cop-suicide-2

[…]
4 octobre 2014, Bergerac

2 novembre 2014, Valenciennes

20 novembre 2014, Bastia

23 novembre 2014, La Queue en Brie

27 Novembre 2014, Lambersart

02 Décembre, Les Yvelines… le 52ème

A chacune de ces dates, en chacun de ces lieux, un homme ou une femme, policier, s’est suicidé.

Pas une semaine, presque pas un jour, sans qu’un fait divers ne vienne noircir les pages « faits-divers » de nos quotidiens, ou les forums de policiers! Déjà, en 2003, le problème semblait inquiéter quelques parlementaires (cf question de Mme Camion, Sénateur de l’Essonne, à Mr le Ministre de l’Intérieur), alors même que les chiffres faisaient état de 35 décès pour 100.000 agents. Ça y est, en 2014, nous avons atteint les 50. Disons très vite, sans détour, que le problème n’a donc pas été réglé; voire même qu’il s’est aggravé.

Même si le fait de posséder une arme est indéniablement facilitateur du passage à l’acte, difficile de dire quels sont, pour chacun de ces 50 cas, les raisons qui les ont poussés à en finir. Si l’on ne peut écarter la présence d’éléments liés à la vie privée de l’individu, on ne peut nier une part certaine en relation avec la vie professionnelle. Notre balance personnelle voit se conjuguer la vie privée et la vie professionnelle. Un suicide est, en général, lié à un dérèglement de l’un de ces deux facteurs, voire des deux. Mais, ici, posons-nous la question de ce qui peut, professionnellement, entrainer pareil drame. Récemment, le Tribunal Administratif de Nice, a reconnu le suicide d’un policier en 2011, comme étant un « accident de service ».

« Les circonstances dans lesquelles Mme Bardaine a exercé ses fonctions constituent la cause déterminante de son suicide, qui ne peut être regardé comme un fait personnel détachable du service« .

Le Ministre de l’Intérieur en titre, sensibilisé à ces chiffres, devrait arrêter, début 2015, de nouvelles mesures pour lutter contre ce phénomène. A ce titre, il devrait installer, après les élections professionnelles du 4 décembre 2014, un «comité d’hygiène et de sécurité». Et la première réunion devrait être, se dit-il, « exclusivement consacrée à la prévention des suicides» et «permettra d’arrêter un plan d’action».

Le malaise des policiers

Ces suicides constituent le prix payé, sonnant et trébuchant, par les policiers, qui ne cessent de crier leur mal-être. Il y a les suicides, mais aussi tous ceux qui sont en burn-out, usés, et/ou démotivés. Mais d’où vient ce mal-être? Quelles en sont les causes?

Il est très difficile de répondre à cette question; parce que les raisons sont, à la fois nombreuses, et différentes selon à qui l’on s’adresse. Mais, d’une manière générale, on peut parler, pêle-mêle, de délabrement des conditions de travail, de manque de considération, à la fois de la population, mais aussi de la hiérarchie, voire même de nos autorités.

Les conditions de travail

Il n’est pas très difficile, de trouver, sur le net, des photographies de certains services totalement délabrés, où les conditions d’hygiène sont loin de répondre à des normes minimales. Ça, c’est juste pour ce qui est « en surface ». A cela, il faut rajouter l’indéniable manque de moyens dont souffrent tous les services de Police.  Qu’il s’agisse de moyens matériels, mais aussi humains.

Pour ne parler que des réformes récentes, elles sont loin de n’avoir laissé que des bons souvenirs parmi les policiers.

Par une note de 2006, le Ministre de l’Intérieur d’alors, avait mis en place ce qui a été appelé, par la suite, « la politique du chiffre », ou encore « la culture du résultat ». Loin de moi l’idée de dire, et encore moins de penser qu’il ne faille pas pouvoir mesurer l’activité de la police, c’est même une nécessité, comme tout service public! Mais, ce faisant, lier directement des avancements, des primes annuelles, des mutations, à des statistiques uniquement quantitatives, sans prise en compte de la qualité, ou même des contraintes, ne peut être une bonne nouvelle pour le service public que constitue la police. Et il en va de même lorsque les moyens alloués à un service (qu’ils soient en effectifs ou matériels) sont en corrélation avec la statistique! De fait, lorsqu’on est en bas de l’échelle, c’est toute la pression du dessus qui s’abat, s’il n’y a pas de management et de contrôle « intelligent ».

On voit bien, en pratique, l’idée qu’ont eu certains, de vouloir calquer le fonctionnement d’une entreprise privée (dont certains cadres peuvent être primés en réussissant de meilleures ventes) au public! S’agit-il d’une erreur politique ou d’une mauvaise interprétation, voir de zèle, de certains responsables policiers, je n’en sais rien.

Lorsque l’on parle de moyens, difficile, aussi, d’oublier que le gouvernement précédent a, de sa propre volonté et de manière tout à fait assumée, réduit les effectifs de police. Comme de toutes les autres administrations d’ailleurs. Mais, envers et contre toute logique, les objectifs, eux, n’ont pour autant pas baissé ; bien au contraire. Et cela s’est trouvé inversement proportionnel aux moyens matériels qui ont, eux aussi, et pour satisfaire les mêmes besoins d’économie, baissé.

Pourtant, je suis tout à fait à même de comprendre qu’il faille réduire le train de vie de l’État. Mais je ne crois pas que les économies soient à faire sur les ministères régaliens, sur lesquels reposent la République, tels que la Justice ou l’Intérieur.Que l’on parle de moderniser certains postes, oui. Qu’on me dise que certains policiers affectés à des tâches administratives doivent être déployés dans des unités de service actif, encore oui. Mais la suppression aveugle par le non remplacement des départs à la retraite qui, de facto, touche tous les services, non.

Au final, selon que l’on se place dans l’opposition ou le pouvoir en place, on parle soit de hausse de la délinquance (« explosion », selon Mme Dati, cf « On n’est pas couché », France 2, 15/11/2014) ou de stagnation. Quoi qu’il en soit, tout le monde est d’accord pour dire qu’elle ne baisse pas. Et réduire les effectifs de Police, tout en demandant d’être plus performants, est juste une aberration. Ajoutez à cela les réformes pénales imposées aux policiers…

Le « délabrement de la police d’investigation »

Ceux qui exercent en investigation ne sont pas les derniers à être las… et le mot est faible.

Les réformes se succèdent, à la fois sur le plan de la procédure pénale, de la pratique, mais aussi des infractions. Oui, les policiers ont le devoir de s’adapter; c’est leur vocation. Mais les réformes (ou réformettes) se bousculent à un tel rythme qu’il devient complexe de boucler des procédures. Mais surtout, cette instabilité pourrait avoir pour conséquence de fragiliser de nombreux dossiers, directement au préjudice de la Justice, mais, en bout de chaîne, de tous les citoyens, et donc, des victimes.

En plus de l’instabilité juridique dans laquelle nous pourrions nous trouver, il ne faut pas se le cacher, il est question d’efficacité. La procédure, telle qu’on nous l’impose, déséquilibre de plus en plus les rapports entre l’enquête de police et la défense. Directement, c’est l’efficacité de l’enquête, qui est touchée. Mais ça, aucune statistique n’en parlera jamais. Mais c’est un constat.

A titre d’exemple, alors même que la durée de la garde à vue n’a pas été modifiée depuis longtemps, les contraintes en relation avec les droits de la défense n’ont cessé de se multiplier. Sans même parler du fond, elles ne prennent que plus de temps. Très clairement, lorsqu’une décision de garde à vue est prise, au moins deux heures sont prises à gérer des points de droits qui n’ont rien à voir avec le fond de la procédure. Et c’est un minimum. Le législateur estime, en votant des lois, que c’est nécessaire. Soit, on s’adapte. Mais, encore une fois, c’est du travail supplémentaire pour le policier. Encore et encore. Au final, alors que le nombre d’enquêteurs n’augmente pas, les dossiers, sont à la fois, de plus en plus nombreux, mais aussi de plus en plus lourds.

A cette lourdeur judiciaire, s’ajoute également une lourdeur administrative. Des statistiques, toujours des statistiques. Tout est aujourd’hui comptabilisé. Tous les jours, de nouveaux tableaux à rendre; le nombre de gardes à vue, le nombre d’avocats intervenus en garde à vue, le nombre d’incidents, le nombre de réquisitions… tout est statistique. A cela, un tout nouveau logiciel est mis en place dans les services: LRPPN3. Acronyme pour Logiciel de Rédaction de Procédures de la Police Nationale, en version 3. C’est assez clair dans l’intitulé, il s’agit-là d’une aide à la rédaction de procédure. L’idée, c’est d’automatiser un certain nombre de tâches. Il s’agit là d’un projet qui date de plusieurs années, les premiers tests ayant été effectués en … 1998! Et le traitement de texte emporté dans ce logiciel n’a pas évolué depuis! Soyons clairs, ce logiciel est surtout un logiciel, encore une fois « statistique ». Qui, peut-être, a sa place au bureau des plaintes d’un commissariat, mais certainement pas auprès des enquêteurs. Pour les acteurs de la procédure, c’est surtout une grosse perte de temps! Petit exemple des plus simples: impossible de faire deux procès-verbaux d’affilé, sans devoir sortir quasi intégralement du logiciel! Plutôt que de nous faciliter la tâche, ce logiciel va nous la compliquer. Nous faire perdre encore un peu plus de temps!

Pour faire un lien direct avec la Justice, nombre de policiers ne comprennent plus ceux qui sont chargé de traiter de la suite des affaires. Je vois d’ici certains magistrats qui vont me dire « faites votre métier, laissez-nous faire le nôtre ». C’est en partie vrai. Mais il me semble que police et justice se doivent de fonctionner ensemble. Si les uns ont l’impression de fournir des efforts, alors que, en face, ce n’est pas suivi ou compris, on en arrive là. Et inversement, les policiers se doivent de comprendre les contraintes, à la fois procédurales, mais aussi de fonctionnement, de la magistrature. Loin de moi l’idée de critiquer les décisions de justice. Je pense, au contraire, que souvent, c’est de dialogue, qu’il manque. Un dialogue direct, entre ceux qui sont au bout de la chaine; d’un coté les policiers interpellateurs, et de l’autre coté, les magistrats qui prononcent (ou pas) les condamnations. Qu’un magistrat puisse expliquer, dans certains cas, pourquoi il n’a pas poursuivi un individu interpellé quelques heures plus tôt peut avoir du sens.

Je ne sais pas sous quelle forme cela pourrait exister mais, j’en veux pour preuve le dialogue engagé entre policiers et magistrats, via les réseaux sociaux, et notamment Twitter. Nombreux sont ceux, d’un coté ou de l’autre, à s’estimer enrichis par le dialogue, mais, de fait, par la prise en compte des difficultés, des contraintes, de la maison d’en face. En tous les cas, j’en fais partie.

Le dialogue. Parlons-en, tiens.

Et les syndicats, alors? 

Comme dans toutes les grandes entreprises, le dialogue social est une réalité, au sein de la police, par l’existence des syndicats. Et ce, contrairement aux gendarmes, qui, en vertu de leur statut militaire n’ont pas droit à la représentation syndicale; tout comme il leur est interdit de manifester. Mais jusqu’à quand? (cf une récente décision de la CEDH, qui dénonce l’interdiction générale)

A ce titre, ce sont quelques 140.000 policiers nationaux qui sont appelé à se rendre dans les urnes,  cette semaine, pour élire un nouveau collège de représentants syndicaux. Notons que, à ce jour, Unité SGP, chez les gardiens, le SCSI, chez les Officiers, et le SCPN chez les Commissaires de Police sont majoritaires.

Et pourtant…

Pourtant, à titre personnel, je n’ai que peu d’espoir sur le fait que l’on voit quelque changement profond apparaître dans notre administration, quand bien même la parité syndicale devait changer de bord.

Le 13 novembre dernier, Alliance Police Nationale (à ce jour second syndicat chez les gardiens de la Paix) appelait les policiers à manifester. Ils étaient 8500 à se réunir à Paris, sur leur temps personnel. Le premier réflexe de celui qui suit l’actualité serait de se dire que cela fait assez peu de monde. Soyons concret, cela représente à peine 6 % des quelques 125,000 policiers (chez les Gardiens de la Paix) du Ministère de l’intérieur.

8500, donc. Le même article nous apprend qu’ils étaient il y a exactement douze mois, jour pour jour, 5000. Notons donc, d’ores et déjà, l’augmentation du nombre de manifestants. Soyons réalistes; il est probable qu’au moins une partie de des 3500 manifestants supplémentaires se soit mobilisée à l’approche des prochaines élections professionnelles. Mais l’autre partie a certainement voulu faire part de son mécontentement. Les raisons, désormais, vous en connaissez quelques unes. Pourtant, ce chiffre m’apparait tout de même très faible. Vous l’aurez compris, personnellement, je n’ai pas participé à cette manifestation.

Le syndicalisme policier tel qu’il est pratiqué

Comme bon nombre de policiers, je crois de moins en moins au syndicalisme tel qu’il se pratique aujourd’hui dans notre administration. Si la profession est peut-être une des plus syndiquées professionnellement, je serais curieux de savoir dans quelles proportions ils ont une réelle confiance dans les syndicats.

Comme dans le secteur privé, il n’y a aucune obligation à être syndiqué. Mais le système est ainsi fait que, le policier qui veut muter, a la possibilité d’obtenir un grade… DOIT être syndiqué. Auquel cas, il restera à quai. Ou, en tous les cas, plus longtemps que le petit collègue d’à coté qui, lui, sera à jour de cotisation. J’ai même vu, parfois, des collègues adhérer à tous les syndicats; pensant, de ce fait, être sur d’obtenir gain de cause!

Prenons un exemple concret: le cas d’un policiers qui veut muter vers une contrée « prisée », comme le sont à peu près toutes les villes du sud-ouest. Certains postes ne sont même plus ouverts à la mutation. Des villes comme Toulouse, Bordeaux sont quasi inaccessibles. J’ai encore en tête l’exemple de ce collègue, dont la femme a trouvé un travail dans le sud de la France, alors même qu’elle avait longtemps été au chômage. Elle a accepté ce poste, le collègue espérant pouvoir muter; quitte à ce que cela se fasse quelques mois plus tard. Deux ans plus tard, il a abandonné l’idée, et sa conjointe le poste qu’elle avait trouvée, pour revenir en région parisienne. Je précise que le collègue en question avait dix ans d’ancienneté dans son service…

Et pourtant… Alors même qu’aucune place n’est ouverte à la mutation, tous les ans, ils sont plusieurs dizaines de collègues à partir. Sur des mouvements dits « dérogatoires ». Nulle question d’ancienneté, de compétence, ou encore de difficultés familiales ou, plus largement, sociales, non. Alors comment sont choisis les heureux élus? Personne ne le sait!

Il s’agit, là, de la pratique même du syndicalisme, qui est en question. A l’instar des réunions au sein d’un parti politique, on y passe plus de temps à dévaloriser les camarades des syndicats d’en face, qu’à parler de programme, d’idées! Alors même que la Police souffre du manque de vision d’avenir, d’anticipation, chaque syndicat dans son sens, se rapproche d’un parti politique. Au final, rien ne bouge. Pas de vagues, comme dirait l’autre! On parle souvent du manque de renouveau de la classe politique, mais il en est de même dans certains syndicats, où l’on en voit faire « carrière ». Pas une carrière, non … une BELLE carrière!

Malheureusement, malgré toute l’expérience que nos représentants ont désormais dans le dialogue social, occupés à parler de ce que j’appelle « les gamelles et les bidons » (des détails qu’il faut, certes, résoudre, mais cachent les débats de fond), nos syndicats ne se font pas non plus force de proposition dans le cadre des réformes pénales qu’il pourrait être nécessaire d’apporter. J’entends d’ici certains d’entre vous qui me diront que ce n’est pas leur rôle. A cela, je répondrai : qui mieux que les policiers, autant que les magistrats ou autres auxiliaires de justice, peut exposer certains constats et en tirer des conclusions? Pourquoi ne pourrions-nous pas participer aux réflexions sociétales nous engageant? Et, si ce n’est pas au syndicaliste de le faire, en ce cas, il faut innover, mettre en place une instance en quelque sorte « participative », représentante des policiers, tous grades et fonctions confondus. Un instance qui aurait vocation à donner un avis dans le cadre des réformes, à la fois pénales, mais aussi de procédure pénale.

Toujours est-il que nous avons l’impression d’avoir à faire, aujourd’hui, à un syndicalisme à l’envers. Pour encore mieux comprendre le « syndicalisme policier », je vous laisse un lien vers un article du journal en ligne Mediapart, qui résume assez bien la situation actuelle, ainsi qu’un peu de son histoire et ses « figures emblématiques ».

Voilà donc des policiers qui se retrouvent à être quelque peu défiants vis à vis de l’administration, mais n’ont pas plus confiance dans les syndicats censé les aider. Pourtant… POURTANT, tous, chaque jour, TOUS font le taf. Qu’ils soient en Police Secours, en Investigation, maintien de l’ordre, chargés de la Sécurité Interieure… tous, peu importe le grade, se lèvent, chaque jour, et font le travail. Et du mieux qu’ils le peuvent. Ils prennent sur eux. C’est d’ailleurs ce qui fait que ça fonctionne encore. Mais pour combien de temps?

Tout ça pour dire que, sans changement profond, je ne suis pas sûr que le mal-être des policiers puisse s’arranger. Nous verrons les mesures qui seront prises par le Ministre de l’Intérieur. Mais, si j’y vois des annonces en terme de renforcement des postes de psychologues, de la détection des policiers fragilisés, et autres mesures du genre, elles ne pourront suffire à guérir notre institution et redonner du courage aux policiers.

Monsieur le Ministre, le mal est profond.

 

mise à jour du 02/12/14: à lire, également,

Shares
Share This