Briefing avant la filoche au 15cpp

Briefing avant la filoche

La filature est un art difficile. Aucune ne se ressemble vraiment. Et même le fait de suivre pendant plusieurs jours le même objectif, peut s’avérer extrêmement varié.

Souvent, plus que la cible elle-même, c’est la routine, l’ennui, les mauvais automatismes qui s’installent. On se met à anticiper, on perd le sens critique.

Et puis évidemment, on tombe aussi sur des vrais cibles douées, comme Popeye Doyle, dans French Connection.

La filature piéton – French Connection (1971) (EDIT : la vidéo n’est plus disponible)

Y’avait donc une vidéo Youtube ICI mais les ayants-droits d’un film de 1971 (44 ans!) en ont visiblement décidé autrement…

(Edit : Revoyez quand même d’urgence The French Connection, à partir de 51:29 pour cette scène)

Tout est là, c’est probablement la meilleure scène de filature jamais tournée au cinéma. 10mn implacables. Le rythme, les ruptures, les conversations qu’on ne capte pas. Notez entre autre le contraste entre Popeye et son équipier faisant les cents pas dehors, dans le froid, avec pizza et café dégueulasse pendant que les truands se régalent de mets fins dans un restaurant chic.
Les coups de sécurité, les regards qui trahissent…

La filature - 15cpp, investigation pour le blog PJ.

La cible et son fileur. Stage investigation 2013.

Dans tous les cas, il faut éviter de perdre, ou de se faire mordre. Réussir à lever et coucher le gonz’, connaître ses habitudes, ramener les bonnes informations. Perdre une filoche, ça arrive très souvent. Mais quand on perd, outre la petite vexation qui en découle, c’est surtout le fait d’avoir monopolisé des moyens et du temps, le vôtre, celui de vos collègues, pour un résultat nul qui plombe l’ambiance. On veut bien perdre, la vérité, mais pas sur une boulette de débutant.

Lorsque vous récupérez des nouvelles recrues dans un service, il faut vite les former à l’exercice. Pour plusieurs raisons. D’abord parce que c’est une composante importante du travail : à l’heure du renseignement électronique, et de ses contremesures, le travail de terrain reste une valeur vraiment sûre. Ensuite, il est important de mettre rapidement à niveau ces nouveaux agents pour justement éviter, dans la mesure du possible, les boulettes de débutants.

Enfin, cet exercice est très soudant pour une équipe et les personnalités s’y révèlent très vite.

L’administration pour laquelle je m’amuse travaille a pris en compte cet aspect du métier depuis le milieu des années 90 et mis en place pour ses unités d’investigation, un stage dédié à cela.

Le concept

Ce stage dure trois semaines environ. Un groupe de nouveaux agents est transporté sur notre site école, et va durant tout ce temps simuler une unité d’investigation particulièrement sollicitée, puisque chaque jour, un nouveau scenario, une nouvelle enquête, lui sera imposé.
On joue aux gendarmes et aux voleurs, sur des reconstitutions d’affaires simplifiées mais réelles. Quelques informations basiques sont distribuées le matin, parfois la veille au soir. La stratégie est élaborée par un « élève » nommé pour l’occasion directeur d’enquête ou « chef de dispo ».
C’est lui qui devra prendre les décisions, lui qui sera responsable du dispositif.

Les « bad guys », les méchants donc (les lièvres), sont joués par des personnes qui leur sont inconnues, des collègues, souvent d’autres administrations, volontaires.
L’idée est de ne pas fausser le jeu en forçant les stagiaires à réellement décrire un individu et non à lui trouver une ressemblance qui frappera les esprits des autres collègues.
Filature voiture, piéton, maniement de la radio, observation, prises de vue… tout y passe.
Les moyens consacrés à ces stages par la Maison sont conséquents. Véhicules, moyens d’appui techniques, formateurs, il s’agit d’un stage très cher à organiser. Mais l’objectif, au-delà du transfert de compétence technique, est également d’assurer la sécurité des collègues en opérations réelles. C’est un investissement.

Apprentissage de la loose

Filer quelqu’un en soi n’est pas compliqué, en vérité. C’est la rupture de tempo qui est extrêmement complexe à gérer.
Les arrêts, les démarrages de filature. Les embouteillages. La routine qui finit toujours par s’installer.
Le smartphone ou la jolie fille qu’on regarde une fois de trop, parce qu’il ne se passe rien depuis une heure, et qui fait rater la sortie de l’immeuble de la cible.

Deux principes guident la formation :Planques, surveillances et filoches - 15cpp

– la répétition des gestes, quotidienne, pour acquérir les automatismes de base.

Le lièvre va donc changer de rythme très souvent. Les équipes vont devoir en permanence s’adapter, réagir parfois très vite, sans se dévoiler.

– la pédagogie de l’échec.

Les exercices sont conçus pour être difficiles. Pas forcément pour être résolus. Cette pédagogie est parfois surprenante pour les stagiaires mais délibérée. Rater une filature, une interpellation, après une journée sous la pluie, ou dans le froid, avec la fatigue, est particulièrement rageant. Mais c’est la loi du genre. Et mieux vaut perdre un transport fictif, qu’une vraie quantité de stupéfiants, par exemple.
Les debriefings organisés à l’issue de chaque exercice sont parfois houleux et saignants. Mais tellement nécessaires.

Autre intérêt de cette méthode, elle permet de révéler avec beaucoup d’acuité le caractère des gens. Il est difficile voire impossible de faire illusion durant toute la durée du stage. Les caractères égo-centrés, ceux qui doutent, les faux derches, les usurpateurs… Tous finissent par se dévoiler.
Mais des vraies forces se révèlent également. Des gens sur qui on aurait pas misé un kopeck se découvrent leaders, respectés et écoutés.

Enfin, et c’est souvent le plus gratifiant pour l’encadrement, le « Groupe », devient un vrai groupe.

Apprendre à apprendre

L’encadrement, parlons en. Il est composé d’agents expérimentés, qui ont une vraie envie de faire partager leurs connaissances, leurs trucs et astuces, le kif, l’énergie de la surveillance.
Ces agents laissent leur famille, leur équipe, leurs dossiers de côté pour se consacrer à cette passation de témoin. Et croyez-moi, on ne chôme pas.
Il n’est pas rare de faire trois journées en une : gérer le dispo de la journée, anticiper celui du lendemain, gérer la logistique, préparer le débriefing du soir, assurer la filature de la filature pour repérer les défauts, corriger les erreurs, écouter les conversations radios, cerner les personnalités, calmer, écouter, conseiller.
Et parfois (très souvent pour moi) s’emporter, vibrer et admirer aussi, un peu, les miracles qui finissent par s’accomplir : un dispositif fluide, une filature esthétiquement réussie.

Oui, il y a vraiment une esthétique de la filature.
Le spectacle qui est donné dans le dos de l’objectif est un tour de magie, dont il ne doit rien saisir du trucage.
L’écho ou même le murmure de tout se qui se passe en coulisse, dans les rues adjacentes ou à deux kilomètres de distance sur autoroute, ne dois jamais lui parvenir.

Je vous parlais de l’esthétique de la filature.

Les canadiens y ont tout compris. C’est devenu pour eux un objet de com’, un moyen de séduire et recruter des agents.

La filature comme promotion des ressources humaines, en somme.

P.S : Toutes les photos d’illustrations sont tirées du dernier stage que j’ai eu le plaisir d’encadrer, en 2013.

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