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Il est bien des choses difficiles dans ce métier. Mais on s’y fait. Malheureusement, lorsque des enfants sont impliqués, on a beau dire, mais c’est compliqué.

C’est une des raisons pour lesquelles je n’irai jamais travailler au sein d’une unité pour mineurs victimes.

Pourtant, les violences faites aux enfants, et leur mort parfois, se croisent souvent. Et presque chaque collègue y a eu affaire. Parce qu’ils sont innocents, et sont donc le meilleur moyen de pression bien souvent. Ils catalysent la haine qui déchirent les êtres alors même qu’ils n’ont rien demandé. Des éponges avant l’heure. Laissons les Bob où ils sont et revenons à nos moutons.

L’histoire de ce jour n’est pas une histoire de violence, pourtant elle a laissé des traces.

Il est tôt en ce mercredi tandis que tombe la pelle. Pour une fois ce n’est pas un week-end, comme quoi les choses changent. Nous sommes appelés pour une découverte de cadavre. Encore une. Ce jour là, j’en verrai trois. Je suis alors de permanence « décès », celui qui aura à traiter « avec » tous ceux qui viendraient à périr de trépas sur mon ressort.

A cet instant, j’ignore encore de quoi il retourne, confiant en rien, mais sûr d’inconnues, je fonce, comme si le corps que j’avais à manipuler tenait encore à la vie. Rien ne sert de se précipiter sur un cadavre, c’est comme une bonne salade. Curieusement, mon chef de service et mon chef d’unité m’accompagnent. Je suis un jeune lapin, c’est vrai, mais là …

Nous nous y rendons sirènes hurlantes, alors même qu’il n’ y a pas urgence. Les visages sont tendus, l’atmosphère de l’habitacle délétère, bien que le véhicule n’ait pas été prêté à la BAC depuis fort longtemps (petite dédicace personnelle). Le trajet me parait long, poussif, la circulation infernale malgré les coups de klaxons et le gyrophare. Nous sommes à quelques cinq cent mètres des lieux.

Au pied de l’immeuble, on m’économise, on me berce de doux mots: en clair on me demande de garder le véhicule car « en cas que des fois la guerre éclate, par mégarde, je pourrais éventuellement être utile, afin de démarrer le véhicule pour fuir ». Nous nous trouvons alors dans le coin le plus boboïde de l’arrondissement. Je suis l’OPJ en charge des enquêtes décès. J’envoie respectueusement la chef de service se faire « cuire le cul » et lui emboite le pas, non sans lui avoir fait comprendre que je ne céderai pas.

Sur place, le calme règne, comme convenu. Enfin, le calme. Une grosse femme noire pleure, presque sans bruit, et chuchote des mots que je ne t’entends pas. Elle est manifestement en train de hurler mais moi je n’entends rien.  Déjà préoccupé par l’enquête qui démarre, je n’ai qu’un but. On parle d’effet tunnel. C’est très réel, et on ne peut mieux décrit. Je cherche un corps, du sang, des traces, de l’action bordel. Je farfouille, fouine, renifle mais je ne vois rien. Les visages dépités de ma hiérarchie m’intiment au calme, à la retenue.

On m’indique enfin ce pour quoi nous sommes là. La femme qui pleure est une nounou, qui garde, pour une famille dont les parents travaillent, un enfant en bas âge. Un enfant que la vie a quitté précipitamment, à l’aube, après un dernier sourire. Il est probable qu’il s’agisse d’une mort subite du nourrisson vu l’âge de celui qui ne s’appellera plus jamais l’enfant.

C’est là que tu te sens con en général, lorsque tu saisis pourquoi l’ambiance était aussi lourde, et que tu comprends en quoi l’air que tu inspires était brûlant. Subitement, ta tension retombe au niveau de celle d’un gosse de trois ans, mais étrangement ton coeur bat la chamade. Tu n’oses plus regarder cette femme qui n’est même pas la mère, et que maintenant tu entends hurler à t’en déchirer les tympans. Les regards se font graves sur toi, petit con plein de foutre enquêteur. Le seul lait qui coule encore vient de ton nez, abruti. Il te faut te recomposer une contenance, bien que tous tes gestes semblent maladroits et inappropriés. Tu sais qu’il est trop tard mais tu t’obstines. Tu es le dindon de ce qui n’est plus une farce.

Et malgré tout, il faut faire le boulot. Et aller voir le corps bien évidemment. Tu as l’impression d’avoir déjà passé mille ans dans cet appartement alors que ça fait à peine cinq minutes. On isole la nourrice – qui a fait appel aux services de police et de secours – après qu’elle trouve la sieste du matin un peu trop profonde. Et on entre dans la chambre. L’instant présent, inconvenant.

Tout y est beau, serein, calme. L’on oublie un peu vite qu’un petit corps vient d’y perdre la vie. On évite de toucher à tout. Ou plutôt on ne touche à rien pour éviter de continuer à se sentir con. Et par là même tenter de sauver ton cas que tu sens désespéré.
La chambre est belle, repeinte à neuf, pour l’arrivée d’un évènement qui comptait. Comme si le renouveau pouvait changer quoique ce soit au changement qui s’annonçait. L’on sent l’envie d’accueillir ce nouvel être au mieux, je le sais, j’ai fait la même chose en voyant arriver mon fils.
Le berceau est ancien, mais on sent un goût pour ces choses qui se transmettent, et tout lui est parfaitement restitué. L’odeur et la lumière filtrant la pièce sont parfaits. La température maitrisée. Rien ne justifiait qu’un drame ne survienne ici, c’est injuste, car tout n’y est qu’amour.
Pourtant, le petit Paul est paisible, serein maintenant, son sommeil n’a jamais été aussi profond. Ses petits poings fermés marquent encore la force qu’il a mis à laisser cette image de lui. Mais désormais il est parti, et ce sont ses parents qui arrivent.
A cet instant, rien n’indique qu’il puisse s’agir qu’autre chose qu’un malheureux évènement. La nourrice est pourtant sous bonne garde, s’il s’avérait que ….

Car le médecin est en chemin, lui aussi,  pour une fois à Paris, l’affaire étant ce qu’elle est. Je ne remercierai jamais assez les gens qui ont fait que le médecin arrive avant les parents.
La situation lui est expliquée, et ensemble nous nous rendons encore une fois dans la chambre.
« Aucune trace de violence n’est visible, je me demande si je ne vais pas délivrer un certificat de décès sans obstacle médico légal. Il semble, que, vu la position du nourrisson et son jeune âge, il s’agisse d’une mort subite »
« Docteur, nous sommes tous d’accord, nous savons tous ce qui arriverait dans le cas contraire », dit le chef d’unité.

Ce qui découlerait s’appelle une autopsie, des auditions dans un commissariat où rien ne viendra réconforter ces parents, du papier, des larmes et encore de la souffrance.

Le cas est entendu.

Tandis que j’entends les pas et les cris des parents, lourds, arriver vers nous dans ce lieu qu’ils ont si bien connus, je reçois l’appel qui allait me mener ce jour là vers le deuxième cadavre de ma journée. Je laissais mon chef d’unité et ma chef de service gérer la tempête qui arrivait, et, le coeur lourd d’avoir vu ce petit corps si beau n’avoir pu mériter de vivre, passait au suivant.

Au petit Paul.

 

Flam
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