15cpp le blog de police et douane judiciaire - la folie et l'homme au fusil - taser

Ma voix ne tremble pas, et rien que ça, c’est bizarre. J’ai crié :

« GENDARMERIE TASER! GENDARMERIE TASER! »

Et je viens d’appuyer sur la détente. Je n’ai pas réfléchi. J’ai bondi. J’ai agi. Comme si l’arme était le prolongement de ma main. Je suis incapable de dire où j’ai pointé le laser, je ne serais pas fichu de décrire le visage de cet homme. Je ne sais qu’une chose : il tient un fusil. Et il pointe ce fusil chargé sur mon chef. Mais pourquoi il ne tombe pas ? J’ai vu les fils de cuivre partir. J’ai vu les ardillons se planter ! J’entends l’arc électrique crépiter. Pourquoi ne tombe-t-il pas ? L’analyse ne sert à rien. J’ai raté mon coup*.

Je suis sorti de ma cachette. J’ai raté mon coup.

Il peut se passer n’importe quoi, à présent. L’homme au fusil se tourne vers moi. Est-ce que je suis devenu sa cible ? Sa menace ? Le fusil pointe dans ma direction. Je range le taser, je sors mon arme à feu. Vite. C’est bizarre non ? Je suis comme maître de mes gestes, je ne tremble plus. Mais le gilet pare-balles qui me gênait il y a un quart d’heure dans la bagnole me paraît soudain trop léger, trop fin… C’est ça l’effet du drill** ? C’est à ça que sert l’entraînement ? Je ne sais pas.

Le stress paraît aussi intense que le calme absolu. Je n’ai pas eu à chercher pour ranger le taser ou sortir mon arme. Putain d’adrénaline, putain d’effet tunnel. Je ne vois même plus les bagnoles qui étaient garées à cheval sur le trottoir, je n’arrive même plus à me situer dans cette rue. Mon environnement est flou. Impossible de situer les camarades. Il y a moins d’une minute j’étais planqué derrière une bagnole et je me voyais mourir en observant cet homme passer à cinq mètres de mon terrier, chargeant son fusil. Le bruit des cartouches. Le bruit de l’arme. Maintenant je suis face à lui, je l’affronte ? Sans le voir. Je suis concentré sur le fusil, je vois ses mains, une est en bas de la crosse, l’autre tient le canon. Quelle est sa logique ? Je sais que j’ai croisé son regard lorsque nous sommes arrivés en bagnole dans le quartier : il déambulait, canon sur l’épaule. Nous avons tout juste eu le temps d’un repli avant qu’il ne nous braque. Fusil chargé, il se dirigeait vers sa femme et ses deux gosses fuyant le domicile. Que cherche-t-il maintenant ?

« GENDARMERIE LÂCHE TON ARME OU JE FAIS FEU! »

Les voix de mes trois équipiers résonnent dans mon dos. Je les avais complètement oubliés. Ils sont postés derrière des bagnoles, 15 mètres en arrière. Leurs voix m’ont sorti de mon état léthargique, je vois désormais ses yeux, je vois ce qui me semble de la folie dans son regard vide. Cet homme n’a pas un gendarme face à lui. Ni même un homme. Il est en train d’affronter une force maléfique. J’ai l’impression que le face à face dure depuis plus d’une heure alors qu’il ne s’est écoulé que quelques secondes.

Le gars manipule le fusil. Mon doigt resté le long de la carcasse de l’arme glisse sur la détente, j’inspire puis je bloque mon souffle. Et puis je comprends. Une fraction de seconde, presque trop tard. Il n’a pas atteint son objectif, je ne lui ai pas tiré dessus, il retourne désormais l’arme contre lui. Le canon est posé sur sa gorge.
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« JE VAIS ME BUTER! »

Je relâche, j’expulse le peu d’air qui me reste et dans le même mouvement je range mon arme. Je sors à nouveau le taser, je clipse la seconde cartouche, trois pas en avant, la tête dans les épaules, les bras quasiment tendus, « TASER! » Je tire à nouveau. Mes poumons se compriment, je suis en plein stress. Les sommations sont sorties toutes seules. La position du tireur est venue instinctivement. L’expression « marteau thérapie*** » prend aujourd’hui tout son sens…

Il subit la décharge, il tremble mais ne tombe toujours pas. La murette derrière lui le maintient debout et retient sa chute. Son fusil dans la main droite. Je cours, j’arrache le fusil d’une main et le saisis à l’épaule de l’autre. Je le projette au sol et envoie deux coups de pieds dans ses côtes. Je ne sais pas comment je fais ça. Sans doute un tour de force avec le carburant du stress : je l’ai envoyé valser d’une main alors que je tenais encore le taser. Les camarades arrivent à la rescousse. L’un prend le fusil pour le sécuriser. Deux autres maîtrisent le gars au sol, alors qu’il continue à se débattre. Le courage, ou la maîtrise, ou le devoir ou ce que l’on veut, laisse juste place à la colère. Je suis sous le choc, je viens de réaliser ce qui s’est passé.

Mon boss m’isole, il me met à l’écart du forcené. Lui aussi a été menacé par ce mec et il sait donc dans quel état d’esprit je suis. J’ouvre enfin les yeux, je pensais avoir vécu un duel à la John Wayne mais je m’aperçois que le public est en nombre. Les riverains sont sortis de leurs habitations, ils observent la scène médusés. Le bougre se débat toujours au sol comme un beau diable. Difficile de le maîtriser sans donner de coup, même à trois mes camarades sont à la peine. Je reprends mes esprits, l’instinct professionnel reprend le dessus. Je fais le tour de mon matériel, voir si je n’ai rien perdu. Je fais le tour des habitations pour demander aux gens de regagner leur maison. Un collègue passe en courant à côté de moi, il part chercher la bagnole pour charger le forcené.

Au passage il lance un « hey le héros tu ramasseras les confettis ». Je n’y avais même pas fait gaffe sur le moment, mais la cartouche de taser une fois percutée libère des confettis pour marquer la position du tireur. Le boss siffle la fin de la fête, il est au téléphone avec le commandant. L’adrénaline va maintenant laisser la place à la mémoire.

Il faudra remplir de la paperasse.

Au mieux.

 

*Lors du débriefing mes camarades m’apprendront que le premier ardillon de la cartouche s’est planté dans la crosse du fusil du forcené, raison pour laquelle le tir n’a pas eu l’effet escompté.

** Drill : terme militaire descriptif d’un entraînement poussé en vue de l’acquisition d’un savoir faire particulier. Se dit des enseignements visant à reproduire des manoeuvres particulières en situation de stress extrême.

***Marteau thérapie : expression purement gendarmique souvent utilisée pour définir la répétition d’un mouvement à l’entrainement.

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