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Chers lecteurs, très régulièrement je propose à des « juristwittos » d’écrire, de s’exprimer sur le site 15cpp.fr. Aujourd’hui, une magistrate m’a demandé la parole que je lui avais proposée il y a quelques temps. C’est avec plaisir que je vous laisse découvrir le récit plein de sensibilité de « Sadako » (puisque c’est le pseudonyme d’emprunt qu’elle s’est choisie pour rédiger ce billet). Par choix et parce qu’il lui appartient, j’ai choisi de ne rien modifier au texte, tant sur le fond, que sur la forme. Bonne lecture. 

N.B : ce billet est anonyme et le restera sauf si un jour son auteur en décide autrement. De ce fait je vous demande de faire preuve de mesure et de pudeur, notamment sur les réseaux sociaux et dans les commentaires du blog).

MIK

 

La prescription, les juristes savent pertinemment ce que c’est : un motif d’irrecevabilité d’action civile, administrative ou pénale. Plus précisément concernant cette dernière matière, cela empêche les poursuites, suivant différents délais.

Le magistrat en moi n’a aucun souci avec ça, et c’est souvent pour ma part l’occasion de faire une soustraction simple, en vérifiant parfois avec mon téléphone parce que le droit pénal ne me donne pas fréquemment – et c’est heureux – le loisir de sortir ma vénérable calculatrice scientifique héritée du lycée.

La personne privée en moi compte les jours, et se dit que dans moins de 5 mois, les faits seront prescrits. Tous les X du mois, c’est un mois de moins avant mes 28 ans. Les juristes auront compris de quoi il s’agit. C’est l’âge synonyme de prescription pour les victimes d’agressions sexuelles subies lors de leur minorité. Le viol est prescrit aux 38 ans.

Je pense pouvoir imaginer ce que l’acquisition de la prescription fait aux mis en cause : un soulagement, les faits ne pourront être poursuivis. Comme dirait le Cardinal Barbarin, « grâce au Ciel, les faits sont prescrits ! ». Et ouais.

Je n’ai par contre aucun exemple, à titre professionnel ou personnel, de ressenti de personne disant avoir été victime de faits prescrits. Le vocable que j’emploie a un sens : si les faits sont prescrits, difficile pour moi de me dire « victime », car aucun procès, un jour, n’établira, au nom du peuple français, cet état.

Alors oui, quelques mois, c’est toujours assez pour déposer plainte. Sauf qu’en tant que magistrat pénaliste, ça pose de nombreuses difficultés. Je me vois mal débarquer dans mon commissariat de quartier et demander à être auditionnée par les OPJ avec qui je travaille au quotidien. Et au commissariat du lieu des faits, j’ai le problème d’avoir connu la plupart des parquetiers. Ceux des ressorts voisins sont de ma promotion. Il paraît que si je veux demander à ce que ce soit traité dans une Cour voisine, il faut que cela passe par la Cour de Cassation. Bah tiens.

Parce qu’au-delà des 124839590 questions que toute personne dans ma situation à titre privé se pose (faire imploser la famille, risquer une confrontation, subir des expertises…), se surajoutent les soucis que je m’imagine pouvoir vivre si d’aventure le Parquet du lieu où je déposais plainte décidait d’un classement sans suite ; le juge d’instruction saisi d’un non-lieu ; le tribunal pour enfants compétent d’une relaxe. Est-ce que cela aurait des conséquences sur ma carrière ? Où trouver ces renseignements sans passer pour celle qui cherche à « orienter » la procédure du fait de ses contacts et pourrait dès lors être vue comme tentant de jouer sur l’impartialité des OPJ et magistrats ?

Pourtant, un soir, j’ai tenté, fin avril. Commissariat du lieu des faits, 18h30. J’ai commencé à raconter mon histoire et j’ai quand même précisé ma profession, anticipant les difficultés. Le fonctionnaire, après un « AH. » éloquent, me dit qu’il est seul et absolument pas à même de traiter ma plainte. Il m’a donné des numéros et m’a dit « appelez demain, précisez votre profession, et les collègues officiers qui ont normalement leur journée pleine vous trouveront un créneau ». Alors, c’était sympa de sa part, mais justement, non, ce n’est pas ce dont j’ai envie. Puis le lendemain, j’ai préféré aller rejoindre un ami.

Parfois, j’ai l’impression d’avoir un double visage. Celle qui la journée peut être amenée à parler d’associations d’aide aux victimes quand l’une d’entre elles me dit « mais à quoi ça va servir de porter plainte ? », et qui le soir, se dit qu’elle n’est pas capable de le faire elle-même. Fort heureusement, ça n’interfère pas sur mon travail, j’arrive à cloisonner les deux choses. Je m’en suis juste ouverte en stage juridictionnel, après que j’avais présidé un tribunal pour enfants concernant les exacts mêmes faits. Non pas pour me livrer à ma maître de stage, mais juste pour savoir si mon impartialité pouvait être apparue comme troublée. Elle m’a rassurée à ce sujet, mais c’est quelque chose que je tiens vraiment à maintenir. Donc j’ai averti une ou deux personnes au bureau, en leur demandant de me dire si jamais je leur apparaissais plus impliquée, moins impartiale, dans un dossier de même nature.

D’ailleurs, à ce sujet, combien de « oh mais t’as pas choisi ce métier par hasard alors ! ». « Inconsciemment tu veux restaurer la justice alors que tu n’as pas été entendue ». Alors, non. Déjà, l’inconscient, I don’t buy it. Et puis à la base j’aurais dû faire médecine ou agrégée de philo donc si, finalement, je suis là un peu par hasard.

J’admire certaines des gamines que je vois au boulot, dans n’importe quelle fonction que je sois. Je mesure combien c’est difficile de pousser la porte d’une brigade ou d’un commissariat pour se livrer. Les freins aux dépôts de plainte sont connus, et je pense pouvoir cocher toutes les cases : peur de détruire le peu de cohésion familiale qu’il me reste, honte terrible de devoir parler des conséquences (difficultés avec la gente masculine, troubles du comportement alimentaire), culpabilité extrême (allez, on se reprend, j’avais 10 ans, et pour reprendre des formules d’expertises, aucune maturité sur le plan sexuel. DU TOUT. Par contre j’étais très forte à Cool Boarders 3), et surtout, je me dis « et pourquoi je porterais plainte pour ça ? ».

Il y a tellement plus grave, vu ce que je vois dans le judiciaire, vu ce que je lis, ce que j’entends. Vous connaissez l’humour noir (rire, être cynique, pour éviter de se confronter à la détresse) des pénalistes, qu’ils soient avocats, OPJ, magistrats, greffiers, légistes, et ce qu’ils peuvent dire des viols dans le secret des bureaux… D’ailleurs si mes parents n’ont rien fait, alors qu’ils ont su, plus tard certes mais alors que j’étais toujours mineure, c’est que ce n’était pas grave. Puis comme me disait ma grand-mère, « moi j’ai été violée et je n’ai rien dit ». Ou un ex, à qui j’en reparlais 8 ans après la fin de notre relation et alors que je ne lui en avais pas causé depuis, « maintenant, passe à autre chose » (Oui parce que même si j’y pense souvent, c’est pas non plus mon sujet de conversation favori, hein). Quand on me parle d’associations d’aide aux victimes ou de protection des femmes, je me retourne, je ne comprends pas que l’on s’adresse à moi. Les victimes, ce sont les autres, celles que je vois dans les palais, qui ont ce statut.

À l’ENM, on a eu un cours sur les faux souvenirs, en formation initiale. Sans doute parce que je ne culpabilisais déjà pas assez, je me suis dit que j’avais construit un faux souvenir. Il aura fallu une discussion avec une personne éclairée et éclairante, 4 ans après, pour que je comprenne réellement ce qu’était un faux souvenir. Et pour me dire, clairement, que ce dont je me souvenais, d’une façon si limpide depuis bientôt 18 ans, n’en était pas un.

Pour autant, je ne suis guère plus avancée. Je sais que je ne déposerai pas plainte, car à faire des croix dans des colonnes « pour » et « contre », le « contre » l’emporte. Pour tout ce que j’ai évoqué, d’abord, et surtout parce que ça sera parole contre parole (même si…). Et que je connais les suites que cette donnée implique. Par contre, je parle assez librement de ce qui s’est passé aux personnes à qui je dois en parler parce que la situation l’impose, ou simplement parce qu’il faut qu’ils sachent cela à un instant « t ». Enfin, parlais. Maintenant j’ai peur de faire suer les gens, ou de leur livrer un truc qu’ils ne pourraient entendre ou gérer. Donc rares, finalement, sont ceux qui savent réellement quelles sont les conséquences, ou pourquoi je panique lorsque j’apprends que l’associé de « la personne » entre en contact, par pur hasard, avec quelqu’un qui m’est cher. Si j’en parle c’est de manière complètement détachée, aux collègues pour les questions procédurales, ou aux avocats pour savoir si selon eux c’est jouable – avec un excellent confrère extérieur, évidemment-.

Ce que je sais, c’est que dans quelques mois, je n’aurai plus ce dilemme qui m’habite quand même encore. Mais que va-t-il se passer ? Vais-je reprocher à vie à mes parents de ne rien avoir fait ? Et, en n’agissant pas, de m’avoir laissé penser qu’ils ne me croyaient pas ? Je ne le pense pas, je ne le souhaite pas en tout cas. Comme me disait l’an passé ma mère, « on ne pouvait pas croire que ça arrivait chez nous ». Pourtant maman, vu le background familial… Bon. J’ai quand même encore quelques rancœurs envers eux. Ça passera. Un jour sans doute j’aurai à nouveau une conversation avec celui « qui ne se rappelle de rien », conversation physique cette fois après un contact par Facebook, et on avancera peut-être.

Voilà en grande partie pourquoi je déteste qu’on me souhaite mon anniversaire. Et cette année, ça va être pire que tout, et il va me falloir trouver une activité capable de me faire penser à autre chose. Vos propositions sont les bienvenues !

EDIT : le lendemain de la rédaction de ces lignes, j’ai fait la connaissance approfondie de ma voisine. Qui, après m’avoir livré une partie de sa vie, m’a raconté l’agression sexuelle dont elle a été victime, quasiment au même âge que moi. Qui n’a jamais osé en parler aux autorités, « ne sachant pas s’il y avait eu viol ou non ». Je lui ai appris la nuance, et lui ai également expliqué que ce qui lui était arrivé était un délit, et que son agresseur aurait pu encourir de l’emprisonnement. De manière improbable, allongées sur une plage, à côté de 4 jeunes hommes dans le vent qui tentaient vainement d’attirer notre attention, nous avons évoqué ce qui nous semblait être les conséquences de ce que nous avions pu subir, à base de « est-ce que toi aussi… » tâtonnants, pour évoquer des choses honteuses. Ma voisine vient d’avoir 28 ans.

(Un énorme merci à MIK pour m’avoir permis de m’exprimer)

 

Sadako

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