Il est minuit passé. Nous profitons d’une interruption de la pluie pour quitter le service. Il faut dire qu’en cette saison « cyclonique », il n’y a rien d’étonnant à cumuler les averses.
Les gardes à vues ont été notifiées, les premiers actes, qui mettent en place les droits auxquels ils ont accès, ont été rédigés. L’avocat est passé, et le médecin passera au cours de la nuit. Une première audition, qui précise tous les éléments d’identité a été réalisée. On est dans le tempo.
Il s’agit maintenant d’emmener les deux gardés à vue là où ils passeront la nuit.
                     Lui, la trentaine, solide gaillard, déjà bien « connu des services de police et de justice », comme le veut l’expression, est déjà parti avec un équipage. Je m’occupe de ramener Julia, jeune fille métissée de 22 ans, très claire de peau. Elle est toute frêle. Le premier conseil qu’on aimerait lui donner, serait de manger ! Elle n’est pas désagréable, respectueuse. Elle n’a pas un rôle majeur, dans cette affaire, mais elle va devoir s’expliquer sur certains de ses agissements, au cours des derniers mois.
                  La quinzaine a été quelque peu rude. En période de vacances scolaires, les effectifs sont divisés par deux, mais le travail, lui, est constant. Les affaires évoluent tout à fait normalement, sans tenir compte des effectifs, c’est évident. Les journées sont bien chargées. Et, qui plus est, cette semaine, je suis d’astreinte. C’est à dire que si le service est saisi d’une affaire, je devrai, avec mon collègue, m’en charger. C’était d’ailleurs le cas mardi matin. Rien de bien compliqué, puisqu’il s’agissait juste d’aider mes collègues de Paris qui venaient d’interpeller un ultra-marin; il nous était demandé de procéder à une perquisition de son domicile. Sauf que le petit malin ne daignait pas donner sa véritable adresse, et nous a donc obligé à courir un peu partout … Rien de bien embêtant, si ce n’est le temps perdu et les affaires en cours qui, du coup, prennent du retard. Et déjà que ce n’est pas facile…
                Je passe la barrière de sécurité, la gardée à vue à l’arrière du véhicule. Et j’aperçois, de l’autre coté du portail, plusieurs silhouettes; c’est assez inhabituel, ici et à cette heure-ci. Je reconnais rapidement la mère et la soeur de Wesley, principal suspect dans notre affaire. Avant de passer la barrière, je décide de sortir du véhicule, pour aller au devant de ce qui s’apparente à la famille des gardés à vue.
Une femme que je ne connais pas est au volant du véhicule. Elle a la soixantaine, chabine, comme l’on dit ici.
Elle se présente de suite comme étant la mère de Julia. La jeune fille n’ayant pas demandé à ce que sa famille soit avisée, je ne l’avais pas appelée … La mère de Wesley s’en est chargée, avec malice. Prétextant une réunion à laquelle elle devait participer, elle avait quitté, dans l’après-midi, les lieux de la perquisition. Confiants comme il est permis de l’être avec une mère, nous l’avions laissée partir. Mais nous avions finalement eu tort, puisqu’elle n’avait fait que rejoindre la mère de Julia qui, à cet instant-là, était recherchée, et introuvable. Dans le seul et unique but de la prévenir. Pour nous, clairement, un risque de dépérissement de preuve. Voilà ce que c’est, lorsque l’on veut être « humain » et compréhensible. La fois d’après….
                            Bref, je parle à la maman de Julia; je lui en dis le minimum. Garde à vue, 24 heures, rappeler demain. La voiture ? En fourrière. Nous n’arrivions pas à ouvrir le véhicule. Etant susceptible de receler des indices utiles à l’enquête, il était hors de question de le laisser sur place. Donc, jusqu’à ce qu’on trouve la clé, on l’a mise en sécurité.
                             La maman de Julia est totalement perdue; les larmes ruissellent sur son visage. Elle est tout d’un coup, sans l’avoir un jour imaginé, l’actrice de ce qu’elle voit, habituellement, à la télévision, dans ses séries préférées ! Dixit ses propres paroles.
Il est temps de partir, tout le monde est fatigué; la GAV comme les enquêteurs. Je fais surveiller le véhicule de la famille par mes collègues, afin de m’assurer de ne pas être suivi, le temps de prendre quelque avance … Toujours une question de sécurité. La maman est tout ce qu’il y a de plus inoffensive, mais je ne connais pas les « jeunes » qui l’accompagnent. Vraisemblablement des « potes » de Wesley.
J’arrive à la maison, il est presque deux heures du matin. Un coup d’oeil à la TL, un petit coucou, et je ferme les yeux.
                          A huit heures, je suis au commissariat, et cherche Julia, afin de l’emmener pour ce qui sera la première journée de garde à vue. La jeune femme est toujours aussi respectueuse. Pose le minimum de questions, ne se plaint pas, et ne demande même pas de cigarette, alors qu’elle est accroc au tabac … Mais pas que !
Aujourd’hui, les auditions vont s’enchaîner. Nous avons théoriquement jusqu’à quatre vingt seize heures de garde à vue, mais il est peu probable que nous allions jusque là.
                           Il est quinze heures, lorsque le poste de garde m’appelle, pour m’informer que la maman de Julia est présente. C’était convenu ainsi. Nous avons fait la fouille du véhicule. Elle peut donc le récupérer. Je la rejoins à l’entrée. J’ai décidé de prendre un peu de temps pour discuter avec elle. Je lui explique tout d’abord la procédure telle qu’elle est enclenchée; la durée possible de la garde à vue, le rôle du magistrat dans la prise de décision sur ce qui va faire suite à la garde à vue. Tout en lui précisant qu’il s’agissait d’une « estimation » de ma part, aux vues du dossier, je lui dis que, selon moi, les probabilités de « détention provisoire » de sa fille sont de l’ordre de 2 chances sur 10. Deux est un chiffre résolument bas. Certes. Mais le mot « prison » résonne mal, et pour quelqu’un qui n’y est pas habitué, c’est un peu un cataclysme …
Je lui explique, assez grossièrement et sans trop de détails, ce que l’on reproche à sa fille. Je la sens déboussolée, perdue. Elle s’étend un peu sur sa vie. Fille élevée toute seule, crise d’adolescence, rupture du dialogue … Elle est une femme à la retraite, mais obligée de travailler pour avoir un petit salaire en plus. Depuis peu, Julia travaille dans un snack, pour mettre du beurre dans les épinards. Tout de suite, elle fait le calcul; si sa fille devait aller en prison, en plus du traumatisme en lui-même, c’est un revenu en moins…. Julia a contracté un crédit pour sa voiture… Une difficulté supplémentaire… Pour elle, L’horizon s’assombrit … Alors qu’il n’était déjà pas bien clair …
J’essaye de parler un peu d’avenir, avec la maman. J’essaye de ne pas parler prison, mais bien de « reprise en main de la jeune fille ». Celle-ci, « addict » au cannabis doit, pour le moins, baisser sa consommation. Je ne suis pas naïf, et n’ai pas l’ambition de la faire arrêter du jour au lendemain. Elle consomme trop pour arrêter sur un coup de tête. D’abord réduire, pour ensuite arrêter. J’essaye de faire comprendre à la maman qu’il va aussi falloir que Julia change d’environnement. Chose très difficile. Et pourtant, on n’est pas ici dans une cité de laquelle il est difficile de déménager parce que « ailleurs », c’est plus cher. La maman de Julia lui a offert un cadre de vie confortable, une école privée payée très chère … Mais, comme quoi, cela n’a pas suffit. Peut-être le manque d’une autorité paternelle … Mais je ne dispose que de trop peu d’informations pour avoir un jugement fiable. Mais il a manqué quelque chose. C’est sur. Entre deux transferts, Julia m’a dit vouloir reprendre ses études, en alternance. J’encourage la maman à œuvrer en ce sens …
night-3072_150[1]
                            Bien que la garde à vue de Julia a été prolongée, elle finit par sortir. Nous avons tenté, ma collègue et moi, de convaincre le juge qu’une mise en examen pourrait être « salutaire » pour la jeune fille, mais le magistrat n’a pas voulu nous entendre, cette fois-ci. Il opte pour une libération sèche. Je persiste à penser qu’un contrôle judiciaire pourrait valoir « rappel » durant les prochaines semaines. Une espèce d’épée de Damoclès au dessus de la tête de Julia; en tous les cas, elle l’aurait perçue en tant que tel ! Mais non. Dehors. Amis juristes, j’en ai bien conscience; une mise en examen n’a pas de vertu préventive, c’est certain; mais, croyez-moi, dans le cadre d’une association de malfaiteurs, même avec un rôle mineur, les éléments constitutifs étaient bien présents. Suffisamment pour une mise en examen. Mais le magistrat a fait son choix. Soit. C’est son rôle.
J’en profite donc pour tenter la leçon de moral auprès de Julia; stop au joints, changement d’environnement, dialogue parental, suivi psy, reprise des études.
Bref, tout ce qu’il faudrait, à mon sens, pour faire en sorte qu’on n’ai plus à se croiser. Le monde est très petit, sur une île; si elle ne change pas, elle sera rapidement, à nouveau, dans nos « filets ». Et les suites ne seront peut-être pas les mêmes.
Je ne sais quel aura été l’impact du temps que j’ai pris pour discuter, avec la mère ou la fille. Mais j’ai essayé.
A coté du rôle purement répressif du service dans lequel je suis affecté, il y a, parfois, une fenêtre par laquelle on peut trouver un peu de prévention, en se disant « ça peut marcher, ça vaut le coup d’être tenté ».
Peut-être est-ce la conscience qui sonne le rappel. Je ne sais pas ! Mais j’ai envie de croire que cela a servi à quelque chose.
Je sais, d’avance, que Wesley est « perdu », pour le système. Il ne vit que du fruit de sa délinquance depuis des années. Avec des passages en prison plus ou moins longs …
Mais, pour Julia, il n’en est rien; c’est son premier passage en garde à vue, elle est largement récupérable.
A condition que …
Shares
Share This