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Il y a bientôt dix ans…

Dans quinze minutes on a fini. Il ne s’est rien passé ce soir. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Mon collègue Tony est un dynamique. Vaillant, il n’hésite jamais a vérifier ses intuitions. Il est maitre de chien spécialisé en recherche de produits stupéfiants. J’adore son fidèle équipier prénommé Spark.

Tony et moi passons nos longues nuits de patrouille à discuter de tout et de rien. On enchaine les missions cynophiles faites de perquisitions, interpellations, renforts aux services d’enquêtes et de temps en temps on fait quelques patrouilles ou on répond aux interventions. Quand le temps nous le permet on fait de « l’initiative ».

Je suis le suppléant maitre de chien. Entendez par là celui qui file les croquettes au chien, le promène, nettoie le chenil et conduit le véhicule. Aucune de ces tâches ne me dérange, j’adore les chiens et les missions de terrains sont tellement polyvalentes que ça me passionne.

Cette nuit là, on est sur le retour, la fatigue se fait sentir. La sonnerie du téléphone retentit, Tony décroche. L’appel passé il me fait un point sur la situation. Un homme, la cinquantaine, en dépression a quitté le domicile familial. Son téléphone est géolocalisé sur une zone boisée de trente hectares en bordure de départementale.

C’est notre secteur, nous nous rendons sur l’axe que nous a indiqué le centre opérationnel. Les recherches s’annoncent longues. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Nous n’avons que la description du véhicule de la personne dépressive. Une peugeot 806 de couleur bleu.

Tony m’indique que si on trouve son véhicule, il faudra éviter de s’en approcher afin de pouvoir faire intervenir un chien pisteur qui prendra la trace grâce aux odeurs présentes dans la bagnole. Il rumine même, ça fait quatre heures que Spark est enfermé dans notre véhicule de patrouille et ce soir il ne pourra pas nous aider [à moins que l’homme transporte de la drogue].

Nous ne sommes pour l’instant que deux (et Spark) à participer aux recherches. Mais il nous a été indiqué que la famille de la personne disparue est aussi sur le coup. A défaut de pouvoir quadriller le secteur, nous décidons d’y aller au petit bonheur la chance.

Tony, toujours aussi dynamique m’annonce à la cantonade « allez vas-y choisis le premier chemin ».
J’obtempère et comme à tous les jeux de hasard, j’écoute mon instinct. Je laisse passer quelques chemins sur notre droite et d’un coup, je lance les dés parce que de toute façon il faut bien commencer la partie : « là, tourne à droite ».

On fait deux cent mètres sur la piste quand soudain on tombe sur le véhicule. Tony s’exclame « Yes début des recherches ! « .

M’apprêtant à descendre de la voiture, je tourne la tête vers la droite. La première phrase qui me vient en tête et sort de ma bouche est « fin des recherches ».

Je reste bouche bée devant la scène qui se déroule sous mes yeux. Un homme pendu à un arbre, devant moi. Je n’ai jamais été confronté à un cadavre. Je ne suis pas préparé à ce genre de situation. D’intervenant je suis désormais spectateur… De la mort.

Secrètement j’avais réfléchi sur le trajet. Je me doutais que cette personne n’était pas partie en pleine nuit en forêt pour cueillir des cèpes. Mais la plupart du temps, les gens n’osent pas passer à l’acte, ou on les retrouve avant.

On nous avait indiqué qu’il avait quitté le domicile en prenant une bouteille de whisky et des médicaments. J’avais bon espoir de le retrouver au maximum inconscient dans sa voiture. Surtout, vu mon passé, je me refusais un seul instant à trouver un pendu.

J’appréhendais ce moment ou je serais confronté à la mort. Ce sentiment est désormais lointain. Je ressens le besoin de m’approcher pour aller vérifier si l’homme est encore en vie.

Tony d’une voix grave et basse, qui se veut pudique et de circonstance, me dit qu’il n’y a aucune chance mais qu’on va aller vérifier.

On emprunte le même chemin pour ne pas souiller les lieux. Je marche dans les pas de Tony. Dans cette progression funeste, j’entends pour seul bruit, les fougères craquer sous nos pieds. J’arrive face au pendu. La cinquantaine, cet homme aux cheveux blancs et bien coiffé ne présente plus aucun signe de vie. Son corps est raide et de couleur blême. J’approche mon oreille près de son visage pour tenter d’entendre un souffle, en vain.

Soudain, je sursaute, un bruit me sort de cette veille macabre de circonstance. C’est la sonnerie du téléphone du défunt. Sa famille, inquiète, essaye de l’appeler sans savoir qu’il ne répondra plus.

Nous sommes désormais Tony et moi, le regard incrédule et hagard devant cet homme pendu à une corde orange vulgairement entourée à la branche d’un arbre à environ deux mètres du sol. Je regarde la lumière verte du téléphone qui sonne dans la poche de la chemise du malheureux. Vêtu d’un pantalon de costume beige et d’une chemise bleu ciel, j’ai l’impression que cet homme s’est habillé soigneusement pour son dernier jour.

Avant de le décrocher, nous envisageons de prendre des photographies pour le service d’enquête qui est déjà sur la route. Mon telephone sonne, c’est le centre opérationnel. L’opérateur me demande d’éteindre le gyrophare du véhicule. La famille est non loin de là, à la recherche du défunt et voit la lumière bleue à travers la forêt.

Alors que je m’apprête à raccrocher j’assiste à une scène épouvantable. La corde mal attachée autour de la branche se déroule, et le corps tombe au sol de tout son poids.

Je n’ai pas le temps de me remettre de cette scène sordide que les pompiers arrivent sur les lieux en courant, sac de secours sur le dos. Leur dynamisme s’effondrera comme le mien, une fois devant le corps, après s’être aperçus qu’il est trop tard.

Tous s’est passé tellement vite, que je n’y pense que maintenant sur le trajet du retour. Tony est silencieux, principal confident, il sait à quoi je pense. Mon père, lui, qui alors que je n’avais que huit ans a décidé de fuir ses responsabilités en sautant du portique de ma balançoire en s’attachant une corde autour du cou. Je suis amer, triste pour la famille qui vient de perdre un être cher. Je ne ressens cependant que de la haine, ce soir, en pensant à mon père. Je ne l’ai pas découvert ce jour là, mais maintenant que j’ai mis une image sur la mort, la seule chose qui me vient en tête, c’est qu’il a abandonné des gens qui l’aimaient et étaient présent pour l’aider.

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