Une fois n’est pas coutume. Après avoir accueilli, avec plaisir, un douanier, en la personne de @hpiedcoq, (vous pouvez retrouver son billet par ici ) c’est, cette fois-ici, un gendarme que nous accueillons.
Nous n’avons pas le même uniforme, mais le même métier, que nous exerçons de manière différente.
Bienvenue, donc, @M_I_K_40  
La femme saigne de partout. Je n’arrive même pas à voir où elle est blessée. Je tremble plus qu’elle, j’essaie de lui porter secours mais je ne sais même pas par où commencer. Je regarde ma montre. Une heure et demi du matin.
J’attrape une veste dans la bagnole et je la couvre. Elle pleure, elle est apeurée, entre deux sanglots elle me dit d’une voix tremblante qu’il a « pété un plomb ». Son jean est souillé de sang. Le liquide a foncé au contact du tissu. Son chemisier fin de couleur pale est arraché en partie. Son visage est éprouvé, les rides marquées.

Elle semble figée, comme prisonnière encore de ce qu’elle vient de vivre. Je ne la connais pas, mais je peux lire dans ses yeux toute l’angoisse qu’elle ressent.

Je n’arrive pas à comprendre la situation, ses explications sont confuses, certes il ne faut pas s’appeler Colombo pour arriver à déterminer qu’elle a été molestée mais le choc la rend incohérente. Elle me parle de couteau, puis de fusil.

Encore un fusil !

Ce mot fait raisonner en moi le souvenir amer de l’intervention précédente. A une rue d’ici, quinze minutes plus tôt sur les lieux d’une fusillade. Connerie de débutant, fatigue après déjà 12 heures de service ou stress je n’en sais rien… Toujours est il que je me suis lancé à la poursuite d’un gars en laissant un fusil à pompe dans la bagnole de patrouille restée ouverte .
Le moniteur d’Intervention du PSIG n’a pas eu à gueuler, son regard glacial a suffit à me faire comprendre mon erreur. Et puis le téléphone a sonné de nouveau. C’était le CORG (centre d’opérations et de renseignements de la gendarmerie) « transporte toi rue X pour un différend familial » , tu parles d’un différend … Je suis dans un film d’horreur face à une femme dont même les larmes qui coulent sur ses joues ont la couleur du sang.

Je prends sur moi, la victime prime. Et puis je n’ai pas le choix. Mon erreur de l’intervention précédente m’a relégué en dernière division. Sanction irrévocable, prends ton flambeau et casse toi, les paroles du MIP raisonnent encore dans ma tête « MIK prends en charge la victime, on va taper le gars ! ».

Je souffle, je tente de reprendre mes esprits. J’entends le deux- tons des pompiers. Il faut que je sache les guider au moins un minimum. Elle a le nez cassé c’est une certitude, sans doute un coup de crosse de fusil. Des traces de griffures et des ecchymoses sur tout le cou jusqu’au buste. J’inspecte son chemisier en réalité il n’est pas déchiré, il est lacéré. Son bourreau a du jouer du couteau !

Elle est à bout de force, mais elle commence à s’apaiser. Son stress retombe petit à petit, elle parvient à s’exprimer clairement « j’ai les vertèbres pétées ! ». Bon sang comment peut on savoir qu’on a les vertèbres pétées ? Que s’est il passé dans cette baraque ?

« T’as pas une clope ? ». Bordel, comment peut on penser à sa dose de nicotine alors qu’on a les vertèbres en vrac et le nez pété ?

C’est pas possible, je suis entrain de vivre un mauvais polar ! Je ne sais même pas si je peux la laisser fumer. J’ôte mes gants j’attrape mon paquet et porte une clope directement à sa bouche d’une main tremblante. Le vent froid me hérisse la nuque, il s’engouffre au niveau de l’encolure de ma polaire et me glace le sang. Je ne sais même plus si j’ai froid ou si je suis juste sous le coup de l’émotion. J’allume le briquet, la flamme est vive et la fait réagir comme si elle venait de subir un électrochoc. Le bruit de la roulette du briquet provoque un tressaillement.

Recroquevillée sur elle même, elle ose enfin lever la tête et me regarder. Elle saisi mes mains pour cacher le vent, ses mains tremblent, ses yeux s’illuminent enfin à la lueur de la flamme. Dans d’autres circonstances j’aurais peut-être fondu en larmes. Mais là, les pensées s’efforcent de contrôler l’empathie, et de rester professionnelles : je m’inquiète surtout de tout le sang qu’elle vient de me coller à même la peau.

Une grande taffe libératrice, et la bouffée de nicotine vient de lui faire prendre conscience qu’elle est en sécurité. J’essaye de trouver les mots, j’essaye de la réconforter, moi gamin de 19 ans qui pourrait être son fils !

Soudain le gendarme mobile qui était rentré en premier dans la maison ressort en pressant le pas. Il se précipite vers une haie et vomit ses tripes. Que lui arrive-t-il ? Visage horrifié, il me regarde et me fait signe d’un coup de tête de prendre sa place.


Je le laisse avec la victime et je me dirige vers la maison. Je chausse mon arme, je marche prudemment sur le trottoir le long du mur, je pénètre dans la baraque. Le MIP, mitraillette épaulée tient en respect  un homme qui est couvert de sang, pendant qu’un autre camarade lui passe les menottes. Le gars est calme, il dit juste qu’il veut récupérer ses dents. Je ne comprends pas mais soudain je prends conscience de mon environnement, une odeur de fer m’envahit les sinus, ma gorge se serre, mon estomac se noue, les murs sont couverts de sang. Cette tapisserie à fleurs vieillotte est méconnaissable. Le sang à la fois translucide, sombre et épais luit sur les murs. Des bouteilles d’alcool brisées jonchent le sol. Des meubles en bois d’une autre époque ne font que rajouter de la lourdeur à la pièce  qui me donne le sentiment d’étouffer.

Je comprends mieux pourquoi mon camarade a dégueulé, je n’ai jamais vu ça ! Je prends en charge le gars, il est petit, la quarantaine rongée par l’alcool, il a la carte des vins imprimée sur la gueule. Il veut récupérer ses couronnes qui sont passées dans le siphon du lavabo de la salle de bain. On commence à éclaircir la situation, monsieur a foutu sur la tronche à madame et a commencé à jouer du couteau. Madame a appelé son père au secours qui a débarqué avec un fusil. Le gendre a réussi à le désarmer et a continué à déverser sa haine à coup de crosse. Dans la lutte il a quand même perdu deux chicos, moindre mal, il veut quand même les récupérer parce que « ce sont des couronnes et ça coûte une burne ».

La scène devient cocasse, on vient de l’interpeller et il nous demande maintenant s’il peut récupérer une clef à molette dans le garage pour démonter le siphon.

Au fond du couloir j’aperçois une porte légèrement entrebâillée. Je la pousse et trouve une chambre nickel, un grand lit en chêne recouvert d’un vieux plaid se trouve au centre de la chambre. Mon alcoolo à la main lourde lâche un « laissez, y’a la vieille qui dort ». Sa mère. Elle a 92 ans. Je m’approche doucement. Cette dame au visage angélique dort paisiblement, elle est couchée en position fœtale, son souffle est long et apaisé.

Les gendarmes locaux ont désormais une fusillade a régler et une rue plus loin un différend conjugal qui s’est transformé en drame. La nuit va être courte… Je fais mes premiers pas dans la gendarmerie et je viens de prendre une grande claque. Cette nuit là, à mon retour de patrouille je ne trouverai pas le sommeil.

par  @M_I_K_40
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