Voilà une semaine complète qu’une bonne partie du pays est en émoi; pour le moins médiatiquement.
Il y a quarante huit heures, nous apprenions que le parquet antiterroriste, ainsi que la Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI) étaient saisis de l’enquête. Pour faire suite à l’assassinat (n’ayons pas peur des mots, c’était bien prémédité) aux abords, et à l’intérieur d’une école juive de Toulouse.
Nous nous retrouvons là, face à ce que je qualifie de nouveau phénomène de l’ultra-médiatisation d’un fait divers.
Les chaines d’information classiques, celles qui relayent de l’information en continu, les réseaux sociaux, nos propres vies en société. Bref, où que l’on soit, on entend parler de cette affaire. Je l’accorde, c’est bien plus qu’un fait divers, dont il s’agit.
Et, depuis quarante huit heures, plusieurs choses m’ont marquées.

Les profils « psychologiques »

Tous les médias qui ont besoin de combler le « vide » relatif à l’absence d’information se sont senti obligé de recourir à l’aide de psychologues; chacun se voyant demandé de faire une espèce de profilage de l’auteur de ces tueries. Ce sont des voix presque unanimes qui dirigeaient leur conclusions vers les réseaux « néo-nazis ».
Badaboum. Quelques heures plus tard, l’enquête révèle qu’il s’agit en fait d’un homme qui se réclame des mouvances salafistes et/ou djihadistes. Voilà juste ce que l’on risque à vouloir tirer des conclusions trop hâtives et combler le temps d’antenne. J’y ajouterai ma petite note personnelle en disant que, à partir du moment où l’on saisit la DCRI, il y a une quasi incidence sur le fait qu’il devait s’agir de terrorisme.
Et, une fois de plus, cela met en lumière la fragilité de ce qui a trait à la psychologie.

Le traitement journalistique

Les journalistes sont avares d’informations. Et c’est leur job, me direz-vous. C’est évident.
Et pourtant, un jour, il va falloir que tout le monde comprenne que certaines informations n’ont vocation à être diffusées en l’état, et qu’il y a, pour certaines d’entre elles, un « moment » à choisir.
Quelle n’a pas été ma colère de voir relayée, dans toute sorte de presse, plusieurs types d’information relatives à l’enquête en cours. Tout a commencé par l’interview d’un témoin du meurtre de l’un des militaires; c’est ensuite l’information selon laquelle le scooter était bien volé, et que c’est bien le même qui a servi à chaque fois. On ensuite commencé à bruisser les informations selon lesquelles d’anciens militaires seraient suspectés.
Est-ce que les médias qui diffusent cela se demandent quel peut être l’impact de ce qu’ils racontent sur l’enquête en cours? Est-ce qu’ils se demandent si, à un moment donné, ils ne risquent pas de compromettre cette enquête et les éventuelles avancées des enquêteurs?
Part-on systématiquement du principe que l’auteur des faits est totalement isolé, qu’il ne regarde pas les informations?
Et ce sont des questions, et encore des questions, qui sont posées aux autorités; qu’elles soient politiques ou judiciaires. C’est une telle pression.
Il n’y a qu’à voir le loupé de ce midi, 21 Mars, ou la confusion a régné pendant quelques minutes. Certains médias annonçant la réédition de l’homme retranché. Information confirmée, puis infirmée.
Pour finir, avec un peu de recul, je me suis dit que certaines informations ont été données en « pâture » aux médias. Notamment certaines détails sur des pistes abandonnées. Ce qui m’a fait écrire, sur Twitter que, pendant que les médias farfouillent par là, eh bien ils ne sont pas ailleurs.
J’ai encore hurlé, en tombant, un peu par hasard, sur la fin du journal télévisé du soir; le journaliste se faisait le témoin d’une scène dont il avait été témoin. A savoir le repositionnement des hommes du RAID autour du domicile; et le journaliste, de préciser « certains sont passés par devant, d’autres par derrière ». Ben voyons.
Alors oui, je le sais; l’électricité a été coupée, le gaz… donc certainement l’homme n’a-t-il plus les moyens d’avoir cette information. Mais, en sont-il certains?

Ces journalistes, avares du scoop absolu ne peuvent-ils pas comprendre que se joue, là, quelque chose de plus important que cette information? Quelque chose qui se rapporte tout simplement à la vie, d’une manière générale.

La présomption d’innocence

Ma dernière réflexion est un peu plus juridique. Je ne suis pas un spécialiste de la Constitution; certains n’auront remarqué. Soit, je l’admet. Et alors, je n’ai pas le droit de me poser des questions?
Toujours est-il que, j’entend, à longueur de journée parler, toujours au sujet de cette affaire de « présumé innocent ». Et là, je me dis « mais quelle hypocrisie »! n’y a-t-il pas un moment, où ce statut doit cesser? Où, exactement, se trouve la présomption?
J’ai trouvé la définition du mot présomption: « Jugement fondé non sur des preuves, mais sur des indices, des apparences, sur ce qui est probable sans être certain« 
Je vois d’ici, les bien pensants, qui vont me parler de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, et son article 11, du préambule de notre Constitution, qui fait référence à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Bref, j’ai conscience que de nombreux textes posent ce principe.
J’en reviens à l’affaire qui nous occupe; donc, on estime, là, qu’on n’est pas sur? Arrêtons, enfin….
Je me répète, mais il ne s’agit-là que de pure hypocrisie.
Alors, me direz-vous, qu’est-ce que cela change?
Le simple fait d’entendre, toutes les deux minutes « présumé innocent » ne m’est pas audible, concernant, en particulier, cet homme. Certes, je ne suis pas l’enquêteur, et encore moins le magistrat chargé de l’enquête. De fait, je n’ai pas connaissance de tous les éléments. Soit.
Mais, à un moment donné, tout ce qui est accumulé devrait pouvoir faire en sorte que le statut juridique de la personne considérée change. Pourquoi pas sur une décision simple d’un magistrat!!!!
Enfin, c’est mon avis.

Le travail de la D.C.R.I

Au cours de la journée, l’information selon laquelle l’homme qui est à cet instant retranché, avait fait l’objet de surveillances de la DCRI, a circulé.
D’aucuns en déduisant, à mots couverts, que ce service avait « fauté », puisque l’homme était en liberté, et qu’il avait pu acquérir des armes en toute liberté.
A ceux-là, j’aurai quelques remarques: avant tout, ce sont souvent ces mêmes personnes, qui hurlent au scandale qui, d’habitude poussent des cris d’orfraie lorsque l’on atteint aux libertés. A un moment, il faut savoir ce que l’on veut! Mais, bien sur, c’est toujours pareil; on commence à s’inquiéter dès que le risque se rapproche.
Seconde remarque: l’individu était donc sous surveillance de la DCRI. Soit. Avant tout, le mot « surveillance » est très général, en la matière! Imaginez que, pour surveiller un seul homme, en continu, toute l’année, il faut nombre de policiers. Ensuite, depuis quand cet homme est-il connu? Quand se sont passés ces « stages »? Et si c’était il y a plusieurs années? Aurait-il fallu le suivre, tout le temps, semaine après semaine, mois après mois…
 Multipliez cela par le nombre d’hommes susceptibles d’être surveillées… bref, cela devient vite impossible. D’autant que le niveau de surveillance peut changer, dans le temps. Fonction du degré de dangerosité avéré.
Maintenant, si on décide qu’il faut interpeller toute personne qui a fait un séjour en Afghanistan ou au Pakistan… soit. Ce sera fait. Mais il faut juste savoir ce que l’on veut.
Nous sommes dans un système judiciaire qui demande toujours plus aux policiers; plus de preuves, plus de contrôle, plus de résultats… avec toujours moins de moyens, et plus de risques d’erreurs…. Bref, c’est un peu schizophrène. Mais, ai-je envie de dire… on commence à avoir l’habitude. Malheureusement.

A l’heure où j’écris ces quelques lignes, cette affaire n’a pas connue son dénouement. Une chose est certaine (ou presque): cet homme ne fera plus de victimes. Innocentes, ai-je envie de dire; même si, comme on me l’a souligné le terme de « victime coupable » n’existe pas. Je pense surtout aux collègues intervenants; en espérant qu’ils en finissent, et surtout sans « dégats ».

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