Il était dit que, en croisant notre route, il serait arrêté. Et rien n’aurait pu faire qu’il en soit autrement. 
Cela parait présomptueux, mais c’est peut-être vrai, tant les difficultés se sont accumulées puis, une à une, levées.
Cette phrase n’est pas de moi ; mais à bien y réfléchir, avec le recul, pourquoi pas?  Et pour rassurer ceux qui pensent à mes chevilles, à l’inverse, parfois, ce même destin fait qu’on pourra faire n’importe quoi, on n’y arrivera pas. Aujourd’hui, dans cette affaire,  le destin semble avoir choisi notre camp.  
Je ne vais pas rentrer dans le détail des faits ; je ne le peux pas, étant tenu au secret de l’instruction. Mais je peux vous parler de ressenti, ce qu’il se passe dans la tête de l’enquêteur…
Une fois de plus, j’en suis convaincu, et cette affaire en est encore la preuve, le policier, seul, n’est rien. C’est la force d’un groupe qui fait que l’on arrive à des résultats. La connaissance procédurale,  le sens du  terrain, la ténacité, le sens de l’organisation, la psychologie, la réactivité, la disponibilité (et il en faut) sont quelques-unes des qualités recherchées, chez un enquêteur ; il est difficile d’avoir toutes ces qualités dans un seul et même homme. Et, quand bien même ce serait le cas, les journées ne font toujours que 24h, et ce Superman ne pourrait traiter toutes les procédures à lui tout seul.
Prenez donc plusieurs enquêteurs, mélangez le tout, tirez le meilleur de chacun et vous obtenez un bon groupe.
Cette fois-ci, c’est un meurtre, qu’on lui demande d’élucider. Tout se met en place, chacun a son rôle. Les constatations, les premières auditions, le travail de l’identité judiciaire, l’enquête de voisinage….tout se fait dans l’urgence du « flag ». Rapidement, une information est ouverte. On explore les pistes, les unes après les autres. Plusieurs collègues suivent ce dossier de manière exclusive ; d’autres viennent, comme moi, ponctuellement, donner un coup de main. Mais aucune piste qui prédomine.
Le principe d’une procédure, c’est que,  à chaque fois qu’on explore une piste, il faut « fermer la lourde» ; c’est-à-dire aller au bout du raisonnement et trouver la réponse à la question que l’on s’est posée et qui a fait que l’on a cherché dans cette direction. Comprenez bien ; s’il y a des doutes sur telle personne, c’est pour une raison bien précise. Donc, au final, il faut lever ce doute.
On en est un peu là ; à fermer des portes, le moral « dans les chaussettes ». Enfin presque tous. Un seul de mes collègues  y croit ; il n’y a pas d’élément concret (ou très peu), mais il y croit. L’instinct, certainement. Soit.
Nous voilà, plusieurs mois après les faits, au bas d’un immeuble pour une interpellation et une perquisition. Un rien aurait pu faire que…. Mais non… le destin…
Là, tout s’emballe. Un élément inattendu. On se dit « un hasard, certainement ». Même si c’est improbable, les coïncidences, ça arrive; ça ne serait pas la première fois. Bref, on continue.
Un peu plus tard, je suis, avec un de mes collègues, chargé de procéder à l’audition. Réforme oblige, l’avocat est présent, en plus de l’enregistrement vidéo, obligatoire.  Bref, trois heures d’échanges. Une heure de  relecture et de modifications par l’avocat ; « si vous voulez, maitre ». De toute façon, cette audition est enregistrée. Mais c’est vrai, et en cette remarque, l’avocat a raison,  il arrive qu’on soit lâché par la technique…
Cet exercice, que représente l’audition, me parait particulièrement difficile. Pourquoi?  Parce qu’il faut tenter de faire preuve de  psychologie, essayer de comprendre.Oh, avec certains « clients » nul besoin de psychologie, ce terme n’est pas dans leur dictionnaire, qui doit faire deux ou trois pages, pas plus. 
Mais ce n’est pas le cas. Celui qui est face à nous est instruit, cultivé, semble intelligent, calme… 
 Nous disposons de certains éléments, il nous en manque d’autres. C’est bien l’objet de l’audition ; poser des questions, avoir des réponses. Quelque chose n’est pas cohérent ? Il faut chercher pourquoi; Il faut donc chercher à tirer le meilleur de l’audition, pour avancer un peu plus dans l’enquête. Quand je dis « le meilleur », je veux dire obtenir des réponses qui sont en adéquation avec les éléments déjà en notre possession, et qui comblent les « trous ». Le tout doit être cohérent; soit l’hypothèse de départ se confirme, soit elle s’infirme, et on s’est trompé. 
Toujours est-il que je sors de cette audition complètement vanné.
Et là, la  procédure s’emballe. Les éléments s’accumulent. Nouvelle audition quelques heures plus tard. 
Je reprends les termes de la presse, pas plus « il a reconnu les faits ». Je n’entrerai pas dans le détail. Toujours est-il qu’il est difficile d’entendre  certaines choses. Difficile de demander certains détails. L’ambiance, dans la pièce, est pesante. Moi-même, je suis tendu. Je pense que mes collègues, qui m’assistent, le sont aussi. Et là, arrive ce qui, pour moi, à ce moment-là, est déstabilisant: au beau milieu de l’audition, le logiciel de traitement de texte me lâche. Plantage informatique, certaines déclarations ont disparues. Je suis confus, perds quelque peu mes moyens, tellement je suis gêné. Il faut patienter quelques très longues secondes (en tous les cas, dans ma tête, elles le sont)… forcément, j’ai dû interrompre le récit… va-t-il reprendre ? A cet instant, je hais l’informatique. Finalement, sans obstacle, l’audition reprend son cours normalement.

Finalement, le gardé à vue sera mis en examen. Bien évidemment, il bénéficie de la présomption d’innocence. Nous ne savons pas  ce qu’il adviendra de l’instruction, qui va durer plusieurs mois encore. Cette partie de l’enquête nous échappe.

Juste un petit mot, au sujet de la présence de l’avocat: Contrairement à mon expérience passée, l’avocat était bel et bien là ; certainement trop, même. Je ne sais encore, en toute objectivité, s’il agissait pour la défense de son client, ou de lui paraître crédible pour être désigné par la suite, tellement les interventions m’ont parues loin de la réalité de la procédure. Ensuite, après la dernière audition, alors que son client venait de signer la fin de garde à vue, il a bien pris son temps, voyant la 48ème heure arriver… et lui, de faire ses observations, et de les signer une minute après la 48ème heure, après avoir déchiré une première version. Je ne juge pas du fond des observations; c’est son droit d’en faire, aucun problème. Mais tout de même, en traînant, comme cela, qu’éspérait-il? Que la garde à vue soit cassée? Est-ce bien sérieux? Est-ce que c’est comme cela qu’on participe à la justice?  Est-ce l’esprit préconisé? Cet agissement me parait mesquin, et ne fait pas, selon moi, honneur à cette profession. 
Au sortir de cette affaire, c’est pour nous, policiers,  un sentiment du « devoir accompli » qui prédomine. Vis-à-vis de notre mission première, le rôle de la police judiciaire, tel que défini dans le Code de Procédure Pénale, puisqu’il s’agit d’une affaire qu’on nous a confiée, qui est résolue.
Mais, au-delà, et bien plus encore, c’est à la famille, que nous pensons. Il n’est pas, ici, question d’ assurance, il n’est pas question d’argent.  Il n’est pas, non plus, question, pour eux, de vengeance. Le préjudice est réel, et surtout irrémédiable. Oh, bien sur, rien ne ramènera jamais  le mari, le père ou le frère perdu. Pour les proches, c’est un deuil, une épreuve d’autant plus difficile au regard des circonstances du décès. Cette tragédie représente aussi,  pour cette famille, beaucoup de questions. De par notre travail, nous avons répondu, je pense, à certaines d’entre elles. Désormais, c’est à la justice de faire son travail, et d’instruire ce dossier. 
Ce jour-là, je rentre chez moi. Le facteur est passé; un courrier du syndic. Des voisins se sont plaints d’une poussette gênant le passage, et du chien, qui aboie trop… c’est le retour à la réalité. Mais j’avoue… à cet instant-là, je m’en fiche. 
Pour le reste, qui vivra verra.
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