assises

Ca y est… c’est mon tour. Après quelques atermoiements, c’est mon tour. Je suis dans la salle d’appel. Elle est vieillotte, cette salle. Au bout d’un couloir exigu… finalement à l’image du Palais.
Un gendarme est là. Pour quelle raison, au fait ? Me (« sur » ?) veiller. Je m’imagine… m’enfuir, et lui me courant après. Sourire, fugace.

Je sais que de l’autre coté, il y a du monde. Du beau monde. La partie ne sera pas facile, je m’y attend. Ça fait cinq ans que je sais que ce jour arrivera. Il est là. Rester calme, serein; ne pas se laisser embarquer par le jeu, les effets.

J’ai la bouche desséchée; une telle soif; probable manifestation du stress. Oh, bien sur, rien à voir avec ce que vivent probablement les accusés! Il faut remettre les choses à leur place! Mais quand-même…

Je demande un verre d’eau… pas possible ! Je me dirige vers le « point d’eau »; le gendarme : « elle n’est pas potable ». Bon… tant pis ! Mon gardien entame la conversation; il est sympathique; est-ce la 1ère fois ? Et les avocats « pas tendres », etc… j’imagine bien que lui, chargé de la sécurité des assises, n’est de pas grand chose de ces affaires. Mais ça lui plaît, me dit-il; il écoute; apprend.

Il faut le dire; cette déposition, devant le Cour d’Assise, est un exercice bien particulier pour le policier que je suis. La partie semble un peu déséquilibrée, face à ceux pour qui c’est « le job », qui en ont l’habitude, et savent en jouer. Moi, je suis là, avec ma bonne foi… pour ce qu’elle vaut. Probablement pas grand chose, à cet instant.

La cloche… ça y est… cela ne saurait tarder. Le temps que tout le monde s’installe. Les accusés, leurs avocats. Les parties civiles. Un deuxième gendarme apparaît. « C’est à vous ».

Étonnamment, je ne suis pas stressé ! Pourtant, ça fait trois jours que je ne dors quasiment pas. Je me réveille, je suis dans le dossier; sous la douche, idem; dans les transports aussi… bref, partout. Je ne suis capable de rien, depuis plusieurs jours. Et je vois bien que ça agace. A la maison, même au bureau, certains de mes camarades… et c’est compréhensible. Le paradoxe, c’est que, pendant ce temps où je bosse mon passage, les dossiers, eux, se poursuivent…

Je me dirige vers la salle… aucun stress, et j’en suis étonné, encore une fois . Je suis concentré. J’ai en mémoire mon dernier passage, aux Assises, voilà quelques années; ma jambe tremblait, et je n’avais pas réussi à la maîtriser pendant un instant qui m’a paru une éternité. Cette fois-ci, rien. Je suis dans le match. Il va être rude. Je sais que les coups, c’est à moi de les donner, dans « ma » partie. Parce qu’après, je sais que je vais en prendre. Je m’y attend, en réalité, depuis le jour où j’ai rédigé certains procès-verbaux de cette procédure.

Je suis dirigé vers la barre par le gendarme. Je passe au milieu de tout le monde; les avocats de la défense, nombreux, le banc de la partie civile, bien moins garni; et un autre avocat, isolé, là-haut ! Mais je ne les regarde pas, je cherche à croiser aucun regard; ne pas se laisser perturber.

Je suis à la barre. L’avocat général est à ma gauche. Le Président me fait face, entouré de ses assesseurs, et des jurés. Les avocats se trouvent, de fait, dans mon dos; à droite la défense, à gauche, la partie civile. S’en suit la partie juridique; dire la vérité, sans haine, sans crainte… levez la main droite « je le jure ».

« Nous vous écoutons ! »

C’est parti, c’est à moi. J’ai mes notes. Il me faut trouver le rythme; ne pas être dans la lecture systématique; m’appuyer dessus, mais chercher les regards qui me font face; le Président, et les autres. J’ai une crainte. Intervenant sur un volet « technique », il va falloir que je fasse en sorte de ne pas les perdre; garder leur attention. Je démarre. Ma voix me parait bonne, j’ai un bon retour du son; j’ai la sensation de ne pas être trop monocorde. J’avance dans le canevas que j’avais établi. Quelques petites hésitations, par-ci par-là, mais rien de dramatique. Lorsqu’il m’arrive de balayer la Cour du regard, je la vois… elle baille… inévitable ! Ce n’est pas un sketch de Gad Elmaleh, c’est sur; je le sais, j’en ai conscience.

Deux heures plus tard; j’en finis avec ma présentation. J’attends l’enchaînement des questions. Mais un avocat de la défense demande une interruption de séance pour son client ! Le mec est assis depuis deux heures sur une chaise, n’a pas à broncher, juste à écouter; mais il est fatigué. Bref… je l’entend lui, que j’avais sur écoute durant de nombreux mois. « C’est un fatigué », pour reprendre son expression. C’est le cas de ce jeune homme. Le Président tranche, suspension. Je retourne dans la salle d’appel. J’en suis toujours à mon verre d’eau, qu’on finit par m’amener.

Quinze minutes plus tard, deuxième round. Et là… pas pareil !

Comme c’est d’usage, c’est le Président qui commence. Il me pose des questions. Précises; il me manque des réponses. Je n’ai pas tous les éléments; zut. Ça commence mal. Pas très bon pour la confiance. Quelques minutes plus tard, c’est l’avocat général. Il me pose des questions… mais sur une partie de dossier qui aurait dû être traitée avant moi, par un de mes collègues ! Malheureusement, le programme est modifié… et là, je ne peux répondre à tout. Je m’en débrouille. Mais le plus dur est à venir.

« Vous avez dit le contraire de vos écrits… »

Le premier avocat s’approche; se présente. Et très vite, me met en défaut. J’aurais contredis, par ma parole, mes écrits. Je ne comprend pas ! Je doute. Quoi ? Comment ai-je pu ? Ce n’est pas possible ! Il dit « vous avez dit le contraire de vos écrits ». Quoi ? Comment ? Mais… non ! Enfin !!! Peut-être n’ai-je pas été aussi précis que dans le procès-verbal, mais c’est un peu le but; si je dois tout dire, j’en ai pour cinq heures ! Le doute est là; il ne me quittera plus. J’ai la sensation d’être achevé. Ils s’y seront mis, par moments, à deux… en haussant le ton, parfois, des « effets de manche », comme l’on dit. La partie civile tente d’intervenir. S’en suit une joute entre avocats. Le Président intervient. Je reste calme. Dans le match; même si touché. Et cet avocat est le premier. Ils sont encore quelques uns, à suivre.

Le second s’approche. Se présente. Et attaque. Fort. Là encore un point qu’un collègue aurait dû développer en passant avant moi. Mais je dois m’en démerder. Et pourtant, je ne comprend pas sa ligne de défense; elle m’attaque sur un angle qui ne présente, selon moi, aucun intérêt. Mais bon… chacun son boulot. Disons qu’elle sait ce qu’elle fait ! Nous verrons bien. Enfin, surtout, c’est son client qui verra.

Le troisième arrive; la porte est ouverte, il n’a qu’à entrer. Le premier a fait le job. Il me pose une question; j’ai la réponse. Mais j’ai un doute; si j’ai mal fait, comme l’a affirmé le premier avocat, là aussi, peut-être ai-je mal fait ! J’hésite à répondre. Mais j’y vais; avec nuance. L’avocat enchaîne sur son analyse à lui; qui ne vaut que parce qu’elle est la sienne. En tous les cas, pas mieux que la mienne. Il continue; un procès-verbal m’est cité. Il n’est pas de moi. Une analyse qui dit tout… sauf que nous avions la mauvaise conclusion, à l’époque. Je l’ai vu et constaté… lors de mes révisions… Bref, ça passe. Mais c’est encore un coup.

Je l’entends, cette avocate, à ma droite; qui, me voyant en difficulté, fait des remarques. Cela m’agace, j’ai la désagréable sensation d’être moqué ! A chaque phrase concluante de son confrère; je pense qu’elle en était presque à applaudir, voir se lever, et lancer la holà ! Pour me déstabiliser ? Peut-être, je n’en sais rien. Et ces questions, qu’on me pose, de manière insistante, sous-entendant que je mens… mais… de qui est-ce le procès ? Est-ce le mien ? Sensation étrange…

Le quatrième avocat. Je n’ai que peu de craintes vis à vis de lui, puisque n’ayant que peu parlé de son client. Il rebondit sur des questions que m’avaient posé l’avocat général. Son intervention m’apparaît… non pas hors de propos… mais bon; je me dis que sa marge de manœuvre est faible; il faut bien qu’il dise quelque chose; ou fasse semblant… Il ne m’apparaît pas, de ma place, convainquant… mais ce sont les jurés, qu’il faut convaincre.

Le cinquième avocat s’avance, se présente. En fait, celui que, dès le départ, je redoute le plus. Celui que je m’attends à « affronter » depuis plusieurs années. Depuis le jour où je l’ai accueilli, en bas de mon service, lui serrant la main avant qu’il n’aille s’entretenir avec son client. Du jour où je l’avais croisé, lors du deferement, lui me disant « vous avez fait du bon boulot »; remarque probablement hypocrite, m’étais-je dit! Et je sais précisément sur quoi il va jouer. Et ça ne rate pas. Il fait sa démonstration. Soit. Je ne la trouve pas percutante. Et il vient sur un autre pan de dossier. Et là, je suis quelque peu déçu. Il me parait totalement hors sujet! Incompréhensible. Il y a du ton, du cinéma, des grands gestes… mais sur le fond??? Mais bon; c’est une impression personnelle.

Durant ces trois heures d’interrogations, on m’aura reproché, à plusieurs reprises, de ne pas avoir connaissance des actes d’instruction. J’ai beau me répéter; certains, que le magistrat, juge d’instruction, à porté à ma connaissance, oui. Mais pas tous ! J’entends même le banc où se trouvent tous les avocats, qui gronde; à sous-entendre que je mens. C’est moi, le flic, qui suis jugé, aujourd’hui ! Certes, je ne risque pas la prison, comme les accusés. Mais quand-même !

Cinq heures…

Un peu plus de cinq heures plus tard, le Président lève l’audience. C’est fini. Je suis abattu. Le sentiment de ne pas avoir été bon; ne pas avoir su rebondir quand il l’aurait fallu. Enfin, quand j’aurais pu. J’ai la tête basse. J’ose à peine aller voir les collègues qui sont restés. Difficile de les regarder; je n’ai pas été bon.

Et puis… je vois des copains, du 15, qui sont venus… ça fait plaisir. Enfin un petit rayon de soleil.

Je suis épuisé; j’ai envie d’aller boire une bière; limite me mettre la tête à l’envers. Mais en fait, non; je suis vidé. Je vais rentrer; et dormir. Rapide retour au service; je compulse mes notes; où ai-je été pris à défaut ? Me suis-je vraiment contredit ? Petit moral. Le temps de prendre une bière… et je reprends ma voiture.

Le chemin est long… je ne pense qu’à ça… j’aurais dû rebondir, et dire ceci ou cela. Répondre… mais j’en ai été, parfois, incapable. Petit appel de réconfort du chef; en gros « pas de panique ». Rassurant, en partie. Mais en partie seulement.

La seule chose à retenir… c’est passé… fini. Je vais pouvoir passer un week-end de relaxation. Tout simplement passer à autre chose… retourner à une vie normale, quoi !

Cette nuit, je vais enfin pouvoir dormir, sans me réveiller à trois heures, en pensant à cet exercice. Il n’en sera rien. Comme les nuits précédentes, je vais me réveiller. En refaisant le match; j’aurais dû dire ceci… ou cela. Appuyer par là… mais cela ne sert à rien. C’est fait.

Il n’empêche… toute cette « mise en scène », ce cirque, ce rôle, dans lequel certains ont pris plaisir à enfiler un costume… ce n’est pas l’image que j’ai d’une justice. Les assises, ce grand barnum, où l’on tente d’effacer les faits par les effets. Où l’on demande, avec une certaine hypocrisie, à l’enquêteur de se souvenir d’un dossier qu’il a traité plusieurs années avant, comme si c’était hier. Et surtout, d’en connaître le moindre des milliers de feuillets qui le composent; ou, nouvelle hypocrisie, on fait des écrits, en nombre, je l’ai dit, plusieurs milliers de feuillets; mais au final, qui semblent compter si peu, le jour du jugement ! Ah… mais « c’est l’jeu », nous dit-on.

Oui, mais non. Ce n’est pas un jeu, justement ! C’est la justice. Et certains ont tendance à l’oublier, enfermés dans leur théatre. Je suis ulcéré lorsqu’un avocat joue avec des formulations juridiques que les jurés ne comprennent pas; tout ça dans le but d’amener l’inconscient de ces « magistrats d’un jour » à se dire que les procès-verbaux réalisés sont une forme de grand n’importe quoi.. tout ça sur des tournures de phrases, des mauvaises interprétations… si moi-même je doute de mes propres PV, devant aller les vérifier, qu’en est-il des jurés, si faciles à embarquer ?

Nous le verrons bien, justement, s’ils se sont laissé « embarquer ». Il n’y a que le résultat, qui compte.

Pourtant, quoi qu’il en soit, c’est certain… je serai plus affûté encore… pour le match retour. S’il y a.

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