N’est-elle pas belle, cette photo? Cela en fait rêver quelques uns, non? Et c’est bien normal, surtout lorsque l’on a passé un hiver qui aura duré… 10 mois… ou presque.

J’ai cette chance, de pouvoir arpenter ce genre de plage lors de mes week-end, voir mes vacances. Même si les premiers ressemblent finalement aux seconds.
Il fait chaud… toute l’année. Certes, le climat est parfois humide, mais qui se plaindrait? Pendant que les p’tits copains allument la cheminée au 1er juin, en métropole, ici, le chauffage n’existe pas, et toutes les constructions, qu’il s’agisse de maisons ou d’appartements, sont équipés de persiennes. Autant dire que la température ne fait pas peur. Au pire de la saison, il fait 21°, en pleine nuit et en altitude….
Oui, le teint est halé… toute l’année, alors que la majorité des « métro » sont pâles, voir transparents pour certains (dans tous les sens du terme, hein)…
Je vous vois d’ici; j’entend même certains quolibets, voir des insultes (certes, le premier mot qui traverse l’esprit de celui qui aimerait être en vacances).

Mais voilà. Je ne suis pas en vacances. Les policiers, employés dans les DOM-COM (eh oui, il faut s’y faire, à cette nouvelle appellation), sont employés en CDD. Sauf, bien sur, pour les natifs de l’île qui peuvent justifier d’un lien familial.
Mais pour les autres, c’est CDD, et retour case départ. En gros, je peux faire trois années, auxquelles je peux en ajouter, optionnellement, une.

Pourquoi avoir fait un tel choix? La question est bonne…
Après avoir travaillé pendant 14 ans sur Paris et petite couronne, j’ai eu envie de changer d’air. Nombre de parisiens me comprendront… J’avais alors opté, l’année précédente, pour un poste en province…. que je n’ai pas eu. Le nombre de postulants à la province étant bien supérieur, vous l’imaginez, au nombre de mutés.
Lorsque la liste des postes s’est vue être diffusée, il a fallu faire un choix.

  • aller en province, retourner, après 12 ans de judiciaire, au « service général », en tenue, pour y faire un métier qui ne m’attire pas plus que cela, en faisant une croix sur mon expérience professionnelle
  • rester sur place, sachant que j’ai du mal avec la stabilité, qui, en général, amène découragement et paresse
  • soit, faire comme souvent, et me remettre en question… et tenter un poste… loin… très loin
J’ai donc opté, vous l’avez compris, pour ce dernier choix. D’autant que, il faut le dire, l’aspect humain n’est pas négligeable. Il s’agit d’une réelle expérience, pour toute la famille. J’ai pour habitude de me dire que c’est dans la difficulté qu’on apprend le mieux et que l’on s’enrichit. 
Je suis riche….
Cela fait quasiment une année que je suis ici… un temps suffisamment long pour faire un premier bilan qui n’a, bien sur, rien de définitif… 
Les avantages, vous les imaginez très facilement (arrêtez donc, avec ces noms d’oiseau).

Mais…. Eh oui, comme toujours, le monde n’étant, au final qu’équilibre (le plus et le moins, le bien et le mal, le blanc et le noir, …) , il y a un « mais »…. et des cotés négatifs, forcément. 

Il y a, avant tout, l’éloignement de la famille, des amis… tous les repères que l’on a mis, bien souvent, des années à se construire. Il faut bien être conscient que l’on arrive sur une île en y connaissant peut-être, par chance, l’une ou l’autre personne, mais parfois aucune. C’est une difficulté à laquelle on se prépare, c’est certain. On se console alors en se disant que les amis qui le peuvent, pourront venir passer un peu de bon temps par ici, cela sera l’occasion de se voir au soleil, autour d’un bon planteur (non, faut vraiment que vous essayiez de trouver un remède, contre ces noms d’oiseau… cela doit être votre subconscient, qui travaille). Et même parmi ceux qui promettent de passer, ils se rendent alors du prix coûteux d’un billet d’avion… et c’est bien normal!
Je met à part le coté « intégration », puisqu’il est propre à chacun, fonction de la propension que nous avons, tous, à communiquer, à approcher les autres… si l’on veut s’intégrer, c’est comme partout, il ne s’agit pas d’arriver en terrain conquis, avec toute sa « science », mais être ouvert aux autres. Sans pour autant se renier, ce n’est pas la question.

Et pourtant, l’intégration n’est pas évidente, mais pour une raison à laquelle on ne pense pas forcément:

le CDD

Justement, avec ce fichu contrat, il est « couru » d’avance que, dans 3 ou 4 ans, il va falloir rentrer… en gros, aucune perspective à moyen terme. Investir dans l’immobilier n’est pas envisageable, puisque pas rentable sur une si courte durée. Il y a, bien sur, la location; mais je dois l’avouer, j’ai du mal à me sentir « chez moi », puisque je sais que, quoi qu’il arrive, je vais devoir repartir très bientôt. En fait, j’ai la sensation d’occuper une grande chambre d’hôtel… pas forcément envie de faire de la déco, etc… le minimum syndical.
Ça, c’est pour le coté personnel, mais coté boulot, c’est la même chose. Les collègues « fidélisés » te regardent, quoi qu’il arrive, comme un mec qu’ils ont vu arriver, et qu’ils vont voir partir. Donc, à quelque niveau que l’on soit (et plus on monte dans la hiérarchie, plus c’est vrai), mieux vaut ne pas faire de vagues puisque de toute façon « on » sait que tu vas repartir.
La relation humaine n’est pas simple non plus, pour les mêmes raisons… les gens n’ont pas forcément envie d’investir dans une relation en « CDD »…
Je pense que ceux qui gardent le meilleur souvenir de ce « passage » sont les enfants de 10 ans ou plus; ils sont pleinement intégrés à tous les niveaux de la vie sociale, assez facilement. L’école apporte beaucoup de repères, pour peu que l’enfant ait une activité extra-scolaire, cela multiplie les contacts…

Pour les parents, imaginez un peu le déroulement de ce CDD: la première année, il faut s’adapter à tous les changements intervenus; travail, école, logement… La 2ème année, à ce qu’on me dit, on commence à être bien  (je vous en reparlais dans un an). Et pour ceux qui ne restent que trois ans, eh bien la dernière année, on la passe à envisager l’avenir; trouver la future affectation, le logement, l’école des enfants…

Mais le problème est encore plus profond, en fait, et commence avant-même la mutation: 

qui veut venir, finalement? ou plutôt, qui le peut?

Le fonctionnaire est muté, ok. Mais le conjoint…
Celui-ci va devoir quitter un travail en métropole (peut-être bien rémunéré) pour toucher un chômage ici, le temps de retrouver du travail (avec, en général, la perte conséquente). S’il en trouve. Et là, tout dépend du secteur d’activité (le chômage des jeunes, ici, atteint 20%).
Le logement: la famille va donc quitter un logement duquel elle est peut-être propriétaire; il faut donc envisager de louer le bien, ou de le vendre. Pour ceux qui sont locataires, il va surtout falloir en retrouver un au retour… quand on connait les difficultés de logement en région parisienne… Tout cela a un cout (même si le déménagement, en lui-même, est pris en charge).
Pour synthétiser, le policier qui a un conjoint « dans le privé » ne peut pas venir. L’effort financier est très – trop – important.

Je suis le mauvais exemple, puisque je l’ai fait. Et ça m’a coûté pas mal d’argent. Et cela m’en coûtera encore puisqu’il faudra penser au retour….

Bref, je le vois rien qu’à tous ceux que je côtoie, et qui ont été muté, comme moi… le conjoint est, en général, lui aussi, dans l’administration. C’est la seule possibilité qui soit, non pas « rentable », mais sans perte.
Peut-être imaginez-vous que pour cet éloignement, l’Etat va me donner une prime…. eh bien non. Ce n’est plus le cas, dans la police, depuis quelques années. Contrairement aux gendarmes (à fonction équivalente).
Pour être franc et aller au bout des choses, la seule « prime » que je perçois en plus, par rapport à la métropole est dite de « vie chère »; c’est à dire 40% du salaire brut (donc hors prime), pour compenser les prix qui sont, en général, bien plus élevés ici qu’en métropole.
Lorsque l’on sait que certains prix, sur l’île, ont été en quelque sorte « indexé » par rapport à cette prime, on comprend qu’une partie de l’économie insulaire dépend du salaire des fonctionnaires…
Et que, par ailleurs, en quittant la région parisienne, j’ai perdu d’autres primes…

Oui, je sais, vous allez me dire « comment font les gens qui ne sont pas fonctionnaires et qui vivent tout le temps aux Antilles? Beaucoup de gens fonctionnent encore à l’entraide; « je te donne des légumes du jardin, tu me garde les enfants ». Et c’est, à mon avis, une très bonne chose, que ces rapports humains, sains, qui ont tendance à disparaître en métropole (en tous les cas, dans les grandes agglomérations).
Mais ce système, vous l’imaginez, est plus difficile à développer lorsque l’on est que de passage… 

Pour résumer tout cela, je pense qu’il serait bon, à mon sens, de prolonger la durée des contrats, voir de les supprimer, et affecter, au moins ceux qui le veulent, de manière définitive. Libre à chacun, ensuite, de demander une mutation; comme partout en France, finalement.
Si l’administration prolongeait les contrats, ou permettait, par exemple, de les doubler, les policiers auraient au moins une perspective à moyen terme. On ne voit pas les choses de la même manière sur 6/8 ans que sur 3 ou 4…
J’ajoute à mes arguments que l’administration y ferait des économies, puisqu’il n’y aurait plus (ou moins), alors de déménagements à défrayer. Les gendarmes ont commencé à faire ces économies, puisqu’il leur est possible (sous certaines conditions) de prolonger jusqu’à 7 ans leur activité insulaire.

Bref…

Il faut avoir conscience que, à coté de l’image idyllique des cartes postales que je vous fait parfois partager, il y a aussi des inconvénients qui ne sont pas négligeables…
Personne ne m’a forcé à venir, je suis volontaire. Mais il y a certaines choses qu’il faut savoir…
Et au final, malgré les difficultés, je ne regrette pas ce choix… enfin pour l’instant!

Bon, je vous laisse…. je file dans la piscine… (chut… on a dit qu’on arrêtait les noms d’oiseau).

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