Cocaine

Des pains de cocaïne dans un ballot, saisi en mer par la marine française.

Ça y est. L’aventure touche à sa fin. Le moment de faire un petit bilan de ces deux années passées en Martinique.

A l’origine, une volonté de changer d’air et de proposer à mes enfants un enrichissement. Et puis, professionnellement parlant, la découverte d’autre chose que le grand PARIS. L’occasion de découvrir un service de la Direction Centrale de la Police Judiciaire.

Ainsi, depuis le début de ma carrière en « judiciaire », il m’a été donné l’occasion de traiter du judiciaire à un niveau communal, puis départemental et enfin régional. Là, j’ai pu toucher à l’international. Une évolution que je juge intéressante et enrichissante. D’autant que je suis passé par des matières diversifiées ; l’homicide, la criminalité organisée en banditisme et la criminalité organisée spécifiquement liée au trafic de stupéfiants.

Quand bien même le départ se fait peu plus tôt que prévu, indéniablement, j’en ressors enrichi. Ainsi va la vie, en fait !

Le temps fera que je ne garderai, en définitif, que des bons souvenirs. Pour autant,  il ne me semble pas inutile de faire un bilan professionnel de ces vingt quatre derniers mois, en étant le plus objectif possible.

Avant d’être plus critique,  je dois bien avouer que le plus gros avantage, lorsque l’on peut exercer dans un tel environnement réside dans le fait que, le week-end venu,  la récupération est bien plus aisée qu’en métropole. Il suffit de faire, au pire, une trentaine de kilomètres, pour être au bord de l’océan, dans une eau qui dépasse les 25° toute l’année. Tentez le même genre de décontraction en métropole et il vous en coûtera quelques dizaines d’euro, des bouchons autoroutiers à l’aller et au retour. J’ai pour habitude de dire que, le vendredi soir venu, aux Antilles, on peut se considérer comme en vacances.

Donc le climat : oui, c’est très agréable. Et cela participe au bien-être. Pour autant, les plages, le soleil… cela ne fait pas tout.

Je vais passer l’aspect purement personnel et me limiter aux aspects professionnels.

Les contrats ultra-marins

Avant tout, je me dois de parler du principe contractuel des missions outre-mer, qui est, à mon sens, à l’origine d’une grosse problématique, liée à la spécificité judiciaire. Petite explication:

Les policiers mutés outre-mer, s’ils n’en sont pas originaires, sont mutés pour une période de 3 ans ; période renouvelable d’un nouveau bail de douze mois. A l’issue, en fonction de leur catégorie d’origine, ils retournent en métropole ; soit dans leur service d’origine (pour les gradés et Gardiens de la Paix), soit sur la « zone de défense », pour les Officiers. Les commissaires, quant à eux, sont liés à la mobilité, principe même de leur fonction. Ne peuvent prétendre à la « fidélisation » que ceux qui disposent d’ancrages familiaux sur l’île. En gros, y avoir grandi et/ou disposer sur place de liens familiaux. Ce « turn-over » pose bien des problèmes.

  • la « mémoire » dans un service. Ces personnes sont absolument nécessaires dans les services spécialisés. Ces policiers capables de se souvenir tel ou tel lien, entre différentes personnes, des endroits fréquentés… bref, des petits détails qui peuvent apporter beaucoup de solutions.
  • la gestion des sources : souvent, il est un contact particulier qui se tisse entre un informateur et son gestionnaire. Une confiance qui s’installe. Lorsque le policier doit changer régulièrement, tous les trois ans, cela complique les choses. On se perd de vue parfois et on perd avec la confiance si difficilement acquise.
  • la connaissance du terrain : connaitre son environnement est primordial. Or, lorsque l’on arrive sur une île (comme ailleurs, du reste), il faut une année avant de connaitre à peu près correctement la topographie.
  • la durée : sachant qu’un contrat dure au maximum quatre ans, que durant une bonne partie de la première année, il faut s’adapter ( au climat, à l’environnement, aux collègues, éventuellement la matière…) et que la dernière année, le policier pense déjà à l’avenir (futur service, logement, école…)…  Au final, l’on est réellement impliqué à 100% que deux ans. Le coût est donc, à mon sens, élevé.

« C’est compliqué »

C’est indéniablement l’expression que j’ai le plus entendue, ces derniers mois. Jusqu’à en faire une allergie.

Rapidement, j’ai pu me rendre compte que la moindre difficulté prenait, ici des proportions bien plus importantes qu’ailleurs ! Ce que l’on pourrait qualifier en métropole de détail, souvent… mais une foultitude de détails ! Et, mis bout à bout, ils ont une fâcheuse tendance à vous bouffer la vie. Et cela vient très certainement du fait que, sur une île, tout est bien plus petit (forcément) qu’ailleurs, à plus petite échelle : le nombre de personnes, les contacts, les moyens… Si bien que lorsqu’un problème surgit, les solutions s’en trouvent donc moins nombreuses. On se débrouille seuls. Et, il faut l’avouer, loin de tout. C’est à dire, loin des ministères et autres grandes directions. Les antillais ont parfois l’impression d’être des oubliés de l’Etat français. J’ai personnellement eu ce sentiment au travers de mon administration. C’est donc qu’il y a des raisons…

Et si, dans tous les rouages, vous avez des personnes qu’on pourrait qualifier de « mal intentionnées », qui jouent un autre jeu que celui consistant à faire fonctionner un service, ça devient…. effectivement compliqué !

Le retard technologique est une autre réalité. Les opérateurs en téléphonie ne disposent pas du matériel adéquat pour aider de manière efficace à l’enquête, comme c’est possible en métropole. Il en va de même pour internet. L’insularité pose un autre problème : lorsque vous tentez une filature, sur le terrain, et que vous sortez de l’unique nationale, très rapidement, si vous n’êtes pas à votre place, vous êtes observés. Et donc, reniflés. Surtout si vous êtes le « métro » ! Ce travail de terrain est  lui aussi… encore une fois… compliqué ! D’où la nécessité de pouvoir combler le retard technologiques.

 La lutte contre les trafics; son organisation – la nécessité : une réforme

J’ai déjà eu l’occasion de le dire : plusieurs services jouent dans la même cour. La Section de Recherches de la Gendarmerie (SR), la Division des Opérations Douanières (DOD) et l’Office pour la Répression du Trafic Illicite de Stupéfiants (OCRTIS).

Certes, il existe comme partout, des protocoles de saisine. Mais, par définition, chaque service doit défendre et justifier de son activité et, à travers cela, de sa propre existence. Avec, à leur tête, des hauts fonctionnaires qui jouent, dans le climat insulaire, un futur poste. Dès lors, les guerres sont impossibles à éviter. Ajoutez-y, sur l’un de ces postes, une autorité zélée, et vous obtiendriez quelque chose d’explosif ! C’est en tous les cas le risque encouru. On est tenté de se dire qu’il pourrait être du rôle des magistrats de trancher, mais ils ne le peuvent pas. Et pour cause, sur un si petit territoire, ils ont besoin de tout le monde. Privilégier un service sur une enquête, c’est risquer de se voir fermer des portes sur d’autres affaires en cours. L’équilibre est précaire.

Il a été question, ces derniers mois, d’une réforme des services de sécurité, en outre-mer, comme en Corse. Mais devant la levée de boucliers des syndicats de policiers, face à cette nouvelle organisation, préparée sans aucune concertation, tout a été abandonné. Pourtant, une réforme est nécessaire.

L’OCRTIS caraïbe a été créé il y a presque dix ans, sous l’autorité directe du siège, à Nanterre. Par une réforme de 2011, il est passé sous la gestion de la DIPJ Antilles-Guyane. Une gestion opérationnelle, donc, en métropole, et une gestion administrative en Guadeloupe. Une double casquette. Et tout ça n’est bon, à mon avis, pour personne.

Donc, une réforme, il en faudrait une… à mon humble avis. De la toute petite place qui est la mienne, j’ai mon idée. En suis-je moins pertinent ?

Je prône le rassemblement : il y a « à manger » pour tout le monde. Ne vaut-il pas mieux un service à très grands moyens, que trois ayant des moyens restreints ?

Et j’insiste bien sûr le fait qu’il ne devrait pas, selon moi, s’agir d’un service à la place d’un autre, mais plutôt un rassemblement de toutes les forces ; un service qui puisse toutes les réunir. A moyens égaux. A ce jour, l’Office devrait, sur le papier, jouer se rôle centralisateur, un peu « au dessus de la mêlée »; mais il n’en a pas les moyens, et se trouve trop catalogué « police », pour que les autres administrations puissent se sentir réellement concernées et donc impliquées. Je parle donc d’un office qui devrait regrouper autant de policiers, que de douaniers et gendarmes. Avec une direction tournante, tous les trois ans. Plutôt que d’avoir 20 personnes par ci, et 20 autres personnes par là, autant en avoir 40 au même endroit. Attention, il ne s’agit pas, là, de faire des économies, et ne mettre, finalement, que 35 personnes, non ! Mais réellement cumuler les moyens existants, et avoir une réelle force de frappe pour lutter contre le trafic international de stupéfiants. Là seulement, on aurait une politique cohérente, et des résultats à la hauteur.

Voilà, c’est la fin. L’expérience aura été professionnellement… inévitablement… compliquée ! Mais, heureusement, j’aurai réussi à me faire « plaisir » , en participant, notamment, à des affaires exceptionnelles. J’ai fait de très belles rencontres, tant professionnelles que personnelles. Mes enfants auront été, je pense, heureux de cette aventure, et en garderont un souvenir particulier. Enfin je l’espère, l’avenir me le dira.

Longtemps je penserai à ces comparaisons que je me faisais parfois, ici:

  • filoche le long de la plage vs filoche dans certaines banlieues parisiennes,
  • Salle café avec vue sur la mer vs vue sur le bâtiment gris de la Préfecture,
  • le quotidien en bermuda vs les pulls d’hiver,
  • la surveillance au bord de la piscine vs dans le soum

Mais, on le sait… Je le savais. Toutes les bonnes choses ont une fin.

 

The End.

 

PS : ils ne me lisent pas, habituellement, mais j’ai une pensée particulière pour ce groupe, au sein duquel j’ai évolué. A CR, notamment; on en a bavé, durant deux ans. Mais, comme il dirait « on est en vie ».  A mon virus favori qui m’a apportée une put*** de bonne humeur, du matin au soir, avec cette motivation, cette capacité de travail… au chef grand, je sais que tu me lis… sois fort, tu es un vrai bon mec… à JL… un rouage essentiel, une pâte; c’est bientôt la fin, alors fais-toi plaisir… à IG… tu l’as dit, on avait trouvé notre rythme de croisière, une complémentarité… tes mots, l’autre soir, m’ont fait chaud au cœur… à Lolo… une mémoire d’éléphant, une capacité de travail phénoménale ; mais tout de même mon petit regret : nous n’avons pas évolué comme nous l’aurions pu et/ou dû… je le sais, et toi aussi. Aux interprètes, essentielles au quotidien : quel bonheur de vous avoir, toutes les deux… vos rires, votre professionnalisme… vous n’êtes pas « de la boite » et pourtant, vous êtes le 8ème homme… et il est ô combien important de vous avoir dans ces bureaux.

A tous, merci. Et à bientôt. Ailleurs.

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