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Vendredi, onze heures.

Les traces de sang sont longues, épaisses et déjà coagulées. Elles témoignent d’une violence rare. L’odeur métallique du sang est omniprésente, et emplit les voies aériennes d’atomes de fer. Saisissant, surtout quand ton cœur commence à accélérer. Tout s’est passé dans l’ascenseur d’un immeuble tranquille d’un quartier dit sensible. Le hall est maculé par le résiné, et des traînées morbides s’échappent de l’ascenseur. Il y a des projections de gouttes sur les parois de la cabine et les murs. Le carnage est total. Les traces de pas qui ont souillé la scène sont bien trop nombreuses, je ne pourrai jamais rien tirer de ce merdier, si ce n’est un sentiment de malaise. Des prélèvements de sang sont néanmoins effectués, plus par réflexe que par pertinence en l’espèce.
A cet instant, je ne sais pas vraiment quel genre de drame s’est joué ici, mais l’agression parait plus que probable. Une vieille dame est partie avec les secours, le pronostic vital est réservé. Il est peu probable qu’une chute ait causé tout ça. Elle a été trouvée, inanimée, baignant dans ce qui était jusque là essentiel à sa survie. Deux personnes sont passées avant que les secours ne soient appelés. Elle s’appelle Raymonde, je viens de l’apprendre alors que je commence mes constatations.

Raymonde fêtera ses 88 ans demain. Elle le sait car elle a encore de la famille qui le lui souhaite. Elle a tout préparé : apéritifs, petits fours et même gougères maison – elle – la bourguignonne. Entrées, plats et desserts, elle a encore pris le soin de faire elle-même ses courses. Pourtant, Raymonde comble les vides depuis que son mari est parti, emporté par la maladie il y a deux ans. Raymonde habite désormais seule un appartement confortable, chèrement meublé, au prix d’une vie de sacrifices, dans un quartier qui y est nettement moins enclin. Personne ne pense aux autres ici, l’individualisme est roi. Elle revient de la boulangerie lorsqu’elle prend un violent coup derrière la tête.

Raymonde a failli y passer, mais elle survivra. Raymonde est comme la carne, et les bois durs, imputrescible. De cette trempe immortelle qui s’accroche à la vie, qu’importe l’adversité. Raymonde est une battante : le genre de petite vieille adorable qui vous pousse aux caisses de supermarché quand vous n’allez pas assez vite, et que vous regardez en souriant, immobile bien évidemment.

L’enquête doit pourtant avancer, à son propre rythme. Il nous faut aller vite cependant. Je viens de me procurer les bandes des caméras qui filment le hall et la porte de l’ascenseur. J’ai un visage et un accoutrement. Air Max et survêtement de marque. Je jubile tandis que Raymonde en bave. C’est à se demander qui est le plus malsain. Après un rapide visionnage, voici ce qu’il en est : Raymonde a été violemment frappée à l’arrière du crâne – dans la cabine de l’ascenseur – par un jeune homme accompagné de deux autres qui ont regardé la scène. Elle a probablement été suivie depuis la boulangerie où son code de carte bleue a pu être composé et donc vu. Malgré ce sale coup, Raymonde n’a pas perdu connaissance et a tenu bon. Du sang s’échappe en abondance de son cuir chevelu mais elle se retourne. Et prend une volée de coups de poing en plein visage, faisant redoubler les giclées de sang. Puis elle tombe. Mais ne lâche pas son sac. Quelle vieille bique!

Alors pour lui faire lâcher prise, elle est sévèrement lynchée, au sol. Les poings frappent une matière qui ne répond plus. Je n’oublierai jamais le visage de l’animal qui cognait. Ni celui de ses spectateurs dont le rictus est ignoble tandis que Raymonde est traînée jusqu’à l’entrée de l’immeuble. Jusqu’à ce qu’elle lâche, et perde connaissance. Envolée de vautours. A cet instant, je ne le sais pas encore mais son compte en banque commence à tirer la gueule.

Didi, 19 ans tout frais dans deux jours, traîne dans le quartier « Borrégo-Télégraphe » ce jour-là, comme trop de jours avant. Ce quartier dont il n’est pas originaire, mais qu’il apprécie tant. C’est vrai qu’il y fait bon vivre avec son trafic de stupéfiants endémique et ses vols avec violences quotidiens. Didi s’accommode d’un rien, il procrastine. Pourtant, il a envie de mieux quand il vient à croiser Raymonde ce jour là. Didi vit chez ses parents et s’écorche à la vie aussi, mais a bien du mal à s’épanouir dans sa chambre grande comme trois fois celle du parisien moyen. Le F6 aux portes de Paris peine à le faire jouir. Semblable au débile moyen, il s’emploie à le singer.
Quand il croise Raymonde ce jour là, une idée germe. Aussi, fort de ce courage qui le caractérise, il prend soin de recruter deux camarades – aussi vaillants que lui – pour l’épauler et mener à bien son odieux projet, consistant à mener à mal plus faible que lui. Trois jours durant, il observe la « vieille ». Le projet est bien pire que le passage à l’acte souvent. Sauf s’il est matérialisé.

Didi frappe, elle résiste – aussi il cogne encore – lâchement. Raymonde lâche prise, de guerre lasse, ce sac ne valant guère mieux que rien. Dans un soupçon de lucidité, elle se souvient que son code de carte bleue est inscrit sur un papier avec sa carte. Raymonde se souvient de l’essentiel, même si elle perd la tête. Jamais Didi n’a pensé à appeler les secours, ni avec son « toc » de guerre (son portable « tintin », comme s’il l’avait pris au nom de « Paul Bismuth »), ni avec le téléphone que sa mère lui paie pour savoir où il se trouve, et qu’il n’a pas coupé. Didi est mon champion. Didi a 19 ans. Il se rend compte qu’il a perdu son temps en suivant la vieille tout ce temps. Quelques centaines d’euros et une carte bleue avec un un code. Argent facile. Didi a le cheveu ras, et pas la coupe mulet, toute ressemblance avec un personnage d’un film de 1991 est à exclure.

Tandis que la carte bleue flambe, et que le voleur et ses complices ont pris soin de prendre le métro, Raymonde se remet. Dans le même temps, je me procure les bandes vidéo du métro, ce qui me permet de remonter le cheminement et de situer les désormais quatre hommes, sur les lieux où la carte bancaire est frauduleusement utilisée. J’ai des visages et des signalements, mais pas de noms. Je les ai cherché longtemps, en vain. Alors j’ai diffusé régionalement les clichés sur lesquels des collègues les connaissant bien ont rapidement « matché ». Des jeunes de Seine Saint Denis, venus braconner à Paris, pour se rhabiller à moindre frais. Les trois hommes sont alors tous identifiés ainsi que le quatrième qui les a rejoint pour la curée d’achats de vêtements de marque.

J’ai été muté. Et le dossier a été refilé à un autre collègue, qui a fini par le sortir en interpellant les quatre petits cons. Raymonde ne s’est jamais totalement remise. Elle est partie quelques semaines après le jugement.

 

Flam

Ps: Ce billet est dédié à la mémoire de mon chef  de groupe, lui aussi parti trop vite, et qui m’a détesté de lui avoir laissé le dossier sur les bras. Repose en paix mon ami.

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