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Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit … Pour eux … En fait, bien d’avantage pour elles, mais on me taxerait de sexiste si je n’harmonisais pas mon vocabulaire.

En réalité, c’était dans une autre vie, presque. Les blogs en étaient plus ou moins à leurs balbutiements, et Twitter, ma foi, n’existait pas encore. La mode était aux “forums”.

C’est là que j’ai fait ma première apparition, mettant en avant ma qualité de policier. Il faut dire que je sortais tout juste d’un passage dans un groupe “crim” où il m’arrivait de m’occuper de ces affaires. C’est par hasard que je suis arrivé sur ce forum; le hasard des “clics”, presque !
J’ai la sensation (qu’on me démontre le contraire) que, dix ans plus tard, les choses n’ont que peu évolué.
Peut-être l’aurez-vous compris, je vous parle là des victimes de viol.

Avant d’aller plus avant, profitez de cette lecture pour écouter cette superbe chanson:

Jeanne Cherhal "Quand c'est non, c'est non"

 

Il est, dans ce domaine, une « foutue » statistique, sans évolution, où l’on estime celles qui ont “franchi le pas” (je ne veux pas parler de courage, tant il s’agit de ne pas les blâmer, ou en tirer quelque image négative). Statistique, disais-je, qui ne va pas au delà des 10%. Rendez-vous compte: 1 personne violée, sur 10, qui dépose plainte ! On dénombrait, en France, en 2012, près de onze mille viols.

Pourquoi aussi peu de plaintes ? Les raisons sont multiples. Certaines veulent juste “oublier”, d’autres craignent de raconter “ça” à un homme; d’autres, encore, sont convaincues par leur environnement que “ça ne sert à rien” (souvent dans les affaires intra-familiales; comprenez, ça fait pas joli-joli, de se dire que dans la famille, Tonton Lucien, ben c’est un violeur; que vont dire les autres, hein ?). Les raisons sont si nombreuses.
Je me suis donc inscrit sur ce forum, tout simplement, en disant “je suis policier; si vous avez des questions, je peux tenter d’y répondre”. Et, plusieurs mois durant, tous les jours, je répondais à des questions. J’étais sidéré, par ces histoires, qui s’accumulaient, tous les jours. Ces histoires, à la fois si différentes, mais avec toujours un point commun: la douleur. Et souvent … La honte ! Oui, c’est le monde à l’envers; c’est celui qui a subi qui a peur !
C’est là que j’ai pris conscience de la réalité de ce qu’on peut appeler le“chiffre noir”. Il ne s’agissait plus, pour moi, d’un chiffre, mais de quelque chose de concret.
Il faut le dire, les questions étaient très souvent les mêmes. “est-ce qu’on peut considérer ça comme un viol”, ou encore “comment va se passer la plainte”, ou “ai-je le droit de n’en parler qu’à une femme”, serais-je obligée de répéter devant le juge ? Beaucoup de questions, aussi, en relation avec la prescription … Concrètement “je me suis faite violer l’année …. Puis-je encore déposer plainte? »
Pour celles qui avaient franchi le premier pas, au commissariat, la question suivante était “suis-je obligée d’assister à la confrontation ? » Ou, ça arrive “comment retirer ma plainte”.
A chaque fois, je répondais. Non pas avec un simple “copier-coller”, ou juste un article du Code Pénal. Non, des mots qui s’adressaient à celle qui écrivait. Parce qu’il me semble fondamental de s’adresser personnellement à celui ou celle qui souffre. Bien sur, le net autorise l’anonymat, et c’est ce qui fait qu’il y avait tant de monde. Mais anonymat ne veut pas dire “machine”. Derrière cet anonymat, il y a bien une victime. Et avant qu’il s’agisse d’une victime au sens pénal du terme, quelqu’un qui, tout bonnement, souffre, et qui demande à ce qu’on prenne cette souffrance en considération. En fait, un être qui n’a personne à qui parler, qui ne souhaite pas être jugé par ce qu’il raconte. Parce que c’est bien de cela, dont il est question: être jugé, avant tout, par les siens. Voir le regard des autres, envers soi, changer. Et, si l’on a besoin d’être écouté et entendu, la souffrance ne doit pas changer l’attitude de ceux qu’on aime. Oh, essayer de comprendre le proche touché dans son comportement, très certainement. Comprendre une réaction inhabituelle directement liée à ce qui a pu se passer, oui. Mais ne pas tomber dans l’excès. Changer ne fait encore que s’éloigner celui ou celle qui est touchée.
Il s’agit aussi, et je vais m’y attarder quelque peu, de ce qu’on appelle aujourd’hui, la culture du viol. Celle qui avait une mini-jupe, et qui se disait “j’aurais pas dû”, ou encore celle qui avait abusé d’alcool… Mais aussi, celle qui a tenté de se refuser à son conjoint (1/3 des viols ont lieu au sein du couple). Je le sais, notre système a encore beaucoup de progrès à faire, en ce domaine. Parce que, soyons clairs, rien ne justifie que l’on force qui que ce soit à une relation sexuelle, quelle qu’elle soit. Ni attitude, ni la tenue vestimentaire, ni un lien conjugal… ni rien d’autre.
Faut-il aller plus loin ? Et, considérer, comme en Amérique du Nord, que toute absence de consentement équivaut à un “non”; et qu’un facteur comme l’alcool abolit le discernement, et doit donc être considéré comme un obstacle à l’acte sexuel. C’est très certainement à la jurisprudence de répondre à ces questions. Mais, finalement, la jurisprudence n’est-elle pas le reflet de notre societé ?

Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir le sujet, voici quelques liens:

  • le blog de « Crepegeorgette » (ne vous arrêtez pas au titre)
  • madmoizelle.com, qui traite du viol, du consentement et de « zone grise »

Bref, nombreuses sont les victimes qui se réfugient sur les forums anonymes.
Par ces quelques lignes, par le biais de ce blog, j’ai envie de vous le crier “OSEZ”, allez au commissariat. Déposez plainte. C’est la première étape. Et j’en profite pour une aparté: tout service de police ou de gendarmerie est tenu de recevoir votre plainte. Que les faits se soient déroulés dans votre ville ou à 800km d’où vous vous trouvez, peu importe. Qu’ils se soient déroulés une heure auparavant, ou dix années. C’est à la fois le Code de Procédure Pénale, dans son article 15-3, qui le prescrit, mais aussi la « Charte d’Accueil du Public et des Victimes« , dans son article 5.

Une étape, disais-je. Un chemin qui, il ne faut pas se le cacher, va être long. Mais vous serez aidée, assistée. Oui, je repasse au féminin, puisque, soyons clairs, 91% des viols concernent des femmes.

Pour plus de statistique en la matière, je vous renvoie vers le site: planetoscope.com.

Je le reconnais; tout n’est pas parfait. On constate, encore, parfois, des comportements qui n’ont pas lieu d’être… mais c’est le moment où il faut prendre sur soit, et y aller. Oui, lorsque vous raconterez les faits, peut-être le vivrez-vous tel un second viol. Peut-être en sera-t-il de même lorsque le magistrat vous demandera, encore une fois, de raconter. Peut-être, encore, le jour d’un éventuel passage au tribunal. Mais c’est un mal nécessaire.Il est aussi important que vous sachiez que vous avez des droits, aussi; le droit de consulter un psychologue, qui va vous aider dans cette période difficile. Le droit, aussi de vous faire assister juridiquement par un avocat, lequel pourra vous éclairer sur la tournure que prend la procédure. Celui-ci peut désormais être présent lors d’une éventuelle confrontation (art. 63-4-5 du Code de Procédure Pénale). Ce conseil, qui sera également présent lors de vos déplacements, dans le bureau du juge d’instruction. Ainsi qu’au procès. Celui qui deviendra avocat de la “partie civile”, ce statut qui vous est conféré par la loi. Je veux dire par là que vous ne serez jamais seule. S’il le faut, lorsque vous irez au commissariat (ou la gendarmerie), faites-vous accompagner par votre meilleur(e) ami(e), votre confident(e), votre mère, père … Celui où celle en qui vous avez pleine confiance.Peut-être pouvez-vous aussi aller à la rencontre d’une association d’aide aux victimes. J’en profite, pour vous donner quelques liens, en vrac:

La plainte, comment ça se passe?

Une fois au commissariat, si vous le voulez, demandez, si vous pensez que c’est plus facile, à parler à une femme. Même si, j’ai envie de dire, il n’y aura pas toujours que des femmes, sur votre parcours. Donc… foncez… même si c’est un homme. Les forces de l’ordre sont maintenant bien plus formées qu’il y a encore quelques années; plus sensibilisées. Dans certains services, un groupe dédié peut exister, et peut-être vous recevoir de manière encore plus professionnelle encore.
Mais, restons-en à ce qui se passe le plus souvent. Vous allez déposer plainte, et c’est le policier qui est à l’accueil, qui va faire ça toute la journée, qui va vous recevoir. Et il le fera entre une plainte pour vol de voiture, et une autre déposée par un homme venu se plaindre de son voisin qui fait trop de bruit le dimanche matin.

Le policier va vous demander une foultitude de détails; votre emploi du temps précis. D’où vous veniez, où vous alliez … Des détails qui vont vous paraître, parfois, sans enjeu. Mais le policier, lui, sait où il veut aller, et la raison pour laquelle il va vous demander ces détails. C’est donc le démarrage de l’enquête. Il est possible que vous soyez convoqué le lendemain, pour apporter encore d’autres précisions. Il est possible (sauf demande expresse de votre part) que certains de vos proches soient entendus; en tant que témoins. Parce qu’ils vous ont vu partir, par exemple. Parce qu’ils vous connaissent bien, aussi … Encore une fois, laissez avancer les enquêteurs.

La première chose que vont faire les enquêteurs, c’est trouver des éléments qui vont prouver la réalité des faits. Que personne ne puisse, plus tard, immiscer l’idée que vous avez inventé l’histoire. Parce que, oui, ça existe, il est des femmes qui déposent plainte pour viol, qui font travailler les services de police, de justice … Alors qu’il ne s’est rien passé ! Et les excuses sont nombreuses. C’est difficilement crédible, aux yeux d’une « vraie » victime de viol, mais ça existe. J’en ai vu. Et tous mes collègues qui font du judiciaire, également.
Oui, il arrive aussi qu’on ne puisse avérer les faits; c’est notamment le cas pour celles qui déposent plainte plusieurs mois, voir plusieurs années après les faits. Certes, c’est plus difficile. Eh bien on va enquêter autrement. Oui, il est possible que l’affaire puisse se terminer par ce que l’on appelle “la parole de l’un contre celle de l’autre”. C’est possible. Mais, il le faut. Osez. Avant tout pour vous, mais aussi, un peu, parce que celui qui vous a fait ça pourrait avoir l’idée de recommencer avec quelqu’un d’autre.
Les investigations sont parfois longues; très longues. Plusieurs semaines, plusieurs mois… mais, soyez certains que les policiers sont en général très motivés à rassembler les preuves nécessaires, interpeller et présenter à la justice les auteurs d‘infractions sexuelles.
Il ne s’agit pas de se mentir. Il est possible qu’on ne retrouve pas l’agresseur; ou encore que l’on ne réussisse pas à réunir assez d’éléments pour qu’il soit condamné. Mais il faut tout tenter. Au moins VOUS aurez fait ce qu’il faut. Et, il ne faut pas l’oublier, à coté de cette procédure pénale, il faut prendre soin de vous; cela signifie se prendre en charge, faire ce qu’il faut pour que, non pas vous oubliiez (ce n’est, me semble-t-il, pas possible), mais plutôt pour que vous arriviez à vivre “avec”; en quelque sorte, ranger cette “histoire”, dans un tiroir, et continuer à vivre.

Parce que, toujours, la vie vaut la peine d’être vécue. Et , parce que, avant tout, les femmes …. Le seul droit que l’on a vis à vis d’elles … C’est de les aimer.

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