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~ La couille ~

Nous sommes vendredi, il est midi. J’entre dans un logement à deux pas du commissariat. La porte est jusque là verrouillée de l’intérieur (je note intérieurement) mais les sapeurs pompiers ont ouvert après être entrés dans l’appartement.
Nous progressons dans la pièce principale en prenant soin de n’emprunter qu’un seul chemin et de repasser sur nos traces. Nous ne portons que des sur-chaussures et des gants. Le reste de l’équipement, on ne le voit qu’à l’I.J (Identité Judiciaire), ou dans les séries où ils ont un tas de fichiers inutiles (genre fichier des traces de pneus dans le sable: j’enlève mes lunettes, je pose de 3/4, vous voyez la gueule de con ?). Au fond du deux pièces fonctionnel, propre mais minimaliste au niveau déco, se trouve une chambre, un banc de musculation (je note), et un lit deux personnes limite crade (pas besoin de noter je ne l’oublierai jamais). Lit sur lequel repose le corps d’un homme, que la vie a vraisemblablement quitté.
Ici débute une des enquêtes qui m’a probablement le plus marqué.

~ Le cheminement ~

Un vendredi comme je les aime. De permanence matin avec mon chef de groupe, nous sommes sur le point d’être relevés. Je n’ai pas encore la qualité d’officier de police judiciaire, car l’arrêté de nomination n’a pas encore été publié. Je suis au début de ma carrière. La semaine a été longue et chargée. Je suis content qu’elle soit proche de se terminer.
Tout est calme, le travail ne manque pas mais nous avons bien avancé sur les dossiers. Si tout se passe bien, on pourra se faire une petite « semoule » bien relevée ce midi. Une tradition. Youssef (le prénom n’a pas été changé), nous attend.
11h43, l’appel tombe. Découverte de cadavre. Les sapeurs pompiers ont été appelés pour un homme ne répondant plus aux appels. Ils sont entrés en brisant une baie vitrée au sixième étage d’un immeuble récent mais vieux avant l’âge. Ils y ont trouvé un homme mort. Aucun détail ne nous est communiqué, nous sommes attendus sur place. Ça commence fort.
Mon chef de groupe vient me chercher et me dit mot pour mot « allez viens bitos, tu vas voir comment on gère un macchabée en vitesse ». J’attrape mes affaires et nous y voilà. C’est « à deux pas » qu’il me dit en plus, « tu vas voir c’est du gâteau ».

                                                       ~ Le con ~

Nous nous y rendons d’un bon pas, il rigole. Il me fait la leçon, lui l’ancien face au lapin de six semaines que je suis. Je me souviendrai toujours de sa tête. Avant et après. Nous n’avons pas mangé de semoule ce jour là, pourtant on a fait de l’huile. Il fait beau, tout le monde est content. Les femmes sont courtement vêtues, la vie est belle. De la merde oui …
Nous entrons dans l’immeuble, qu’un membre de l’équipage de voie publique a pris soin de laisser ouvert, et grimpons au sixième étage.

~ Les premières constatations ~

Les pompiers ne sont plus sur place. Les maigres infos ont été données aux collègues de voie publique qui gardent les lieux. Manifestement, ils n’ont pas pris de précautions particulières dans l’appartement, rien de suspect n’ayant été relevé. Super. Il faudrait organiser des stages inter-services pour comprendre les impératifs en judiciaire (on me souffle à l’oreille que ça existe … ).
Toutes précautions d’usage prises – sous réserve de ce que j’ai dit plus haut – nous avançons dans le salon. Je note la présence d’une lettre tapée à l’ordinateur et imprimée, et d’un gros rouleau de film plastique sur la table de la pièce principale. Du type qui emballe les palettes dans les entrepôts. Tout ça n’annonce rien de bien sain.
Arrivée dans la chambre, à 2m50 de la table de la pièce principale. Outre le banc de musculation, je remarque la présence de cinq unités centrales d’ordinateurs empilées. Les façades latérales sont absentes. De plus en plus étrange. Je n’aperçois aucun disque dur. De mieux en mieux. Ou de pire en pire selon le point de vue.
Puis je me retourne sur le corps. Au milieu du lit, les bras en croix, dont l’un passe sous le fin matelas, git le corps d’un homme de vingt cinq ans à vue de nez. Enfin je dis ça mais on ne voit pas son visage. Il est masqué par ce même film plastique – bien épais – qui semble en faire le tour plusieurs fois, vu l’opacité. Le défunt (j’écris défunt mais en fait je n’en sais rien n’étant pas médecin) ne porte qu’un slip souillé par l’épreuve qu’il semble avoir traversée. Il repose sur le dos (décubitus dorsal, plus de détails par ici).

     Petite précision : en province, du moins pour ce que j’en connais, un médecin (légiste en général) se déplace quasiment systématiquement sur les découvertes de cadavres. Cela permet de faire un tri non négligeable sur les enquêtes qui en méritent une et celles qui sont « pliées d’avance ». Et plus important un certificat de décès est établi. A Paris, c’est assez rare, si ce n’est éventuellement le praticien du SMUR ou SAMU (cas des décès sur la voie publique) ou lorsqu’un médecin est présent dans l’équipage des SP (Sapeurs Pompiers). Bien souvent donc, aucun certificat de décès n’est délivré.   
     Vous enquêtez donc parfois sur un corps pour rechercher les causes d’une mort qui n’a pas été établie de manière officielle. Et, oui,  nous ne sommes plus à une aberration près. 
     En l’espèce, je n’avais pas de certificat de décès. Le corps de ce pauvre homme devait probablement se situer aux frontières du réel. Quelque part entre le Styx, le port de l’Arsenal et le canal de l’Ourcq.

Le corps est plutôt « frais », peu ou pas d’odeur, ce qui implique une mort récente vu le temps clément et les températures agréables (nous sommes au printemps), nous le manipulons avec précaution, la rigidité cadavérique (définition) – rigor mortis – est présente dans les membres inférieurs. Des lividités cadavériques sont installées sur les parties basses du corps non comprimées, soit au dessus des parties en contact avec le matelas, gravité y compris (explications par ). Nous ne parvenons pas à retourner le corps pour autant, il n’est pourtant pas bien épais … Mon chef de groupe s’avance sur le lit et enjambe le corps, je fais le tour du lit. Là je me liquéfie et je lui hurle « descends de ce putain de lit tout de suite ».

~ La chiure ~

Je comprends pourquoi le corps ne peut être retourné. Les deux bras sont attachés au cadre du lit, par des liens de corde fine tellement tendus qu’ils s’enfoncent dans les chairs. On ne les voit pas. Ils sont courts, et ne permettent aucun débattement. Sous le choc, je ne vérifie rien d’autre.
Cloué, les questions fusent dans ma tête par dizaines: qu’ont touché les pompiers ? Les collègues ? Qu’avons-nous touché ? Quels ont été les chemins empruntés dans l’appartement ? Ce gars était-il seul au moment de sa mort et si non, qui se trouvait dans l’appartement à cet instant ? L’angoisse.

Premier réflexe, tout le monde dégage de l’appartement. On appelle en urgence le magistrat de permanence criminelle, lequel annonce son arrivée sur les lieux en compagnie de collègues de la Brigade Criminelle en observateurs. Demi maul (petite blague privée à destination de l’entente rugby du 36 Quai des Orfèvres dont les membres ne liront pas ce billet).
Débarque le chef d’unité, et le chef de service, prévenus aussi. Oui, la police est une institution hiérarchisée. Le chef d’unité est un mec solide – professionnellement parlant – bien que taillé à la serpe dans une brindille sèche. Il conseille et oriente, sans prendre la main. Il assure. Plus que moi (je note).
Le temps que le « Proc » débarque avec les saigneurs de la Crim’, sont sorties du chapeau – comme de bizarre – des tenues complètes de « scènes de crimes » nous permettant de poursuivre les investigations (Article 22 du règlement général d’emploi: « démerde toi comme tu peux »… ). La tenue coton-tige. Les voies des fournitures administratives étant désormais pénétrables, nous pouvons dès lors, sans crainte mais avec prudence, arpenter les lieux.

      Ndlr: A l’occasion de cette enquête, j’ai fait l’objet d’un prélèvement A.D.N, en vue de la « désincrimination » (veuillez pardonner le néologisme), tout comme mes collègues. Rien de choquant selon moi, mais ceci est une autre histoire. 

      On évite, autant que faire se peut, de manipuler le corps (le mal a déjà été fait vous me direz) mais on inspecte surtout. Il ne semble y avoir aucune trace de coup sur ce dernier, pas de plaie visible, aucune contusion, nous n’en sommes pas moins des non spécialistes.
Les liens sont vraiment tendus, sans marge de manoeuvre. Impossible de voir pourtant comment les liens ont été effectués, ceux-ci étant trop profondément ancrés dans les chairs. Hors de question d’y toucher avant l’arrivée de la Crim’. Et putain, ces ordis rangés impeccablement sans disque dur, ce banc de musculation, le back ground semble super glauque …

Le rouleau de film est sur la table, à trois mètres cinquante du corps, en léger décalage avec l’entrée de la chambre ce qui impose de décrire un virage. Or, la tête est entourée d’au moins trois à quatre tours dudit film, opaque au possible. Comment imaginer que cet homme a pris le soin de laisser une lettre  annonçant son suicide, posée à côté du rouleau, s’est enroulé la tête puis est allé s’attacher – à poil ou presque – au cadre du lit, de manière aussi déterminée ?

~ « La crim » ~

On nous annonce l’arrivée du substitut de permanence ainsi que des collègues de la Brigade Criminelle. L’affaire tombe au plus mal, ils sont sur une autre enquête qui monopolise toutes les ressources du service, autrement plus médiatisée. Ils annoncent la couleur d’emblée, le substitut le sait (c’te connerie). Et oui, la Crim’ a un certain poids. Ils en imposent, alors qu’en fait ils font caca comme moi régulièrement. Question d’aura probablement. Certains en abusent, eux sont plutôt détendus.
Nous leur faisons un compte rendu des premières constatations, de la disposition du corps et des éléments plus que troublants relevés. Ca leur fait bouger une couille sans frôler l’autre. Question d’habitude probablement.
Ils sont plutôt sympathiques mais la manière dont ils vont procéder est étrange. Ils s’équipent avec le substitut et pénètrent seuls dans l’appartement. Après quinze minutes, ils ressortent et nous demandent d’entrer. Les visages sont fermés. J’ai l’impression de passer sur le grill . Qu’avons nous raté ?
Nous nous dirigeons vers le corps et nous penchons plus sérieusement sur les liens. L’un deux est un noeud coulant … Il ne leur en faut guère plus.
Le verdict est sans appel pour la Crim’, il s’agit d’un suicide. Les regards se croisent, substitut, crim’, poulets de batterie, taulier, dans le désordre. Tout ça me paraît un peu prématuré mais bon, passons. Le magistrat nous laisse saisis de l’enquête, moment que le chef de service choisit pour manquer de s’étouffer. Nous recevons pour instructions de mener enquête (sur les bases de l’article 74 du Code de Procédure Pénale donc, rien ne paraissant suspect à ce stade …) en vue de l’autopsie qui doit avoir lieu au plus vite. Avec assistance des enquêteurs, donc bibi et son chef de groupe. Au moins, la transmission rapide de la procédure n’est pas nécessaire comme c’est le cas pour les autopsies sans assistance.
Autant vous dire que nous n’étions pas plus nombreux à bosser sur l’enquête, d’où l’étouffement du patron. Les collègues rompus à la procédure qui me liront imagineront sans mal.
Le substitut et la crim’ étant partis, il ne reste que nous, et un grand moment de solitude à venir (un ange passe, les ailes plombées d’une procédure épaisse). Pas la peine de vous préciser que pour le couscous de midi, c’était baisé.

~ Les conclusions ~

Nous avons donc bossé comme des chiens, sur les constatations, l’ensemble des scellés à réaliser (après exploitation des traces et indices), le cheminement possible des personnes éventuellement présentes avec lui au moment de sa mort (directions de fuite, vidéos éventuelles, enquêtes de voisinage, etc … ). Aucune hypothèse n’était écartée.
Nous avons été contactés par son employeur et auditionné ce dernier, lequel avait reçu la même lettre alambiquée et dactylographiée dans laquelle il annonçait son départ pour ailleurs (le lien avec les ordinateurs dépouillés de leurs disques durs me trottant dans la tête). Lettre reçue le jour de la découverte du corps, par voie postale. Nous avons entendu le peu de familiers restants, et qui sais-je encore. Nous avons fouillé son passé, un peu glauque, sa vie, ses moeurs … Nous avons envisagé plusieurs scénarios, mais rien ne permettait d’en dégager un qui soit totalement convaincant. L’autopsie a été donc été conduite, sur la base d’un « fouzitou » d’idées, et en n’excluant aucune piste. Une autopsie longue, très longue, complète, soit environ cinq heures.
Les liens – qui sont dans ce genre de cas laissés intacts in situ lors du transport du corps – ont été coupés sur le cadre de lit puis méticuleusement inspectés par un spécialiste. Il y avait bien un noeud « fixe » et un noeud coulant. Les conclusions de cette enquête me hantent parfois, puisqu’aucun élément suspect n’ayant été mis à jour, c’est la thèse du suicide qui a été retenue. Bien évidemment, tous les prélèvements nécessaires pour la recherche de toxiques, médicaments, stupéfiants, et imprégnation alcoolique ont été effectués. Les résultats ne sont pas immédiats en revanche. Ils n’ont rien appris de plus. L’enquête a donc été clôturée.
Et le suicide privilégié.

Sentiment d’inachevé donc, d’élément qui t’échappe. Probablement la raison pour laquelle je pense toujours à cette enquête qui pour moi n’a jamais été close. Comme un flottement quand j’y pense, peut être l’impression d’avoir raté quelque chose, puisqu’en définitive, une thèse a été retenue par dépit, du fait de l’impossibilité d’en démontrer une autre. Et pourtant, ce ne sont pas les faits troublants qui manquaient. Imaginez donc que ce garçon a, sobrement, préparé deux lettres annonçant son désir d’en finir avec la vie pour en poster une chez son employeur, avec le risque qu’elle arrive avant. Puis aurait rangé ses ordinateurs en prenant soin de se débarrasser de l’ensemble de leurs disques durs (on se demande bien pourquoi, mais surtout où). Puis aurait préparé méticuleusement deux liens, dont un ouvert puisque fixe et l’autre coulant.
Enfin, il aurait entouré son visage de film plastique (l’autopsie aura révélée quatre tours et demi au total), posé le rouleau sur la table, parcouru le chemin jusqu’à son lit, avec la difficulté que vous pouvez bien imaginer, aurait attaché un de ses poignets avec le lien fixe, puis passé son bras dans le lien coulant. Quand on pense à la volonté nécessaire pour accomplir tout ça en se sachant dans l’impossibilité de respirer (sans parler du stress), on se dit que la détermination sans faille déployée aurait fait merveille s’il avait choisi la vie.
Et si maintenant je vous apprends que la porte verrouillée de l’intérieur avec les clefs engagées dans la serrure pouvait être ouverte ou fermée de l’extérieur sans difficulté à l’aide d’un second trousseau, je ne doute plus du fait que vous allez – vous aussi – vous poser quelques questions.

J’ai entendu une phrase très juste dans une série policière que je trouve très bien réalisée et que j’adore (« Southland » pour les curieux) : « Un jour ou l’autre un flic doit apprendre qu’il ne peut pas sauver tout le monde ». En effet. Ce que j’ai appris de cette enquête et qui n’en est pas moins vrai, c’est qu’un flic ne peut pas toujours avoir les réponses aux questions qui lui sont posées.
Et ça, c’est tout aussi dur à accepter.

     Flam
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