Un petit billet en forme de carnet de notes à lire, à regarder et écouter, pour finir le mois d’août…

La frontière sur 15cpp.frPlus j’y pense et plus la notion de frontière est ancrée/encrée en moi depuis toujours. De mon premier passage frontalier la peur au ventre à 7 ans, ma mère passant en contrebande la console Philips Videopac que je convoitais depuis des mois, dissimulée dans nos bagages dans la soute du bus (unique et définitive expérience de contrebande, croyez-moi! j’expie cette faute depuis lors…), à mon obsession de réussir à capter les chaînes anglaises sur le poste de TV familial, avec des antennes bricolées par mes soins en Meccano, papier alu et soudures de cochon…
Toutes ces expériences finirent par lamentablement échouer, pour cause de système PAL (utilisé en Europe) et système SECAM (uniquement utilisé en France). Et si des récepteurs étaient déjà bi-standards à l’époque, les finances maternelles ne pouvaient malheureusement pas nous permettre ce luxe. Plus tard, lorsque fortuitement je me retrouvai à l’oral du concours d’entrée de ma vénérable administration, la première question qui me fût posée sur un ton sérieux et provoquant fût la suivante : « Que venez-vous faire chez nous, puisqu’il n’y a plus de frontières ». Nous étions au début des 90’s, et Schengen venait de plomber, un peu, le ciel radieux de ma destinée professionnelle.

Bref, cher lecteur, aujourd’hui je voulais te faire découvrir un morceau de frontière guidé par les pas de Pedro Soler et Gaspar Claus qui y ont tourné un road-movie hypnotique en juillet 2008, dans le cadre des concerts à emporter, pour le site La Blogothèque.
Je vais pousser l’appropriation du lieu en te disant que je t’amène sur « ma frontière ».

Cerbère

La frontière à Cerbère sur 15cpp - Belvédère du Rayon VertIl y a d’abord ce nom, Cerbère, dont la toponymie n’a rien à voir avec le chien à trois têtes de la mythologie grecque mais qui avoue-le, sonne plutôt bien pour le dernier village de France de la D914. Sinueuse, très sinueuse, cette route est un calvaire pour qui rentre en morceaux au réputé centre de rééducation fonctionnel du village.
Le Belvédère du Rayon vert, dont il est question dans cette première partie du voyage, est un endroit unique qui domine la ville. L’édifice Art Déco est décati mais garde tout son mystère. Les riches voyageurs s’y arrêtaient et menaient grand train, le temps que les wagons soient changés d’essieux, aux normes nationales. On jouait au tennis sur le toit.
Cette salle de cinéma est en l’état une merveille.

Le poste frontière

Quand on a avalé les courbes de Cerbère, il n’y a plus… qu’à avaler celles qui montent au poste frontière, surplombant les baies de Cerbère et Port-Bou en Catalogne. Les tags ont progressivement recouvert les kitchissimes céramiques qui annonçaient la couleur de l’attente.
« Douanes Françaises ».
Un des jeux favoris de certains douaniers espagnols et français, compétition clandestine à la clef, était de s’arranger pour que le touriste gare sa voiture dos à la Tramontane (qui souffle souvent violemment…), histoire que sa portière, celle des 4L notamment, s’ouvre à grand fracas.
Ce lieu est aussi le témoin de tous les exodes. Ceux des réfugiés espagnols, en 39, par exemple, dans le froid et la faim et dont beaucoup trouvèrent au bout du chemin, un autre internement, dans les camps de fortune de la côte vermeille.

Poste fermé, frontière ouverte, cette zone présente toujours beaucoup d’intérêt pour notre clientèle. Les etarras, Go-fast et autres Go-slow (au col de Banuyls, notamment), connaissaient et connaissent encore toutes les astuces pour circuler. Evidemment, la tentation pour nous est aussi d’aller voir ce qu’il se passe de l’autre côté…
Deux manières d’opérer pour cela.
La première technique est dite « En Loucedé » et consiste en pratique à y aller en violant toutes les règles de courtoisie internationale et à s’asseoir sur la notion de souveraineté nationale. Assez risqué, pour un bénéfice très relatif : aucune observation ne peut être actée puisque les procès-verbaux n’ont de valeur que s’ils sont rédigés sur le territoire de la République. Bref, on évite vraiment de jouer à ce petit jeu.
La seconde est plus formelle mais borde complètement le dispositif tant au niveau juridique, qu’au niveau responsabilité et assurance en cas de pépin. Schengen a quand même un peu facilité les choses en instaurant les Observations Transfrontalières (40.1 et 40.2 de la CAAS).
On prévient à l’avance, on est souvent accompagnés par des collègues « locaux », on remplit un tas de rapports. Mais c’est propre. Et juridiquement valide. Seule difficulté : Il faut que l’observation soit continue. On ne doit pas perdre l’objectif. Sinon, c’est retour penaud à la case frontière, en mode « on se la met sur l’oreille et on la fumera plus tard… ».
En terrain inconnu, sous le regard des collègues, ça oblige à l’excellence, c’est motivant.

Port-Bou & Walter Benjamin

Lecteur assidu, tu n’auras pas manqué le court billet que nous avons consacré à ce petit livre de François Darnaudet, « Le dernier talgo pour Port-Bou ». Walter Benjamin fuyait le nazisme et espérait pouvoir rejoindre les Etats-Unis via l’Espagne. Exsangue, pensant être condamné à un retour en France suite à une nouvelle disposition administrative, il préféra se suicider dans sa chambre d’hôtel.
Cette route était également celle empruntée par les 2 à 4000 juifs et militants antinazis sauvés par le réseau de Varian Fry, un américain débarqué à Marseille. Parmi ceux-ci, un grand nombre d’intellectuels comme Max Ernst, Marc Chagall, André Breton… Varian Fry finira par être expulsé de France, par cette même route. C’est la mère de Stéphane Hessel qui l’accompagnera lors de cet ultime trajet.

*** Pour aller plus loin ***

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L’idée de ce billet est venue au cours d’une discussion avec Alex, du label InFiné, qu’il en soit remercié. Autour d’un bon rosé, on a parlé du Belvédère, du col de Banyuls, de Cerbère, de Walter Benjamin; il m’a parlé de ce road-movie, de l’album de Gaspar Claus et Pedro Soler, « Barlande », un des disques dont il est très fier. Je suis tombé instantanément amoureux de ce CD et de ce film.
Un avant-goût, cette petite merveille avec Bryce Dessner (The National) et Sufjan Stevens.

Varian Fry a écrit son histoire. C’est un excellent livre, une épopée. Le personnage n’a connu qu’une reconnaissance très tardive et pour ainsi dire assez honteuse de la France.

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