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   C’est en écoutant le titre de Chinese Man, de l’album Groove sessions vol. 2 (Chinese Man Records), que m’est venue l’idée de ce billet. L’histoire d’un mec ordinaire, que rien ne destinait au demeurant à se retrouver devant moi. Une histoire triste.
   Et pourtant. Pourtant j’adore ce morceau, ce n’est pas lui rendre hommage (vous voulez un lien ? –> ).
   J’étais alors dans mon premier poste, dans un service d’investigations (pour plus d’explications, je vous invite à lire mes premiers billets, ici et ). Un week-end de permanence comme il en revient toutes les trois à quatre semaines dans ce genre de service.
   Croyez-moi, vous chérissez vos samedis et dimanches de repos. Parce que la semaine vous bossez (le rythme hebdomadaire basique d’un policier – en cycle hebdomadaire – est en principe de 40h30).
   Ce samedi donc, je prenais la permanence de matin (6h30 – 14h30).
   Dix gardes à vue au compteur, du boulot mais rien d’insurmontable. Les permanences décalées ne sont en général montées que par deux effectifs. Je me trouvais en binôme avec un ancien, un brigadier chef qui avait (a toujours en fait) trois fois plus d’années de « boîte » que moi. Il se dirige aujourd’hui vers une belle fin de carrière, fort de l’expérience qu’il a acquise dans ses précédents puis auprès de mes mentors. Bon vent l’ami, mais ne pars pas trop loin, tu me dois un verre.
   C’était un samedi comme je les vomis. Peu de sommeil et trop d’abus, pour cause de soirée à la maison, je pris péniblement la rame qui me menait aux bureaux de la permanence du commissariat, concurrençant par là les « cloches » des souterrains, manifestement bien plus frais que moi. J’effectuais la relève, et buvais du bout des lèvres un mauvais café lorsque la première présentation (une affaire, un flagrant délit en général, effectuée par les collègues de voie publique est présentée pour appréciation à l’Officier de Police Judiciaire de permanence). Bibi donc si vous suivez. Imaginez ma gueule. Ceux qui me connaissent n’auront aucun mal.
   Une belle affaire. Deux toxicomanes qui venaient de cambrioler le pavillon d’un familier, pris la main dans le sac avec le butin. Du miel (copyright @Elvis). Garde à vue (droits subséquents bien évidemment, dont il me semble inutile de parler encore une fois, non ? ), fouille du véhicule, auditions, on avançait au plus vite le dossier qui valait mieux que les « petites » affaires de la nuit, elles-mêmes déjà avancées (par là, j’entends les enquêtes ne nécessitant que peu d’investigations et pour lesquelles une décision du magistrat peut être rapidement obtenue). Cette nuit là, petites elles l’étaient, heureusement.
  Quand arriva mon champion.
  Un « flag », authentique, en pleine rue. Je rappelle à cette occasion que tout citoyen est fondé à procéder à l’arrestation de l’auteur d’un crime ou délit flagrant dont il est le témoin. Ceci découle de l’article 73 du Code de Procédure Pénale (par ), dont personne n’est censé ignorer les termes. A bon entendeur. Un homme, ordinaire, en apparence, qui après de trop longs déboires, en venait ce samedi matin pluvieux à foutre sur la gueule de Madame. Lui « bomber la guérite » comme on dit souvent.
Devant quatre témoins, oiseaux de nuit de passage (la référence musicale n’aura pas échappée aux plus attentifs). Epic fail.
   Il m’est donc présenté à la permanence par les effectifs interpellateurs. Compte rendu, invitation à être entendus des témoins, présentation de la future plaignante. Stupeur, elle a la tête comme un compteur à gaz (probablement l’expression la plus usitée chez nous), elle saigne du nez, l’oeil boursouflé, la lèvre ouverte. Il a eu la main lourde manifestement. Elle a refusé les soins des Sapeurs Pompiers bien évidemment appelés par les collègues.
   Je place Monsieur en garde à vue, avec notification différée de ses droits, celui-ci étant passablement « beurré comme un petit Lu ». Nous tentons de le faire souffler dans l’éthylo histoire d’avoir une idée du taux d’imprégnation, mais il est odieux, arrogant, vindicatif. Il refuse. Ca ne va pas arranger ses bidons.
   Ce n’est pas à vous, ou du moins certains d’entre vous, que je vais apprendre que la viande saoule est la plupart du temps peu coopérative …  Il me menace de me poursuivre devant tous les tribunaux subsistants à ce jour. Je lève l’oeil droit, prend mon air le plus intelligent (type bovidé flegmatique) et je l’ignore royalement pour le moment, sentant pourtant monter les abeilles en moi. Il passe donc par la case dégrisement.
   La plaignante est entendue sur les griefs qu’elle a à formuler contre ce dernier. Elle souhaite déposer plainte. Nous lui expliquons patiemment les conséquences que vont entraîner la procédure qui débute, pour lui comme pour elle, qu’elle choisisse de déposer une plainte ou non. Dans les textes aucune différence, le Procureur étant le seul décisionnaire quant à la suite à donner aux plaintes. Dans les faits, il est certain qu’une procédure pour laquelle la « victime » (j’en vois bondir au fond de la salle) ne dépose pas plainte a tout de suite moins de poids. Logique imparable.
   Le couple n’a pas d’enfant. C’est déjà ça. Nous abordons l’histoire du couple, les difficultés, la survie (ils résident dans un ensemble généralement appelé « cité pourrie » – la terminologie a été changée –  difficile de l’arrondissement), éléments qui nous amènent au motif de la dispute qui nous concerne présentement et aux coups qu’elle déclare avoir reçus. Une accumulation de non-dit, de suralcoolisation, et cette nuit d’ouverture de vanne. Heureusement d’ailleurs qu’il n’avait rien en main à cet instant, compte tenu de la violence des coups portés. Elle ne serait peut être plus là pour en parler. Ca arrive, souvent, soit dit en passant.
   Aux alentours de treize heures, l’intéressé semble être revenu à de meilleurs sentiments. Il refuse toujours de souffler, néanmoins, il semble lucide et en mesure de comprendre la portée de la mesure prise à son encontre et les droits qui en découlent et que je m’apprête à lui notifier.
   Il comprend parfaitement, il me déclare vouloir assurer seul sa défense, et ne pas vouloir être examiné par un médecin. Et oui, Mesdames et Messieurs les avocats, ça arrive fréquemment, contrairement à ce que vous semblez croire. Soit. Je choisis pourtant de l’envoyer voir un médecin car il est porteur de marques, plutôt des griffures, semble t’il défensives de la part de Mme. Normal. Il me faut donc envisager qu’il se voit délivrer une I.T.T (Incapacité Temporaire de Travail, notion « abstraite » qui permet de fixer des seuils en matière de violences notamment, et qui a trait à la durée pendant laquelle les actes habituels de la vie courante peuvent être entravés, gênés voire devenus impossibles : plus de détails par ici ). Cette même I.T.T qui sera octroyée à Madame (pas la « même », mais sur le même fondement). Car nous enquêtons à charge, mais également à décharge. Certains à la chevrotine. En l’espèce il a des blessures vraisemblablement consécutives aux faits, je dois les faire constater et permettre au praticien de les « chiffrer ». Je dresse donc réquisition à cette fin.
   Je suis relevé par les collègues d’après midi, mais je décide de rester pour continuer à bosser sur la procédure, n’ayant rien de mieux à faire que de prendre un bon repas et du repos.
   Je suis destinataire de l’I.T.T de la plaignante dans le même temps. Elle s’est vue octroyer six jours tout de même, les blessures étant « importantes », plus sûrement impressionnantes d’ailleurs, mais pas de nature à occasionner une gêne véritable dans les actes de la vie courante.
   Quant à Monsieur, le « car » (comprenez le véhicule dédié) chargé du transport pour qu’il aille se faire examiner par le médecin n’est pas disponible. J’ai donc largement le temps de procéder à son audition. Ne restera alors que l’examen médical, une nouvelle audition, une confrontation comme souvent dans ce genre d’affaires.
   Je vais le chercher en cellule. Il a retrouvé, comme moi – après dégrisement – figure humaine. Ici, les cellules sont confortables et propres, modernes car récentes. J’ai connu bien pire croyez moi. Je monte à la permanence et m’installe sur un pc. Grande identité (nom, prénom, date et lieu de naissance, domicile, téléphone, filiation, enfants, permis, antécédents judiciaires, addictions diverses etc …), histoire du couple, déboires éventuels, back ground professionnel …
   On vise large pour essayer de comprendre. Puis on en vient aux faits qui l’emmènent devant moi. Je lui demande de me raconter sa soirée jusqu’au moment de son interpellation.
   Je le laisse parler, il me raconte sourire aux lèvres qu’il n’a rien fait. Je me fissure (« visagalament parlant »), j’ai quatre témoignages concordants qui établissent qu’il lui a courageusement bombé la paillasse. Ça commence mal, il se marre, commence à hausser le ton alors même que je n’ai pas posé de question directe pouvant mettre à mal sa version. Mon binôme,  resté lui aussi pour avancer le dossier de cambriolage, me voit fulminer, assis en face de moi. Il jubile, il est d’un calme à faire peur. Les collègues se succèdent dans le bureau, posant diverses questions au sujet des dossiers en cours. Je n’écoute même plus.
   J’attaque donc dans le bois dur, posant les questions qui fâchent. Je le bombarde, il reste de marbre mais il commence lui aussi à monter en pression. Je commence à hausser le ton. Quel intérêt auraient quatre personnes qui ne le connaissent pas, à déclarer de concert, et de manière concordante qui plus est, qu’il a porté de sérieux coups à sa compagne ?
   Réponse: ce sont tous des menteurs, Madame la première …
   Enfin, plus exactement, c’est lui qui dit la vérité. Les gardés à vue ont une fâcheuse tendance à ne pas répondre aux questions qui leur sont posées, du moins pas directement.
   Je lui apporte les éléments à charge qui ressortent de la procédure, un par un, les détails des coups décrits par les témoins et qui collent avec les déclarations de sa compagne, plaignante. Il ricane. Je hurle. Il me demande pourquoi je lui crie dessus. Beaucoup de monde dans les bureaux se demande pourquoi d’ailleurs. C’est vrai, les violences conjugales ne sont « pas du tout » la marotte du Parquet. Je lui explique les conséquences possibles de ses actes, la politique actuelle dans ce genre de faits, et le sens de l’humour relatif des magistrats face à de telles déclarations appuyées par des éléments. Il est vrai que bien souvent c’est la parole de l’un contre la parole de l’autre, si ce n’est les traces de coups éventuelles. Bien que rien ne puisse établir souvent que les coups ont été portés par M. à Mme (plus rarement l’inverse).
   Mais là, l’affaire est carrée. Ses dénégations n’ont donc pour seule conséquence que de me faire monter en pression. Je pose toutes les questions nécessaires, jusqu’au bout, qu’il balaie toutes d’une main, avec une mauvaise foi crasse et un aplomb de professionnel. Pourtant il ne l’est pas. C’est, semble-t-il, la première fois qu’il lève la main sur Madame.
   Je mets fin à l’audition, rien ne sert de continuer, j’ai en main le plus beau PV de « chique » de la semaine. Il discute toutes les questions en relecture, et j’effectue quelques modifications à sa demande, qui ne font que l’enfoncer un peu plus bas et lui demande de signer ses déclarations. Il refuse. Grand bien lui en fasse. Je lui explique que ce sont ses propres déclarations, qu’il vient de relire et avec lesquelles il semble d’accord. Je lui explique que je ne vais rien modifier, certainement pas après. Il finit par signer.
  Je le descends en cellule (les bureaux sont à l’étage et nous sommes en démocratie, rassurez-vous, je ne lui ai donc pas fait plus de mal).
  Je laisse donc aux collègues de l’après midi le soin de l’envoyer voir le médecin, éventuellement procéder à une nouvelle audition et bien sûr, en cas de persistance sur cette voie, de conduire une confrontation avec son « accusatrice ».
   Puis je m’engage sur le chemin du retour, pensant déjà à m’affaler mollement sur mon canapé pour une sieste sans rêve. Que je crois …
   Un collègue qui reprend le dossier m’appelle, pour me dire que mon champion veut absolument me parler, qu’il a des choses à me dire. Seulement à moi (le casse couilles). Putain il était temps … Je décide donc de repartir au service. Ce serait dommage de priver ce brave homme de son besoin de se soulager.
   Lorsque j’arrive, il est en pleurs dans les cellules, il hurle, tape sur la porte, mais se calme en me voyant. Pas courant. Il me dit que j’avais raison, oui, il a tapé sur Madame – il regrette – que j’ai eu raison de lui crier dessus et de m’énerver. Les témoins étaient bien là, et ont bien vu ce que Madame a décrit. Il me dit qu’il n’en peut plus, qu’il a complètement pété les plombs. Je le calme, lui explique la suite de la procédure. Je tente de lui faire comprendre que les faits sont là et qu’ils ne peuvent être effacés. Il le sait mais il ne réalise pas la gravité de son geste, je lui propose d’être entendu à nouveau par un autre collègue et d’être examiné par un médecin à ma demande. Il acquiesce. Je lui expose la suite des évènements, le défèrement qui va suivre – sans nul doute – la nuit au dépôt, la comparution immédiate, la possibilité de demander un avocat qui le défendra au mieux. Il est d’accord, il veut en finir. En même temps, il n’a plus le choix.
   Je le place donc entre les mains d’un collègue que je sais être calme et le salue. Il me demande mon nom et les coordonnées du commissariat, je les lui donne.
   Il a probablement passé une sale nuit ce jour là, alors que moi j’ai dormi comme un bébé.
   Je ne l’ai jamais revu, mais à l’issue de la procédure qui a pris fin le concernant, il m’a appelé.
   Il m’a rappelé que ce jour là quelqu’un lui a parlé plus fort qu’il ne l’avait fait sur Madame. Il m’a dit que l’électro choc qu’il avait reçu lui avait fait du bien. Je suis heureux de l’avoir aidé, même si je regrette d’avoir eu à en arriver à m’énerver.
   Il m’a dit avoir été condamné, ce dont personne ne doutait, mais avoir été soulagé par une peine qu’il estimait méritée et mesurée.
   Madame lui a pardonné – « chose peu ordinaire » – mais au moins, de leur histoire, je n’ai plus entendu parler.

Flam
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