Et voilà, je me sens bien obligé d’en parler.
Il y a quelques jours, j’ai donc vu débarquer, dans mon bureau, un avocat, conseil d’un gardé à vue.
Comment cela s’est-il passé, me demanderez-vous?
Eh bien il ne m’a pas mordu, c’est déjà une bonne nouvelle.
Plus sérieusement, il n’y a aucune raison que cela se passe mal, de toute façon. Ce qui est critiqué, c’est le principe; il ne faut pas non plus s’attendre à des batailles rangées dans les bureaux! Nous sommes entre personne intelligentes (en général, hein).
Mais, encore une fois, c’est en amont, que le bas blesse. J’y reviendrai, mais les premiers chiffres commencent à arriver, et l’on s’aperçoit que les faits élucidés baissent de 9% sur le mois de Juin. Un hasard? Je n’y crois pas. Même si l’avocat n’est pas responsable de tout, ces chiffres sont le reflet de plusieurs choses: on est dans une période d’incertitude. Les collègues, sur le terrain, ne savent plus s’ils peuvent interpeller. Et, ayant peur des sanctions, en cas de doute, ils ne le font pas. Ensuite, il y a l’écoeurement qui revient très souvent, chez nombre de policiers. Ce n’est pas très motivant que d’avoir toujours plus de contrôle, toujours moins de confiance dans les troupes. Et l’avocat, présent en garde à vue, est une autre raison. Combien de mis en cause ont fait droit au silence, en garde à vue, parfois sur le conseil de leur avocat? Et lorsque vous n’avez pas d’élément matériel, le but du policier est tout de même de confondre le gardé à vue dans ses mensonges et contradictions. Et cela, donc, on ne peut plus le faire. Ce qui conduit à la libération de nombre de gardés à vue. Le tout, eh bien c’est 9% d’élucidation en moins.
L’avocat, revenons-y.
A-t-il servi à quelque chose dans le but que le gardé à vue « parle » un peu plus? Je n’y crois pas. peut-être aurais-je osé crier plus fort sans avocat (c’est une réalité, et je ne le nie pas, je l’assume). Et, encore une fois, je parle de crier, pas frapper; ne pas confondre… Mais sur le fond, rien. La seule remarque de l’avocat, à l’issue de l’audition n’a fait que rappeler ce que j’avais déjà écrit trois fois dans l’audition.
Ensuite, je me dois de raconter cette petite anecdote, tellement elle m’a fait rire:
nous étions en audition, donc; un gardé à vue, l’avocat à coté, l’interprète plus loin et moi-même. L’audition se passe, je pose mes questions, l’interprète traduit les questions, puis les réponses. Et, au bout d’un moment, l’interprète de s’esclaffer: « Maitre, vous êtes fatigué? je vous ennuie, peut-être »?
Et moi, de lever les yeux, et de voir l’avocat, effectivement, qui piquait du nez. Lui, gêné: « mais non, mais non, madame ». J’avoue que je n’ai pas pu m’empêcher de sourire avec l’interprète.
Et pan.
Pour avoir discuter un peu avec l’un ou l’autre de ceux qui sont venus, ils m’avaient l’air fatigués, les « baveux »; l’un sortait de 96h sur un trafic de stupéfiants, et reconnaissait que, de toute façon, ils ne pourraient pas durer très longtemps comme ça; pendant qu’ils sont en garde à vue, ils ne sont pas au cabinet, à poursuivre leurs dossiers; ajoutez à cela les audiences. Bref, ces messieurs sont fatigués!
Et l’un d’entre eux de reconnaître que, selon lui, après l’été, il faudrait trouver un autre système. A ce qu’il m’a dit, le barreau de Paris est passé de permanences de 15 avocats à 46, par jour. Et certains de ceux qui sont venus ont reconnu ne plus faire de permanence depuis quelques années, et aider le barreau, de temps en temps, après avoir été harcelés par SMS. Bref, il fallait que ça marche.
Un autre m’a fait sourire, aussi, lorsqu’il m’a dit que, selon lui, il faudrait interdire les auditions entre 23h30 et 07h00. Ben voyons.
Bref, cette première rencontre s’est déroulée…. comme on pouvait s’y attendre. Encore une fois, nous n’avons pas les mêmes intérêts. Ça n’empêche pas, que ce soient les avocats ou les policiers, nous ne sommes pas des hordes d’abrutis qui vont se taper dessus.
Place à l’affaire suivante.
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