Cela faisait longtemps que je n’y avais plus pensé. C’était dans un coin de ma tête, certainement enfoui. Pourquoi aujourd’hui? Je n’en sais rien…
Ce jour-là, le groupe « crim » avait décidé de se faire un petit repas. A vrai dire, je ne me rappelle pas du menu, mais nous étions attablés ; un petit repas de gala comme il nous arrivait d’en prendre deux à trois fois par an. Une fois avant l’été, l’autre avant Noël, et quelque autre occasion.
Je n’étais pas d’astreinte. C’est-à-dire que, en cas d’appel pour une saisine, je ne devais pas être envoyé en premier rideau. C’était, ce jour-là, un autre binôme.
Nous étions au milieu du repas, lorsque le Commissaire, chef de section était arrivé. J’imagine qu’il devait avoir le visage sombre.
« Un appel de l’Etat-Major, à Paris. De forts soupçons sur un triple homicide. Deux enfants et leur mère auraient été tué par leur  grand-père ». A vrai dire, je ne sais plus s’il était venu nous annoncer la disparition de la famille, avec une suspicion de meurtre, ou s’il était venu nous annoncer les morts, de but en blanc ! Mais, comme on peut l’imaginer, l’ambiance du jour avait rapidement tournée. Plus personne n’avait la tête au repas. Mais il fallait attendre quelques renseignements supplémentaires, avant de partir. N’étant pas d’astreinte, il ne m’incomberait pas de procéder aux constatations sur les cadavres, ni d’assister aux autopsies puisque le fonctionnement était ainsi fait que ceux qui étaient d’astreinte étaient chargé de cette mission! C’est peut-être égoïste, mais je n’en avais pas une folle envie, cette fois-ci. Habituellement, cela ne me faisait pas grand-chose, d’assister à une autopsie  mais là, je ne le sentais pas !
Quelques minutes plus tard, nous étions devant la porte d’un appartement d’une ville moyenne de banlieue parisienne. Là encore, je ne me souviens plus des détails ; étions-nous les premiers à arriver sur place, y avait-il des policiers en tenue déjà sur place ? Je ne sais pas. « L’effet tunnel », diraient-certains.
Mais il y a une chose dont je me souviens. Le premier enfant était allongé dans son lit, dans la première chambre de l’appartement ; il était sur le niveau supérieur d’un lit superposé. Il dormait. La mère était, elle aussi, sur son canapé-lit, allongée, endormie, avec le petit dernier de la famille à coté d’elle. En fait, non, ils ne dormaient pas. Ils étaient morts. Tous les trois. Mais leur visage était comme endormi; c’était… comment dire…. étrange; une ambiance froide… Les enfants se prénommaient Antony et Maeva. La maman se prénommait Laure.
Ce qui est certain, c’est que beaucoup d’entre nous appréhendaient les autopsies à venir. Il faut dire que beaucoup de nos enfants avaient des âges plus ou moins similaires. Le transfert était difficilement évitable ! Et ce jour-là, j’ai apprécié la réaction de celui qui était mon chef de groupe. Nous n’avions pas une entente particulièrement bonne, mais ce qu’il a fait ce jour-là était, à mon sens, digne d’un grand homme. Devant le peu d’entrain à cette mission, il s’était d’office porté volontaire pour y assister. A une année de la retraite, déjà, il en avait vu d’autres; c’était ses paroles. E, en plus, il avait bien compris l’état d’esprit dans lequel beaucoup d’entre nous étaient, et surtout, il l’avait compris. C’était un lourd fardeau. Il l’a porté, sans sourciller.
Rapidement, l’enquête avait démontré que le grand-père avait été incestueux vis-à-vis de sa fille plusieurs années auparavant. Au retour de quelques années en prison, elle l’avait à nouveau accepté auprès d’elle. Jusqu’à ce qu’il récidive avec l’ainé de ses enfants. Ne supportant le rejet des siens, il avait pris le parti de s’en séparer…. à jamais. Après avoir commis son forfait, il s’est suicidé, chez lui. C’est sa femme, en retrouvant le corps, qui avait alerté les services de police. C’est en lisant une lettre à coté de lui qu’elle avait compris le drame qui s’était produit à quelques kilomètres de là.
Le comble de cette enquête avait démontré que frère de Laure était présent au moment du drame. Et plutôt que d’aider sa sœur, une fois tout le monde mort, il n’avait rien trouvé de mieux que de lui voler sa carte bleue, pour « acheter des fleurs pour les enfants », avait-il dit, lors de sa garde à vue. Terrible!
Travailler en Police Judiciaire est un réel plaisir, pour moi. Lorsque je travaillais en groupe criminel, en règle général, il m’était assez facile de mettre une certaine distance avec une affaire dont j’avais à traiter ; aussi terrible soit le meurtre, ou la vue du décédé. Mais un enfant dans une telle situation, cela reste particulièrement difficile. Et marquant.
En tous les cas, moi, ca m’a marqué.
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