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Il est là, devant moi, à peine dégrisé, tandis que je lui notifie les droits afférents à la garde à vue qui le frappe depuis plusieurs heures. 

Tandis qu’il tremble, malade qu’il est, je croise le regard des anciens qui savent. Rapidement, un café lui est amené. Il est dix heures, il va en en avoir besoin car il va vivre une sale journée. 
 
– « Monsieur, au vu d’une ou plusieurs raisons plausibles de soupçonner que vous avez tenté, avec brio, de vous beurrer la tartine, je vous notifie les droits afférents à la garde à vue qui a été prise à votre encontre quand vous avez décidé de prendre le volant et pris l’option de vous faire contrôler. Je passe sur les noms d’oiseaux dont vous avez abreuvé les collègues, car ils savent ce que c’est. Avez vous compris ? »
– « Oui, c’est pas la première. »
– « Vous avez le droit de faire aviser un membre de votre famille, d’être examiné par un médecin, et de subir un entretien avec un avocat, vous me comprenez ? »
– « Oui minot, on peut accélérer ? »
– « Pas de souci, je ne demande que ça. Nous sommes donc là car vous avez bu puis pris le volant, mauvaise idée. Je vois que vous tremblez, vous voulez voir un médecin ? »
Nous sommes au mois de juillet, il fait 35 dans la pièce, les tremblements ne doivent manifestement rien au climat. 
 
– « J’ai l’air d’en avoir besoin ? »
– « Oui, c’est pourquoi je vais demander à vous faire examiner »
– « Fais toi plaisir »
Dis donc ducon, si tu penses que ta gueule chiffonnée et ton haleine putride me font plaisir, tu peux repasser. En commençant par ta chemise. 
L’intéressé à 60 ans, mais en porte 80. Marqué au sang, il a l’air d’un type qui a dormi dans ses fringues toute sa vie. Celle dont je ne voudrais pas. 
Ndlr: Le tutoiement ne vient pas toujours de là où on s’attend à le trouver. 

– « Donc pour les droits, on s’organise comment ? »
– « Fais pas celui qui ne sait pas, mon avocat ne viendra pas pour ça et je ne veux pas d’un commis d’office qui empeste le lait frais »
– « Ces opinions n’engagent que vous, mais je note la réflexion sur l’avocat, on ne sait jamais »
– « C’est cadeau »

Le comique de répétition donc. Ambiance.
Tandis qu’il réintègre les geôles un court instant, le temps pour moi de dresser la réquisition qui l’enverra voir le médecin qu’il n’a jamais pris la peine d’appeler alors qu’il était libre, il ne cesse de se plaindre de l’état du commissariat et bien évidemment des geôles. Il a raison, néanmoins, je lui demande s’il m’inviterait à boire un verre chez lui. Pas de réponse. Je lui glisse aussi que le commissariat serait un taudis si nous ne faisions pas nous mêmes le ménage. Piqué au vif, car je sens en lui l’homme soucieux de son intérieur, il cesse de bougonner cette haleine de poney club qu’il traine derrière lui. Ca c’est fait. Il a au moins fermé sa grande gueule un instant, le temps pour moi de respirer.
L’affaire étant simple et convenue (une conduite sous l’empire d’un état alcoolique pour ceux qui ne suivent pas), j’entreprends, sans me départir de mon flegme, de procéder à l’audition sur le fond. Et quel fond. Manifestement un puits. Vous noterez que l’intéressé est toujours en possession d’un permis de conduire valide, ce qui, à la lecture des lignes suivantes, sonnera comme un miracle à vos oreilles également. 

Nous, Capitaine Flam
          Lieutenant de Police (oui je sais)
          En fonction au commissariat de (insérez ici celui où vous êtes passés, sinon imaginez)

— Officier de police judiciaire en résidence à Pas d’âme —
— Nous trouvant au service, —
— Poursuivant l’exécution de l’enquête en sa forme flagrante, —
— Vu les articles 53 à 73 du Code de Procédure Pénale, —
— Faisons comparaître devant nous et entendons comme suit la personne ci-après dénommée, laquelle nous déclare ce qui suit, après ce qui semble convenir pour un complet dégrisement, en des termes plus ou moins intelligibles: —

Sa grande identité, soit nom, prénom, date et lieu de naissance, filiation, adresse plus ou moins vraie selon le dossier, situation sur le territoire national, famille éventuelle (mariage, concubinage, enfants, etc), permis en cours de validité (aucun intérêt souvent), antécédents éventuels (aucun intérêt tout le temps), sources de revenus, maladies et addictions éventuelles … L’intéressé m’annonce qu’il boit de temps en temps, soit tous les jours selon le point de vue. La belle affaire.

Sur les faits: —
« Vous me rappelez que je suis placé en garde à vue depuis (insérez ici l’horaire vous paraissant convenable) pour des faits de Conduite sous l’Empire d’un Etat Alcoolique (la C.E.E.A), —
J’ai en bien pris la mesure ainsi que celle des droits qui s’y attachent, —
— Je n’ai pas besoin de médecin, ni d’avocat, —
— Je prends acte qu’à votre demande, un médecin va m’examiner, —
Question: Vous avez été contrôlé au volant de votre véhicule, est ce exact ? —
— Réponse: Oui, —
Question: Vous y avez été interpellé après en avoir pris le volant, est ce exact ? —
Réponse: Oui c’est exact, —-
Question: C’est donc bien vous qui avez été contrôlé au volant de votre véhicule il y a quelques heures ? —
— Réponse: Mais oui enfin, —
Question: Je pose la question car parfois certaines évidences sont dures à avaler. Savez vous pourquoi vous avez été contrôlé ? —
Réponse: Je divaguais selon vos collègues, —
Question: Non vous « zigzaguiez » plus exactement, à cheval, par intermittence, sur la ligne blanche séparant les voies de circulation d’une artère à six voies, en vociférant à la vitre de votre véhicule, vous en souvenez vous ? —
Réponse: Vaguement, oui, —
Question: Il est étrange de voir que les souvenirs s’effacent la soirée avançant, avez vous bu de l’alcool, avant de prendre le volant pour témoin ? —
Réponse: Rien de méchant, —
— Question: Pourriez vous être plus précis pour nos lecteurs ?
Réponse: Je dirais qu’après les apéritifs (whisky), nous avons bu une bouteille de vin à midi avec Maman (entendez: pas la sienne), les digestifs, puis à nouveau l’apéritif le soir et quelques bouteilles de vin avec des amis à table, environ sept, —
— Question: Combien d’amis ? —
— Réponse: Deux, —
— Question: Qu’avez vous fait ensuite ? —
— Réponse: Maman est allée se coucher puis nous sommes sortis avec Paul et Jean Jacques dans un bar qu’on aime bien, et qui nous le rend bien, —
— C’est pratique, mes potes habitent juste à côté, —
— Il était environ vingt deux heures, nous y sommes restés jusqu’à une heure à boire de la bière et du whisky, —
— Après je suis rentré j’étais fatigué, —

Hu hu hu
Un rapide calcul m’amène à confirmer qu’il était torché. 
Dans le même temps, les tremblements se font plus forts et plus rapprochés. Il est temps que ça se termine. 
Il est alors dix heures trente environ, l’homme est totalement dégrisé. En revanche, son taux zéro d’alcoolémie est plus proche du gramme par litre … 

Question: Vous avez donc été contrôlé au milieu de cette cavalcade sur une artère à dense circulation (trois voies de circulation, dans chaque sens), à une heure certes tardive, mais néanmoins fréquentée, vous souvenez vous de ce contrôle ? —
Réponse: Possible, —

Comme le taux d’alcool, il est de notoriété publique que les souvenirs se font de moins de moins présents dans l’organisme à mesure que le temps passe. Plus particulièrement si on se fait chopper. 

Question: Pouvez vous développer ? —
Réponse: Je crains que non, —
— Question: Nous vous donnons connaissance du taux relevé après avoir refusé à maintes reprises de souffler à l’éthylomètre après votre interpellation, soit 2,2 mg par litre d’air expiré (pas loin de 4,5 grammes donc, belle perf), vous vous en souvenez ? —
Réponse: Bien sur, je voulais pas souffler dans votre truc là, —

Personne n’a demandé à ce que vous souffliez dans mon truc merci.

Le reste de l’audition concerne la remise de son permis qui sera envoyé à la Préfecture pour la suspension (décision administrative, perte maximum de 6 points).
Il signe le procès verbal, nous lui apportons de l’eau. 

L’homme est tremblant, une discussion commence entre lui et moi. Il m’évoque plus librement son passé, me parle de sa famille, de sa fille qu’il aime tant, et qu’il déçoit chaque jour. 
Je l’informe que je vais appeler le magistrat de permanence afin d’obtenir une décision sur les faits, temps pendant lequel il ira voir le médecin. Il refuse encore, mais j’insiste car manifestement les tremblements qui le secouent ne vont pas se calmer de sitôt. L’homme a besoin d’alcool …
Le car qui l’emmène voir le médecin est là, l’examen sera rapide.

Je compose le numéro de la permanence générale, explique brièvement à la greffière et suis mis en attente. Le serveur vocal m’annonce que je suis en position … 16 (les flics parisiens sauront à quoi je fais référence). J’ai le temps d’aller faire un 9 trous avant de raconter mon histoire au magistrat, ce qui prendra 3 minutes. 
Je descends dans la file d’attente, lentement, jusque ce que l’on m’informe qu’un appel très urgent m’est destiné. Un collègue prend la suite de l’attente pour moi et je prend le second appel. 

Là, il s’agit d’une toute autre histoire. 

Je suis mis en relation avec la 2ème Division de Police Judiciaire, la brigade mythique. Le collègue me prend de haut, et pourtant il est de ma promo, certes, médaille d’argent, mais qui ne lui donne pas le droit d’être un gros con suffisant. Ancien Gardien de la Paix, il a manifestement oublié d’où il vient. 

« Oui, c’est la 2ème DPJ à l’appareil »
« Enchanté, c’est Flam du pas 2ème arrondissement »
« Oui c’est truc de la 2, je pourrais parler au collègue en charge de l’enquête de Bidule ? »
« Ben c’est moi, je t’appelle truc de la 2 où tu as un prénom ? »
« Luc, dis voir, il est toujours en GAV chez toi Bidule ? Parce que ça risque de rebondir ? »
« Oui, mais il n’est pas au mieux de sa forme, complètement alcoolo-dépendant le pauvre, je suis en attente avec le parquet pour la décision. Il vient de partir pour aller voir le médecin »
« Tu peux raccrocher, il va falloir qu’on vienne te voir »
« Ok, tu peux m’en dire plus ? »
« Je préfère t’en parler de vive voix, c’est assez chaud »
« Me parle pas de météo, y’a plus de saison »
« … , …. , on arrive »
« Ok »

Visiblement la blague l’a fait sourire. 

T’as raison collègue, des fois que nous soyons écoutés, et que nous parlions de procédure au 
téléphone … 
Là, comme depuis le début d’ailleurs, vous devez donc rédiger tout un tas d’actes qui expliquent ce que vous faîtes, les diligences que vous exécutez, les contacts téléphoniques, les recherches …
A l’époque, cela ne représentait pas une masse de travail énorme sur des affaires aussi simples que celle-ci, mais aujourd’hui c’est différent. 

Bref, les collègues arrivent vite. Bidule est toujours chez le médecin. Je prie pour que son état de santé ne soit pas déclaré incompatible avec la mesure de garde à vue (entendez une telle mesure dans un hôtel de police, où le qualificatif hôtel n’est là que pour ironiser). 

Immédiatement, à leurs gueules, je comprends que les faits sont graves, et que Bidule va devoir s’inquiéter un peu plus que pour la suspension de son permis.

On commence à me parler de sa fille, jeune fille de 19 ans. Et puis le mot est lâché, il y a eu viol, ou plutôt viols répétés … Subitement, le personnage me paraît moins sympathique.
Et puis la semaine dernière, et tous les jours qui ont suivi jusqu’à hier après midi, passant un cap sordide, il a manifestement profité de ses orgies alcoolisées pour violer sa propre gamine, dans leur logement, en présence de son épouse, la mère de la fille. Et en faire profiter les potes. Ces derniers ont déjà été interpellés, et sont actuellement en garde à vue. 

Les auditions de la jeune fille et de sa mère auprès de mes collègues de la 2ème D.P.J sont un sommet de l’horreur. La fille se trouve actuellement à l’hôpital, les lésions sont sévères, mais elle a néanmoins tenu à raconter tout son histoire. Depuis que ça a commencé il y a environ 6 mois et que son papa ne pouvait retenir ses pulsions, sur sa propre fille. L’horreur est absolue, plusieurs membres de la famille qui étaient au fait ont témoigné des confidences de la jeune femme et du désarroi de sa mère, qui terrifiée, ne disait rien. Le sympathique biturin n’a plus rien de drôle, même s’il est encore, à ce stade, présumé innocent. 

Les collègues vont donc effectuer une reprise de garde à vue dès celle pour laquelle il est là sera terminée et qu’une décision aura été prise. 
Je suis mis en relation avec le magistrat et lui explique brièvement l’affaire de conduite sous l’empire d’un état alcoolique. Je l’informe que la garde à vue sera reprise dans le cadre de faits distincts de viols et viols en réunion par mes collègues de la Police Judiciaire. Il sera convoqué pour les faits qui me concernent. Je prépare sa convocation en attendant qu’il rentre. 

Je me souviens qu’il m’a parlé de sa fille, et l’avoir déçu. 
Savoir choisir ses mots est important. 

Tandis qu’il rentre des Urgences Médico Judiciaires, nous le croisons avec les collègues dans les couloirs. Je l’informe que je vais lui notifier sa fin de garde à vue. Il sent que quelque chose a changé mais je ne dis rien. 

A l’issue je le remets à mes collègues après lui avoir rendu ses effets personnels. Je n’ai pas décoché un mot mais il a compris à mon visage. Les tremblements qui avaient stoppé vont bel et bien reprendre. 
A lui d’avoir peur. 

Flam
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