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Le canon est posé entre ses yeux qui se sont humidifiés instantanément avec la peur, ça fait deux fois que je lui demande de répéter sa phrase. Il est tétanisé et ne dira plus rien de toute façon. Mon doigt resté le long de la carcasse de l’arme glisse désormais sur l’acier froid jusqu’à atteindre le pontet. J’accroche la détente, de la première phalange de mon index je réduis le jeu. J’exerce une pression quand soudain :

« MIK on va faire une pause »

Je relève la tête de mes mains, j’inspire un grand coup. Je reprends conscience, je visualise mon environnement et me retrouve dans ce bureau sombre resté figé dans les années 70, avec ses murs crépis et son carrelage à petit carreaux, que j’avais quitté un instant par la pensée. Je fixe cet homme aussi jeune que moi. Le visage creusé, légèrement marqué par la fatigue de la garde à vue. Ses yeux noirs et son collier de barde mal taillé ne m’aident pas à déceler en lui une once d’humanité. Je lui demande s’il veut ajouter quelque chose et face à son refus je coupe la caméra. Fin d’audition.

Que m’est il arrivé ?

C’est la première fois qu’une sombre pensée m’envahit de la sorte. Je viens de m’imaginer braquer ce gars avec mon arme. Heureusement que la pensée criminelle n’est pas punissable.

J’ai toujours réussi à maîtriser mes auditions, j’ai toujours réussi à me détacher des situations, à avoir un regard extérieur, mais là, je ne maîtrisais plus rien. Je réfléchis à sa dernière phrase que j’ai acté avant de plonger ma tête dans mes mains, comme pour me laver le visage, me l’éclabousser d’eau.

« Je ne crois pas que je suis un pédophile, ce que je fais à Lola*, j’ai envie de le faire à des femmes adultes, mais vu que je suis timide je le fais à Lola car elle ne dit rien. »

Immédiatement la chaleur m’envahit, mes tempes se serrent et la même image revient. Je suis fou de colère, je suis haineux et boue intérieurement.

Mon collègue a vu le malaise, il me connaît, mon regard seul à suffit à l’alerter sur mon état d’esprit. Il raccompagne le gardé à vue en cellule. Alors qu’il passe devant mon bureau, le détenu me pose une question :

« Vous croyez que je suis un pédophile ? « 

Il y a une seconde je me serais contenté de lui répondre en lui adressant un coup de poing, je suis désormais revenu à la raison. Ma colère n’a duré qu’un instant, je lui réponds avec professionnalisme que je ne suis pas psychiatre mais que les actes qu’il est soupçonné d’avoir commis sont qualifiés de viol sur mineur ce qui correspond à de la pédophilie.

Aujourd’hui c’était ma première audition d’un auteur d’infractions à caractère sexuel depuis que je suis devenu père… Aujourd’hui je viens tout simplement de faire un transfert !

Alors que j’étais en pleine audition et au bout de plusieurs heures à entendre le descriptif de scènes sordides, ma fille a pris la place de la victime dans mon esprit.

Aujourd’hui je viens tout simplement de faire un transfert !
MIK

* les prénoms ont été modifiés

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