Vendredi, 13h – Paris
Je finis, péniblement, fatigué, mon deuxième cycle de stage, à plus de sept mille kilomètres de chez moi.
Je me dois d’avouer que je n’ai pas pour habitude de quitter mon femme et mes enfants…. Cela en rajoute à la difficulté de la formation, en elle-même. Une formation qualifiante, donc importante, qui nécessite du travail personnel en plus des heures de cours quotidiennes. Bref, pour moi, ces semaines ont été intensives. Le premier examen est passé; un soulagement en soit.
Mon téléphone sonne; de l’autre coté de l’Atlantique, le chef de groupe:

Salut; je veux juste t’avertir; c’est super chaud. Possible qu’on serre tout le monde aujourd’hui »

Et moi qui pensais me reposer, en rentrant …
Même si cela parait étrange au commun des lecteurs, je suis un peu dégoûté. Ce dossier, je l’ai démarré au mois de Janvier de l’année dernière. J’y ai passé quelques centaines d’heures, avec l’aide de mes collègues qui ont repris le flambeau durant mes périodes de stage. Et voilà qu’il va « exploser » alors que je ne suis même pas présent… une espèce de frustration, en fait! C’est ainsi. La priorité, ce n’est pas l’enquêteur, mais l’enquête qu’il conduit.

On essaye de tenir; je crois que ce n’est pas opportun, de serrer. Mais il faut convaincre la hiérarchie ». Et ça, c’est pas gagné! 

Bon, j’ai encore une petite chance, alors. On m’explique les détails de ce qu’il se passe… effectivement; le « serrage » est possible, mais pas forcément des plus judicieux à cet instant!  Les cibles principales du dossier ne sont pas « en main »; c’est à dire qu’il n’est pas possible de procéder aux interpellations à un moment « T » dans le mesure où elles ne sont pas toutes localisées. Et ne pas les « faire » toutes au même moment,  provoquerait leur fuite certaine vers des contrées lointaines.
Maintenant, si la décision est finalement prise de serrer, cela signifie que je vais bosser ce week-end. Et là, ça coince. Je dois rentrer le lendemain aux Antilles. Pour une semaine de vacances. Je l’ai promis à ma femme ainsi qu’aux enfants. Je me suis absenté pendant six semaines, les délaissant, je me dois de rétablir l’équilibre. Sauf que…
Mon arrivée sur l’île est prévue samedi en début d’après-midi. J’envisage de faire passer le message à ma femme, par téléphone:

– il est possible que je travaille, ce week-end …

– Hors de question, samedi; tu restes à la maison; les files ont besoin de te voir.

 Je le comprend. Je suis partagé… finalement résigné. J’ai obtenu le dimanche, au moins. Difficile de laisser les collègues travailler, et rester, soi-même, à la maison!
Vingt quatre heures plus tard, j’arrive à l’aéroport. Rapidement, j’apprends que finalement, rien n’a bougé. Tout est bon, pour le week-end.

– Par contre, lundi matin, je vais faire un tour au service; histoire de débriefer ce qu’il s’est passé en mon absence.

– De toute façon, j’ai bien compris; ta réunion va s’éterniser toute la journée.
 La remarque est cinglante. Mais, depuis toutes ces années, ma femme a bien assimilé le fonctionnement du boulot. Difficile de lui faire « à l’envers ».
La journée du lundi se passe comme ma femme l’avait compris; une réunion… et puis le reste de la journée; gestion des mails, et toutes les infos qui sont tombées depuis que je suis parti. Le dossier a pris une telle ampleur, les informations arrivant en si grosse quantité, que c’est une réelle difficulté pour moi. Il s’en est passé, des choses… quand bien même, à distance, je me suis tenu informé des événements majeurs, les détails ont leur importance!
Je décide de rester à la maison, le mardi. Vacances scolaires obligent… mais à partir de mercredi, c’est retour au bureau.
Mercredi, 19h00:
 je vais rentrer plus tard, on a un truc important, là.
 Pas ou peu de réponse, de l’autre coté de la ligne… 
Tout le service est réquisitionné, autour de cette surveillance, qui peut être capitale pour le dossier.
19h00: ça y est, ça bouge. Le rendez-vous est fixé. Et pourtant, impossible de s’approcher. Tout juste voit-on ce qui se joue à distance. Une voiture qui sort de l’enceinte privée; et qui revient moins de dix minutes plus tard. Il fait nuit. On n’aperçoit quasiment que des silhouettes!
Ce soir-là, en guise de congés, je rentre à la maison, il est vingt trois heures passées. Tout le monde dort.
Et jeudi matin, on y retourne. Tout est calé; on y va. C’est l’aboutissement – en tous les cas, le début – de plusieurs mois d’enquête. Comme on dit « on va au résultat.
« TOP SERRAGE »….
C’est parti. Tout s’enchaîne rapidement; l’important, c’est la simultanéité; si l’un des objectifs ou ses proches a le temps de passer ne serait-ce qu’un sms, la machine peut s’enrayer.
Mais finalement, tout est bon. En quelques minutes, les objectifs « principaux » sont atteints. Le reste sera du « plus ».

A cet instant, tout le monde s’agite; des interpellations et gardes à vue partout, des mis en cause qui ne se connaissent pas et qui, pourtant, demandent, à 7000km de distance, le même avocat. Soit.

Difficile de faire comprendre au « client local » que l’avocat qu’il a désigné choisira celui qui, dans la pyramide, dans l’organisation, est le plus haut. Et ce n’est pas lui. Il ne veut pas comprendre. Même lorsque l’avocat, au téléphone, lui conseille de prendre un autre avocat. Il faudra vingt quatre heures pour qu’il consente à prendre, au moins un avocat commis d’office. Ici, aujourd’hui, pour trois GAV, il n’y a qu’un seul avocat commis d’office de disponible. Tout va bien. Oui, je sais, maître… article 63-3-1 du CPP, conflit d’intérêt, toussa… oui, mais non! Il n’y en a qu’un. Donc, cela profitera à la défense, dira-t-on. Soit. De toute façon, les choses sont entendues, aucun ne veut parler hors la présence de son avocat « habituel ». Ok.

Vendredi matin, je me dois de satisfaire une obligation familiale. J’ai donc prévenu mes collègues que j’arriverai quelque peu en retard.
A la maison, tout est assez tendu; je sens que l’élastique se tend de plus en plus… il ne doit pas casser. Beaucoup de choses se sont accumulées, durant mon absence; des difficultés du quotidien, une gestion de toute la maison, quelques mauvaises nouvelles… finalement, je vais rester à la maison. Il le faut.
Je préviens le service. Comme je m’en doute, personne ne dit rien. Pas le temps de trop cogiter, dans ces moments-là. Il y a du taf par dessus la tête.
Et moi… je reste à la maison. Quelques jeux, une petite baignade, un peu de télé… la journée se passe avec les enfants… tout le monde est content. Pourtant, j’ai la tête ailleurs. Je n’ai de cesse de penser à ce dossier, qui occupe mes journées depuis plusieurs mois. Et cette impression de laisser tomber les collègues. Mais, encore une fois, pas le choix.
Dimanche matin, je suis au bureau de bonne heure. Les collègues et les GAV sont attendus vers 8h; j’ai donc une heure devant moi pour comprendre et assimiler ce qu’il s’est passé hier. Une façon, pour moi, de rattraper un peu le temps perdu. La journée se termine après minuit. En mon absence, l’escarcelle s’est remplie de deux GAV supplémentaires. Dont l’un, ayant pris la fuite l’avant veille en sautant du 4ème étage, a finalement été rattrapé… à l’hôpital, 24 heures plus tard, les deux jambes dans le plâtre. Lui, ne s’enfuira plus.
Pour la petite histoire, il avait envoyé une photo, en guise de message, sur laquelle il avait photographié ses jambes dans le plâtre… dans la mesure où il n’y a qu’un hôpital assurant les urgences, autant vous dire qu’il aura été simple à « cueillir ». 
Le deferement est prévu pour le lundi. J’en fait partie. Le dimanche est donc, lui aussi, bien chargé; il faut tout boucler, tout relire. La procédure étant ce qu’elle est, de plus en plus complexe, on n’est jamais à l’abris d’une coquille, d’une erreur sur un PV, une date, une heure qui se chevauche… il faut tout vérifier, photocopier, « marianer », c’est à dire tamponer, signer en double…

J’arrive à la maison, il est une heure du matin, me « faxant » dans le lit tout aussi discrètement que je l’ai quitté au petit matin. Avec cette sensation que tout le monde a dormi, toute la journée!

Comme souvent, le deferement me fera passer 7h au Palais de Justice. Le même juge d’instruction, outre notre dossier, doit recevoir sept personnes avec mandat d’amener. Lesquelles passeront toutes devant le juge pour mise en examen, et devant le JLD qui statuera sur leur éventuelle détention. Et tout ça, avant notre dossier. Bref, l’attente est longue. Le deferement est aussi l’occasion de discuter. Que cela soit avec des magistrats ou des avocats de passage, voir, même, les ex « gardés à vue », à cet instant « sous main de justice ».
Le temps de discuter un peu avec les GAV. Discussion forcément plus détendue qu’en garde à vue, dans les locaux de police. Comme je l’avais compris durant l’enquête, pour eux, la « case » prison, est quelque chose qu’ils ont déjà intégré. Ils savaient qu’ils allaient y passer à un moment ou un autre! Manquait plus que de savoir à quel moment cela devait arriver. Et, comme souvent, cet « après GAV » est aussi le moment où les gars disent « mais de toute façon, c’est la dernière fois… en sortant, j’arrête ». Ou encore, le « mais je savais que vous étiez là, je vous avais vu… » Oui oui, bien sur…
Il est vingt heures passées. Tout le monde a son mandat de dépôt. Reste à rallier la maison d’arrêt.
Mardi devrait être plus « cool ».
Finalement, tout va se bousculer. Deux nouvelles garde à vue. On enchaîne… Il reste un gros travail à fournir, sur ce dossier. Encore beaucoup de papier. Des documents saisis à exploiter, des interceptions à clôturer, d’autres personnes encore à rechercher.
Bref, c’est la rentrée scolaire. Finies, les vacances. Finalement, je n’ai passé que deux jours avec mes enfants…
La semaine s’enchaîne; gardes à vue, perquisitions… le jeudi soir, grosse montée d’adrénaline… puis rien.
La fatigue, quelques phrases mal placées, la pression qui retombe… et c’est en claquant la porte, que je quitte le service, jeudi soir, à vingt trois heures passées. Il est des moment où l’on a du mal à encaisser certaines choses. Ce soir, je n’ai pas envie de faire d’effort.
Après une bonne nuit de sommeil (que n’auront pas eu mes collègues, qui ont fini à 2h du matin), cette journée est placée sous le signe de la détente, avec un repas entre collègues, pour fêter le bon déroulement de cette affaire. J’aurai eu cette chance de participer à une affaire exceptionnelle. C’est beau.
Mais j’aurai toujours ce sentiment d’avoir failli… à deux reprises. Ce qui ne m’était jamais arrivé jusqu’ici…

 A cet instant, l’avantage, lorsque l’on est aux Antilles, c’est qu’un repas, qui se veut festif se passe quasi d’office au bord de la mer et sous le soleil…

Mais aussi, et c’est la deuxième bonne nouvelle du jour, c’est vendredi… et surtout, cela signifie que, cette fois-ci, je vais pouvoir passer trois jours avec ma famille. Au programme, piscine, plage, jeux, lecture, et farniente. Il était temps.
Et, d’avance, je le sais… une affaire en chasse une autre. Toujours.
En écrivant ces quelques lignes, il n’est nullement question de se plaindre. Ce métier, cette vie, je les ai choisis; et j’assume toutes les décisions que j’ai pu prendre à ce jour. Sans aucun regret. C’est une habitude. Ne jamais regretter; se servir du passé pour préparer l’avenir.
Mais assumer ne signifie pas que tout se fait dans le plus pur plaisir, sans douleur. L’équilibre entre la vie professionnelle et la vie privée ne se trouve pas sans difficultés. Si tant est qu’il soit possible… 
Shares
Share This