décision me fait penser que notre système actuel s’en fiche un peu, en fait ! Il gère « comme il peut » la criminalité. L’autre coté, en fait … Ce n’est pas très important !
En tous les cas, c’est ce que j’entends…
J’insiste encore une fois … Je ne veux pas, par ce billet, « baver », ou « critiquer pour critiquer »… J’essaye d’être constructif, et profite d’être « de l’autre coté »…
J’entends aussi certains d’entre vous, magistrats, qui me parlent des moyens, des délégués du procureur débordés, qui convoquent, à ce jour, quatre mois plus tard … Oui. J’entends … Et donc ?
Je ne peux me satisfaire de cette réponse. Les moyens.
Ça m’arrive à moi. Mais ça arrive à des milliers de personnes, tous les jours !
Alors oui, je sais, je dispose de recours … Mais quelle énergie vais-je perdre, encore, pour quelle certitude ? Quel coût ? Cette lourdeur ne sert qu’à décourager les plaignants …
Quand bien même, il s’agit- là d’une décision d’un magistrat, c’est tout un système qui est en faute !
C’est bien du législateur, dont il s’agit. Celui-là même qui entend, régulièrement, parler des droits de la défense …
Ne peut-on pas envisager un seuil minimum de droits, pour les victimes, qui consiste en un principe de  systématisation de l’indemnisation, dans ces cas-là ? Enfin au moins dans une certaine mesure ! C’est, me semble-t-il, le début de tout système qui se veut « juste »! Un auteur est interpellé, avoue son forfait … La première des choses est, dans le cas d’une infraction matérielle d’indemniser la victime, à hauteur du préjudice subi ! Au moins dans une certaine mesure pour des très gros montants !
Je me mets à la place d’un parent dont l’enfant a « volé »… De moi-même, je prends contact avec la victime, s’il le faut par la biais des autorités, pour l’indemniser … Je m’égare, là … On parle d’éducation.
Moi, je parle justice … Et, en l’espèce, la justice est absente.
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