Police justice psy chronique judiciaire - Photo de Jean Charles Marchand

Jean Charles Marchand ©

Jean Charles Marchand, il est 18 heures, vous êtes placé en garde à vue. Nous ne vous notifierons pas vos droits et vous ne serez pas assisté d’un avocat. Vous connaissez la musique, alors maintenant il va falloir nous donner les paroles de la chanson !

Évidemment, chaque fois que vous nous opposerez le droit au silence, s’en suivra un coup de bottin !

Q : l’infraction qui vous est reprochée est d’être le créateur de ce super documentaire judiciaire qu’est « Verdict ». Comment vous en est venue l’idée ?

R : À force de suivre des centaines d’affaires criminelles, au temps du flagrant délit, à l’instruction et/ou à l’audience de jugement, j’ai eu besoin de tenter de comprendre ce qui avait amené un accusé à commettre les faits qui lui étaient reprochés. Se mettre quelque part dans sa tête en reprenant tous les éléments de son histoire de vie, de l’enfance jusqu’au passage à l’acte et en examinant ces éléments au prisme des sciences humaines, psychologie et psychanalyse d’un côté,sociologie individuelle de l’autre, c’est-à-dire l’analyse de ses épisodes de socialisation, toutes ses expériences passées qui conditionneront plus tard ses réactions à une situation donnée. Si l’on effectue ce travail et si on le met ensuite en regard des circonstances précises du passage à l’acte, on parvient à dégager une dynamique qui intrique les déterminants psychiques et sociologiques qui vont déterminer ce passage à l’acte. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’on s’aperçoit alors de l’existence d’une « structure », donc invariante et inconsciente, qui mène au crime si, bien sûr, certaines conditions sont réunies. Il faut comprendre, et faire comprendre, qu’un passage à l’acte criminel mêle toujours deux ingrédients essentiels : l’angoisse du sujet (le crime est toujours résolutoire de l’angoisse) et la tension interne qui va, au fur et à mesure, s’amasser chez ce sujet jusqu’à ne plus pouvoir être contenue et « exploser » dans la violence du passage à l’acte.

Q : Nous en avons oublié le principal avant de vous entendre chiquer, pouvez-vous retracer votre parcours professionnel ?

R : Brillantes, évidemment, études littéraires, puis étudiant à Nanterre (fin 60-début 70) en philosophie et autres sciences humaines, dont la psychanalyse. L’époque était grandiose : on sautait du séminaire de Louis Althusser à celui de Jacques Lacan, on était persuadé que notre génération allait changer le monde… Puis, par hasard, à l’été 74, un stage dans une radio, on me propose un CDI, le journalisme, l’adrénaline, je saute dedans. Je commence par les « faits divers », je travaille dans le bureau qui nous était alors alloué au « 36 », je deviens ami avec beaucoup de flics (autre époque…), je sais tout des enquêtes en cours mais je n’en parle que quand le « feu vert » est allumé. À cette même époque, je co-écris un « best-seller », « P… comme Police » dirigé essentiellement contre l’instrumentalisation de la police par le politique. Puis d’autres « grands » faits divers, comme l’affaire du petit Grégory. À la mi-80, je suis promu grand reporter et, entre les chroniques judiciaires, je couvre tous les conflits armés de cette époque, le Moyen-Orient (Liban), un peu d’Afrique, un peu d’Asie et beaucoup de Balkans. Puis, 6 ans de presse écrite, retour au judiciaire, puis depuis 2004, la télévision avec « Verdict » et trois livres sur ce sujet. J’ai l’impression d’avoir vécu plusieurs vies…

Q : Pour les irréductibles qui n’auraient toujours pas vu un épisode de Verdict, pouvez-vous nous expliquer le concept ?
R : Il s’agit de prendre en compte un dossier criminel à travers son audience de jugement aux assises, avec la reconstruction de l’histoire du sujet avec l’aide des témoins, des experts psychologues et psychiatres (commis dans chaque affaire) et de mettre tout cela en cohérence avec la matérialité des faits criminels. Avec quelques exigences intellectuelles : pas de pathos, pas de « spectaculaire », pas de reconstitutions débiles, pas de propos de bistrot, les seuls témoignages proches de l’accusé ou des faits, une grande rigueur procédurale, pas de jugement moral, en fait une analyse globale « clinique » d’un dossier. Et, in fine, une seule vérité, la vérité judiciaire. « Verdict » n’est pas une contre-enquête sur les faits.

Q : Est ce qu’il y a un épisode, une affaire, qui vous a plus marquée que les autres ?

R : Toutes m’ont marquées à différents degrés. Mais je me suis toujours efforcé de maintenir cette distance avec tous les protagonistes, qui est un principe journalistique : ni trop loin, ni trop près. De la compréhension, mais pas d’empathie. Nous devons rester des observateurs et non des acteurs, même indirects. Cependant, je corresponds volontiers avec les détenus, s’ils le souhaitent.

Q : Certains, nous parfois, avons critiqués la lenteur de quelques épisodes. Il y a-t-il une raison à cela ?

R : Oui, je déteste et je méprise cette télévision « formatée » où tout s’enchaîne le plus vite possible, soi-disant pour empêcher le téléspectateur de « zapper ». Cela donne des plans de quelques secondes, des coups de caméra qui donnent le mal de mer, des bribes d’interview de 15 secondes incompréhensibles et un commentaire qui répète besogneusement trois fois les mêmes choses, avec des mots de deux syllabes maximum et des phrases sujet-verbe-complément. Cette télévision-là prend les gens pour des cons et, en plus, les infantilisent. Pour moi, un reportage documentaire doit faire appel à l’intelligence des gens, il doit leur apporter un éclairage exhaustif, même si certains concepts peuvent être compliqués. Bref, je me réclame d’une télévision de l’émancipation et pas d’une télévision de l’aliénation sociale, ce que mes contradicteurs nomment, fièrement ( !) une télévision de « détente », de « divertissement » dans le but à peine caché de faire oublier au citoyen ses difficultés personnelles ou sociales, son travail abrutissant ou son état de chômeur, bref sa condition de « dominé », dirait Pierre Bourdieu.

Q : Cette nuit, donc le 28 février 2016 à 00h10, sur France 5, clap de fin. Verdict, tire sa révérence avec son dernier épisode inédit après huit saisons. Pourquoi ?

R : Je n’ai jamais eu de réponse à cette question. Je vous engage donc à la poser à France 5. Je n’ai aucune amertume. Pour vous dire la vérité (je peux ?), compte tenu des exigences conceptuelles que nous nous étions fixées, jamais je n’aurai imaginé que l’émission durerait 10 ans avec 52 films. Je pensais me faire exécuter bien avant… D’autant qu’il s’agissait d’une émission beaucoup plus onéreuse à produire que les émissions débiles de faits divers qu’on voit à profusion sur les chaînes de la TNT, voire sur certaines chaînes historiques commerciales.

Q : Est-ce que vous voulez nous dévoiler un peu l’épisode de ce soir ?

R : Au risque de prendre un coup de bottin, j’en dirai le moins possible pour vous engager à regarder, en direct ou en replay. Je dirai qu’il s’agit d’un « super Verdict » de 90’ où nous suivons les protagonistes pratiquement de la commission des faits jusqu’au procès, 5 ans plus tard. C’est l’histoire d’un meurtre sans cadavre, mais avec la reddition et les aveux des auteurs alors même que le crime est encore inconnu. Les auteurs plaident la réponse à une tentative d’agression sexuelle (donc au pire des « coups mortels » et la crémation du corps de la « victime », le JI, le Parquet et les gendarmes sont persuadés d’un assassinat crapuleux.

Q : Et après Verdict ? Il y a quoi Doc ?

R : « Verdict » a toujours été, pour nous, un concept « transmedia ». Il reste donc les livres, la presse écrite, Internet, et même le documentaire télévisé ponctuel.

Q : Vous êtes relativement présent sur le réseau social twitter. On peut y lire vos « joutes cordiales » avec certains twittos, notamment un psycho-justicier. Vous expliquez souvent, comme le rappelle la justice, qu’on juge un homme et pas des faits. Qu’entendez-vous par là ?

R : Ce que vous nommez les « joutes » n’est le plus souvent que la participation à la défense de la psychanalyse, de cette psychologie des profondeurs qui offre souvent un sens à ce qui semble n’en avoir aucun. Freud, Lacan et la psychanalyse ont été adulés, ils sont aujourd’hui attaqués de toute part et, surtout, accusés de tous les maux. Nous vivons dans une époque qui se veut sans mémoire et qui brûle ses anciennes icônes.
Pour le reste, c’est l’honneur de la justice française non pas de juger des faits criminels d’après leurs simples qualifications judiciaires, un peu à l’américaine, mais de juger l’homme qui les a commis. Autrement dit de ne pas réduire l’accusé aux seuls faits qui lui sont reprochés.

Q : Sur une note plus légère. Flic ou voyou ? Pourquoi ?

R : Je vais répondre par une boutade : dans les années 70-80, là où j’ai fréquenté les deux catégories, les différences semblaient parfois fort minces… Seuls les objectifs différaient. À la fin des GAV, on emmenait les « beaux voyous » faire un bon repas ou passer une heure avec leur compagne avant de les déférer.

Q : Votre livre « Police – Justice » préféré ?

R : « Psychanalyse des comportements violents » du grand psychiatre Claude Balier, décédé il y a deux ans.

Q : Enfin, avez-vous quelque chose à ajouter ? Si vous souhaitez dénoncer des faits qui n’ont pas été abordés, c’est le moment.

R : Non, j’assume tout, y compris mes propres GAV à l’IGS, l’IGPN, la Section de Recherches de Paris pour différents délits imaginaires comme des vols et recel de documents administratifs, recel de violation du secret de l’instruction,… J’ai toujours été relaxé. Peut-être parce que, bien avant la loi, j’ai toujours gardé le silence, même devant le JI… Je demande simplement aujourd’hui l’indulgence pour l’ensemble de mon œuvre en remerciement de n’avoir pas gardé le silence avec vous aujourd’hui.
Ce qui ne veut pas dire que j’ai tout dit, loin de là…

19 heures, sur décision de l’opinion publique, il est mis fin à la garde à vue de Jean Charles Marchand. Il est laissé libre de se retirer. L’enquête devant se poursuivre…

 

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