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     Je me souviens de mon arrivée dans un mon premier service, un commissariat mythique du Nord Est parisien. Classé dans le ventre mou d’une promotion devenue plus sélective d’officiers (en vue du « pyramidage » du corps, une vaste pantalonnade, mais j’en reparlerai), je n’avais guère le choix quant à la nature des fonctions exercées. Les meilleurs postes – et c’est bien normal – étant bien sur prisés des anciens qui travaillaient pour ça (par là j’entends les anciens membres du corps d’encadrement et d’application: les gardiens et gradés ayant réussi le concours interne ou externe d’officier ou recrutés au choix comme les brigadiers major). Je voulais quoiqu’il en soit faire du « judiciaire ». De la police judiciaire, des enquêtes en gros. Ou en détail.
Je n’aurais pas détesté faire de la voie publique (service général), en tenue j’entends, mais mon choix était fait. Rien n’empêche d’ailleurs d’aller sur le terrain en judiciaire. Bref. J’ai donc opté pour un S.A.R.I.J (Service d’Accueil, de Recherches et d’Investigations Judiciaires)  de l’ex D.P.U.P (Direction de la Police Urbaine de Proximité). En deux mots la sécurité publique de la Préfecture de Police. La « PP »,  cette « vieille dame qui n’aime pas qu’on la prenne par derrière » (voir « 36 », d’Olivier Marchal). Le choix se fait au sein du grand amphithéâtre de l’école, scène très justement retranscrite dans divers longs métrages, dont « Le petit Lieutenant » (Ici).

J’étais heureux de « tâter » du judiciaire, dans un arrondissement qui « bougeait ». Je vous passe les détails de l’arrivée et du détail de l’installation à Paris de provinciaux. Puis j’ai été reçu par le Chef de service, car en bon fils de famille bien élevé, je suis venu me présenter. Une femme. Dure. Elle m’a dit, après m’avoir serré la main, certainement pour me mettre à l’aise : « Je n’ai pas besoin de vous ici, des officiers, j’en fais sortir dix en tapant dans n’importe quelle poubelle ». Ambiance, j’aurais eu quinze ans de boite je lui retournais le bureau sur la gueule (c’est une image, ne vous affolez pas). Après tout j’ignorais tout des arcanes de la boite. Lorsqu’elle a été mutée, elle m’appelait par mon surnom comme tout le monde.

En effet des officiers, il y en avait un paquet, une véritable armée mexicaine (j’en vois ricaner certains au fond, j’ai l’oeil, tenez vous un peu nous ne sommes pas à la cafétaria). En fait de quoi, la prétendue pyramide du service tenait plus de la bouteille d’Orangina que des merveilles d’Egypte. Un beau bordel.
Et pourtant certains d’entre eux, gardiens, gradés et officiers, m’ont appris mon métier, avec patience, et donné le goût d’une procédure pour laquelle je commence à développer d’inquiétants TOC. Souvent accompagnés de phases de rechute d’une mauvaise rémission de Gilles de la Tourette, les jours de grande fatigue.
Certains d’entre eux sont partis aussi, subitement. Laurent, si tu me lis, pose ta bière et ta putain de clope et arrête de ricaner sale enfoiré. Tu me manques.

Je me souviens de ma première interpellation dans mon premier service. Un jeune (le prénom a été changé), mineur, avait arraché le sac d’une pauvre vieille sans défense, pour quarante euros, et l’avait traîné sur quelques mètres, car elle ne lâchait pas prise. La vieille carne … Elle a osé s’ouvrir le crâne et dégueulasser de sang (le « résiné » dans le jargon) le hall de son immeuble, car bien évidemment elle avait été attendue par son « prédateur ».
Je me souviens des insultes de ce petit con, qui juraient avec le calme olympien des collègues qui m’accompagnaient, dont les mères étaient de longue date rhabillées pour de nombreux et rudes hivers. J’ai envié leur flegme, je bouillais intérieurement.
J’ai pu constater durant les cinq ans que j’ai effectué dans ce commissariat, que le vol avec violences est le délit le plus communément rencontré. Une telle banalisation a de quoi faire peur. Surtout qu’en cinq ans la violence avec laquelle ils étaient commis a fait un bond effrayant.

Je me souviens de ma première enquête décès. L’enquête décès, à proprement parler enquête en recherche des causes de la mort, est prévue par l’article 74 du Code de Procédure Pénale, lesquelles causes peuvent être naturelles, ou s’avérer violentes (suicide, accident par exemple), voire criminelles auquel cas le cadre d’enquête est amené à évoluer (enquêtes préliminaires ou flagrantes, voire commission rogatoire). Là encore, une petite vieille, morte seule, sans bruit. Il n’y avait rien de suspect bien sur, presque une formalité. Je parle bien naturellement de l’enquête elle-même, car au fond la vue d’un cadavre (un Delta Charlie Delta soit DCD en language châtié) est toujours dérangeante. On ne s’y habitue totalement jamais, quoiqu’en disent certains. Et comme bien souvent dans la formation, les collègues ne sont préparés qu’aux situations bien cadrées et aseptisées. Petite pensée aux collègues courageux de l’été caniculaire.

Je me souviens également de ma première autopsie, pour rester sur les mêmes plates bandes.
Une enquête décès « banale », si tant est qu’un décès puisse l’être, une histoire sordide de plus (l’autopsie est ordonnée par les membres du Parquet, directeurs des enquêtes – en l’espèce – , la référence qui va bien ici). Un Institut Médico Légal a toujours un air de je ne sais quoi, dérangeant, il y règne une ambiance vraiment particulière. Curieusement, les bâtiments les abritant ne sont jamais accueillants. J’arrive, le corps est sur la table, seul un mince drap le recouvre. Rien qui ne permet de couvrir l’effluve pestilentielle qui flotte, omniprésente.
Nous sommes au mois de juillet, il fait une chaleur de bête, l’humidité est pesante. La climatisation souffreteuse est loin d’être suffisante. Cette odeur … Car il n’y a vraiment que cela qui est indisposant. La vue d’un cadavre, putréfié, saponifié (détails ici), voire momifié n’est rien en comparaison. A mon humble avis. Car l’odeur c’est la tienne, celle que tu as toujours dans le nez mais que tu ne sens véritablement jamais. Animale, intérieure, crue.
Les gestes du praticien,  débutent, par les « crevées » pratiquées dans les membres supérieurs et inférieurs, sur les deux faces, afin de mettre à jour d’éventuels traumatismes et/ou hématomes. Brutal. Le corps humain est fascinant, si résistant et fragile à la fois. Puis l’incision du tronc (en « Y » ou mento-pubienne, au choix). Là on atteint le coeur du sujet (oui, elle est aisée), après que les côtés ont été sectionnées. Le professionalisme du légiste est capital, pour dépersonnaliser la chose. En toute circonstance, il te faut garder le but en tête: découvrir les causes de la mort. Ne subsiste que l’odeur, au sujet de laquelle je déconseille vivement l’usage de pommades type Vicks qui ne font que dégager les voies aériennes, et laissent entrer davantage de miasmes. Sur ce point, le port d’un masque est utile, l’impression de « sentir la mort » après un contact avec un cadavre étant due à ces mêmes miasmes présents dans les cloisons nasales. L’emport d’un spray type stérimar est chaudement recommandé. Extractions des organes internes, pesée, scellés (humeurs vitrées, contenu gastrique, sang tissus, urine, etc … ). Puis la boite crânienne. Craintifs des dentistes, fuyez !! La roulette d’icelui c’est de la flûte à côté. La phase la plus impressionnante restant toutefois la dépose du « masque » du visage après incision du cuir chevelu. Et la découpe de la boîte crânienne donc. Le reste c’est de la littrée rature non ?

Je me souviens de mon premier avis parquet, une réussite (une C.E.E.A soit Conduite sous l’Empire d’un Etat Alcoolique, autant dire un non évènement en terme de compte rendu). Je me souviens également du premier où je me suis fait déchirer par un Parquetier, pour ne pas avoir, je cite, « assez maîtrisé mon dossier ». J’en garde un souvenir amer mais la meilleure expérience aussi. Le substitut en question, lassé d’une longue semaine de permanence et d’appels trop approximatifs comme le mien, avait probablement  les « couilles à l’envers » lui aussi. J’ai su me rappeler à son bon souvenir dans des circonstances plus heureuses. Professionnellement également.

Je me souviens également de ma première garde à vue. Celle que j’ai notifié, sinon je ne serais pas là pour en parler, bien que nous n’en soyons plus à une aberration près. L’acte le plus important et le plus grave – le plus décrié – en tant qu’officier de police judiciaire (O.P.J), le plus banalisé aussi. Par manque de recul, par peur de la pression, de « Môssieur » le Chiffre, par nécessaire réserve ou manque de celle-ci. Je n’ai pas souvenir d’avoir pris une garde à vue sur instructions, si ce n’est celle du magistrat. Je n’ai à ce jour pas de deuxième trou au cul.

Ndlr: certains semblent confondre la qualité d’officier de police judiciaire, qui peut être, et est désormais souvent commune aux trois corps de ma « maison » et celle d’Officier, grade, « qualité » administrative, purement structurelle et hiérarchique. Ceci appellera surement précision bien que le sujet ait été largement abordé ailleurs (organisation par )

     Je me souviens de mes premières surveillances et filatures. Les filatures que tu rates immanquablement au début, parfois même après, même avec l’expérience (je parle de moi hein). Des repas avalés à la va-vite dans les voitures, des kebabs couinant de gras, des sandwichs anémiques, des Big Mac que tu jettes sur la banquette quand le mec vient « à sortir », à « tuber » ou je ne sais quoi pour pourrir le délicieux repas que tu étais en train de savourer. Je me souviens des nombreuses fois où je me suis fait baiser par un mec filé dans le métro, comme un bleu. On apprend beaucoup des autres, mais apprendre de ses erreurs reste la meilleure école.

Je me souviens bien évidemment de ma première convocation à l’I.G.S, et de celles qui suivirent. Je me souviens du futal en cuir que portait le Capitaine qui m’avait entendu la première fois. Ca m’a aidé à me détendre, je l’imaginais avec son flacon de talc et je marrais. Je n’ai, à ce jour, toujours pas eu notification des décisions magistrales qui furent prises. Normal. Ou plutôt étonnant quand on connait l’empressement à saisir ledit service, et celui qui consiste pour l’administration à t’appuyer la tête sous l’eau et à te lâcher lorsque les emmerdes arrivent. Oups, mon devoir de réserve vient d’en prendre un coup derrière les étiquettes.

Je me souviens bien entendu des pots, légendaires, souvent exagérés, parfois sous estimés, des départs, des arrivées, du turn over incroyable des collègues, des burn out, des défaillances, des réussites, qui ne peuvent bien souvent être que collectives malgré l’égo de certains. L’expression consistant à dire que la police est ta deuxième famille est loin d’être usurpée. Ne serait-ce que parce que si tu te « sors un peu les doigts du cul » pour être autre chose qu’un fonctionnaire, c’est celle que tu vois le plus souvent.

Je me souviens d’avoir souvent ri, parfois pleuré, d’avoir été parfois remercié, souvent insulté, d’avoir entendu des horreurs sur ma mère,  d’avoir également partagé, de ne plus avoir été un flic souvent, d’avoir exercé cent métiers. Je me souviens d’avoir été complice, ou confident. D’avoir été confiant, mais plus rarement.
Je me souviens avoir été intransigeant, mais également indulgent. Je me souviens de nombreuses histoires tristes ou drôles, de tranches de vie, de vies tranchées, bousillées, de renaissances, de moments de joie, mais plus certainement de tellement de visages.
Je me souviens d’avoir été compris, plus souvent ignoré.
Je me souviens d’avoir eu à être sage.

Je me souviendrai, c’est tout l’intérêt.

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