Do_Not_Cross,_Crime_Scene
     C’est l’histoire d’un mec qui ne savait pas voler, ou à tout le moins qui ne le voulait pas cette nuit là.
L’histoire d’une soirée entre gens de mauvaise compagnie qui finit mal. L’histoire d’une enquête touffue, un week-end de permanence, et les mois qui suivirent.
 
     Nous sommes samedi, nous buvons le café en prenant connaissance des dossiers de la nuit et de ceux de la veille qui ne sont pas clos. Je suis de permanence avec mon mentor, celui dont je rêve d’intégrer le groupe. Il m’a pris sous son aile peu après mon arrivée. J’en apprends beaucoup à son contact.
 
     Lorsque l’appel tombe, nous venions de faire remarquer que la permanence était calme. Il est des moments comme cela où il convient de fermer sa gueule. Le compte rendu de la station directrice est laconique: un homme a fait une chute, dans des circonstances indéterminées, depuis le balcon d’un appartement dans un ensemble d’habitations communément appelé « cité pourrie » de l’arrondissement. L’intéressé est manifestement mal en point, son crâne étant entré directement en contact avec le sol à l’issue de ladite chute. Pronostic vital engagé. On fonce, mon chef ayant décidé de m’accompagner.

     Sur place, c’est la cohue, une nuée de petits hommes bleus s’affaire en bas de l’immeuble. Les premiers éléments nous ayant été communiqués sont les suivants :

          * une soirée a eu lieu dans un des appartements de la barre d’immeuble, dont le nombre d’invités reste à déterminer
          * à l’issue de la soirée, soit il y a environ 35 minutes, heure de l’impact, tous les invités sont précipitamment rentrés chez eux, la fatigue commençant à se faire sentir
          * seule la locataire en titre est restée sur place

     Cette dernière, manifestement très avinée, bredouille quelques mots, inaudibles (et qui de toute façon ne sont pas recevables vu son état d’imprégnation avancé). Elle est ce qu’on appelle manifestement « pliée comme un cartable » (copyright @amiraltiti). Elle est « interpellée », au sens légal, et placée en garde à vue avec notification différée de ses droits. Concrètement, ses droits lui seront notifiés lorsqu’elle aura dégrisé. 
     Revenons à nos moutons et tentons de savoir ce qu’il s’est passé.
     Dressons constatations comme suit:

Sur la situation géographique
 
     L’ensemble d’habitations dit « de la cité pourrie », tient place sur les boulevards extérieurs de la capitale à proximité immédiate d’une porte permettant l’accès à un noeud autoroutier. Abritant environ 1500 personnes, elle est réputée sensible, et est le siège de nombreux trafics. La diversité de sa population est à l’origine de fréquentes tensions. Elle est organisée de telle sorte que, quand une grappe de poulets y entre, elle va fatalement se prendre quelque chose sur la gueule, l’hostilité des petits caïds locaux étant au moins égale à la persistance des forces de l’ordre à vouloir l’adoucir. Il n’y a qu’un seul point d’entrée qui fait également orifice de sortie. 
     L’appartement au sein duquel s’est dénoué le drame est situé au troisième étage de la première barre de la cité, qui en constitue en quelque sorte le rempart. Notez que le balcon se trouve à l’aplomb de l’accès aux caves, en pente raide, bétonnée avec le plus grand soin en granulés. Parfait pour les gommages. Rajoutez donc trois mètres depuis le seuil … Voilà voilà, ça a du piquer un peu. En témoigne la flaque de sang sur le sol. 
     Nous accédons à l’appartement. 
 
Sur le lieu des faits
 
     Le logement est situé au troisième étage, porte droite. L’accès s’y fait par une porte blindée à six points, sur laquelle aucune trace d’effraction n’est apparente. Elle était claquée au moment des faits, du moins à l’arrivée des effectifs premiers intervenants sur place. Accédons à l’appartement bizarrement vide de tout autre occupant (huhuhu). De type F3, d’une superficie approximative de 65m², l’ensemble – sommairement et modestement meublé – est en grand désordre et d’une propreté douteuse. Des tâches parsèment le linoléum hors d’âge, de toutes natures et origines : terre, nourriture, crasse, et sang maintenant … Les peintures défraîchies et tapisseries immondes sont zébrées de traînées noires. De nombreux cadavres de bouteilles vides trônent sur une table devenue basse sous le poids des âges et de la misère du monde qui s’y est reflétée. On note la présence de mégots de joints et de traînées blanches pouvant être de la cocaïne. Un vrai bouge. Il y a également des traces de lutte.
     Tout est organisé, après l’entrée, autour du salon/salle à manger, pièce à survivre plus qu’à vivre, avec un fond une cuisine ouverte absolument dégueulasse. Je n’y élèverai pas des porcs. Les deux pièces permettent l’accès au balcon qui coure sur toute la longueur de l’appartement. A main droite, après l’entrée, se trouve une première chambre, devrais-je dire un véritable dépôt de fringues, et un lit double cradasse : la suite parentale …
     Un petit couloir permet l’accès à une seconde chambre, celle d’un adolescent visiblement, curieusement rangée en regard du reste, et la salle de bains, véritable cabinet de curiosités du poil. 
L’ensemble est relevé par un petit bouquet de senteurs du plus bel effet, tabac froid, sueur et renfermé, piqué de cette légère odeur métallique laissée par le sang. Un bonheur. A saisir, libre tout de suite, vu la merde dans laquelle se trouve la locataire. Prix attractif. 
     Le balcon, l’endroit le mieux rangé puisque vide, comporte également quelques traces de sang. A son extrémité ouest, et à l’aplomb, la flaque de sang rappelle la dureté de la chute. 
     Nous faisons bien évidemment appel aux services de l’Identité Judiciaire, qui sera chargée de constituer un album photographique et d’effectuer le relevé des traces et indices.
      Les constatations sont longues, j’y consacre une bonne partie de la journée.

                                                      De l’enquête de voisinage
 
     L’accueil est cordial, chaleureux, on sent que nous sommes les bienvenus ici. Néanmoins, la locataire qui a accueilli la petite nouba est coutumière du fait et semble s’être attirée les foudres de ses voisins. Merveilleux. Les langues se délient. Il semble qu’au moins 4 à 5 personnes aient été conviées à une petite sauterie pépito-banga des plus calmes. Résumons : ils ont fait chier le voisinage toute la nuit. Au petit matin, il a eu des cris, puis subitement le silence. Probablement le moment de déchirants « au revoir ».
     Faisons retour au service.

     Là, techniquement, c’est le moment où tu bécannes (tapes à l’ordinateur) réellement les constatations, ce qui selon les affaires, peut prendre des heures. Tandis, que le chef s’occupe de la procédure, et donc de la garde à vue « en cours » de la locataire. Dans le même temps, mais je ne le précise pas, l’état major t’appelle vingt fois pour te demander des détails qu’ils ont déjà en triple exemplaire, mais transmis à douze personnes différentes incapables de relayer les infos. On te demande souvent à quelle heure tu vas interpeller des gens que tu n’as pas encore identifiés. La plaie. 
 
    Sur les premières heures de garde à vue de la locataire
 
     Après complet dégrisement, les droits de cette dernière lui sont notifiés. Elle demande à s’entretenir avec un avocat. Tu m’étonnes … Elle est entendue une première fois brièvement, audition à l’occasion de laquelle elle confirme la présence de plusieurs personnes dans son logement une partie de la nuit pour une petite fête entre amis. Force alcool a été consommé, ainsi qu’un petit peu de cocaïne. Fabuleux, pourtant la fin de la soirée s’est passée normalement selon elle, à l’exception du convive qui a fait du base-jumping depuis son balcon. Elle n’était pas conviée au baptême. Elle est même allée se coucher, atteinte d’une subite fatigue, le calme dans l’appartement étant également propice à un repos mérité. Un détail. 
     Nous retournons donc sur les lieux avec elle afin d’y conduire une perquisition. Laquelle n’apporte guère d’éléments nouveaux si ce n’est que les traces blanchâtres sur la table basse sont bien des reliquats de traits de cocaïne. Cocaïne amenée sur place par un convive dont elle ne connait ne le nom ni l’adresse. C’est bizarre, moi je lance rarement des invitations contre X … Etrangement, aucun de mes convives n’est sorti par la fenêtre non plus. 
     Nous l’emmenons sur le balcon et lui montrons la flaque de sang à l’aplomb du balcon. Elle est fébrile mais nous présente son air le plus intelligent. Une réussite, elle ment et mal en plus. 
     Retour au service où une nuit réparatrice l’attend.

                                Sur la fin de la garde à vue et les investigations qui suivirent
 
      Le lendemain, la locataire est entendue à nouveau, et reviens à de meilleurs sentiments. Elle nous communique le nom et le numéro de téléphone d’une des personnes présentes, lequel serait manifestement son amant. Elle communique également le prénom et le signalement d’un homme (signalement très reconnaissable et atypique) de celui qui serait à l’origine du drame comme elle dit … Nous y voilà. A la question « qu’entendez vous par drame ? », elle est gênée, mal à l’aise, elle maintient qu’elle est allée se coucher mais a entendu des cris et hurlements. Elle se ne serait pas affolée plus que ça et serait restée couchée. Personnellement, j’entends des hurlements et échanges vifs de voix dans mon appartement, ainsi que des bouteilles qui se brisent, je ne tente pas de me rendormir. Je ne serais même pas allé me coucher pour tout dire. Passons. Le reste de son audition est du même acabit : elle tourne autour du pot sans cesse et ne veut pas dire ce qu’elle a vu. Soit. Elle semble craindre l’homme qui a pris la fuite et au signalement si particulier. Il y a de quoi … 
      Dans le même temps, son amant est contacté, il se présente spontanément au service à notre demande. Après s’être vu expliquer qu’il valait mieux venir donner sa version que de se faire interpeller comme un malpropre chez ses parents. En effet, celui-ci est âgé d’une trentaine d’années,vit chez ses parents mais ne s’appelle pas Tanguy. Rapidement entendu, l’histoire qu’il raconte donne un tout autre éclairage à l’affaire. Il est confronté à la locataire, puis la mesure de garde à vue de cette dernière est levée (son rôle étant mineur, et compte tenu du fait qu’elle ne risque pas de se mettre en cavale). En effet, dans l’attente de connaître la version qui se rapproche le plus de ce qu’il s’est passé, il convient de garder du temps de GAV pour plus tard, une fois que nous aurons tout le monde sous la main.  
 
                                                             De la version de l’amant
 
      L’histoire qui nous est contée par ce dernier diffère sensiblement de celle de sa chère et tendre, même si celle-ci s’est montrée plus raisonnable lors de la confrontation. Objectivement, sa version ne tenait pas une seconde. 
     Et en fait d’histoire, nous voilà servis: la locataire a convié son amant et une connaissance de ce dernier (la « victime ») afin de passer une soirée agréable dans un cadre idyllique (bougies, whisky de qualité – du J&B autrement appelé jus de bagarre, vodka chaude et pistaches). La fête étant plus folle avec des gars pleins d’alcool, la locataire invitait deux individus du quartier, passablement éméchés, qui venaient avec leurs munitions, d’aussi grande qualité. Et un peu de cocaïne aussi, pour se redonner la pêche. 
     Détail d’importance, l’un des deux, au signalement si particulier, est connu pour être un authentique connard, agressif et violent. Et ce qui devait arriver arriva. Prenant en grippe le comparse de l’amant, celui que nous nommerons « Momo », car tel est son surnom, n’a cessé de le titiller (j’aurais pu employer le terme chier dans les bottes) toute la soirée avec des mots doux, probablement liés à sa couleur de peau et à ses origines, soit les mêmes que lui, l’Afrique. Les mots ne semblant pas atteindre sa victime, d’un flegme à tout épreuve; au petit matin, il décidait d’en venir aux mains, pensant logiquement que ses arguments rentreraient mieux aux poings. D’où le sang. Les échauffourées se poursuivent sur le balcon où la victime s’est réfugiée et les coups continuent à pleuvoir. Jusqu’à ce que ce dernier décide de prendre la fuite, en enjambant le balcon. Mauvaise idée, puisque son agresseur, plus que jamais en position de force, attend qu’il soit suspendu dans le vide, pour lui balancer un coup de pied au visage en lui disant « tu veux voler ? Alors vole ». Le malheureux n’a pas eu le temps de déployer le parachute. 
     Dans l’appartement, dans le salon précisément et sur le balcon, où tout le monde est encore présent – je dis bien tout le monde – un ange passe, les ailes lourdes de bris de verre et de vapeurs de mauvais alcool. Envolée de moineaux. Fatigue soudaine certainement. Reste la locataire. 

De l’audition de la victime
     La victime est une petite frappe de la banlieue sud. Mais ce soir là il n’avait fait de mal à personne. Si ce n’est amener un peu de poudre pour la fête. Son pronostic vital était engagé mais finalement il s’en sort sans séquelle. En cas de guerre, il pourra entrer en Résistance. De la carne. 
     Sa version colle avec celle de l’amant, à peu de choses près. Rien de très probant dans ses déclarations. 
     Il écope néanmoins d’une belle I.T.T, et d’un trou dans la caboche, du fait de l’hématome. Pour la petite histoire, il a été exécuté quelques années plus tard au 11.43 dans sa banlieue sud. Quelques percées de plus. Je ne le pleurerais pas. 
 
Des investigations qui permirent de clore le dossier
      Le signalement si atypique s’est avéré parlant, puisque c’est mon chef de groupe qui l’a rapidement identifié pour l’avoir interpellé plusieurs fois par le passé. Un toxico putride, aux dents pourries et aux cicatrices visibles. Un type en voie de clochardisation, un cloporte parasitant tout ce qu’il touchait. L’identification fut formelle et sans détour par la locataire et l’amant. 
     Nous lui avons longtemps couru après, en vain, et avons identifié et eu en garde à vue tous les protagonistes présents, y compris le quatrième, sauf l’auteur principal. 
     Car au final, tout le monde a essayé de le calmer, en vain. Encore un qui possédait un gros potentiel de connerie, et qui, aidé par l’alcool, ne devait en être que plus agréable. 
 
     Il a fini par être inscrit (au fichier des personnes recherchées), et a été interpellé plusieurs mois plus tard à l’occasion d’un contrôle de routine. Il a eu le droit à sa garde à vue, à la mise en examen et à l’écrou. Il y a été fidèle à sa réputation. Alors en garde à vue il a parlé car sa cavale lui a coûté. De façon circonstanciée il a raconté sa soirée, en minimisant sa participation. Nous ne l’aurions pas respecté s’il ne l’avait pas fait ceci dit. Il a bien dit s’être battu avec sa « victime » après avoir été provoqué par ce dernier. Evidemment, la confrontation n’a jamais eu lieu avec sa proie, celui-ci n’ayant plus déféré à nos convocations par la suite. Il a reconnu l’avoir poursuivi sur le balcon. L’avoir aidé à franchir le pas pour le grand saut aussi, puisqu’il voulait manifestement partir. 

     Mais l’inviter à voler, ça jamais, faut pas déconner. 

Flam
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