Il est déjà vingt et une heure. 
Trois heures, que nous sommes dans cet hôpital  La chance est avec nous, puisque le personnel médical s’occupe de nous, et fait ce qu’il peut. 
Ah, j’ai oublié un détail: ce n’est pas moi, ni même mes collègues, qui avons des problèmes de santé. 
Non, ce sont deux de nos gardé à vue. Comme la loi le leur en donne la possibilité, ils ont demandé à voir un médecin, durant leur garde à vue. Cinq heures plus tard, le praticien est venu. Pour nous dire que, sur l’ensemble des gardé à vue que nous avions, deux nécessitaient un contrôle au sein d’un établissement hospitalier. Soit. 
Nous voilà donc, tous les quatre, à attendre… en partant du service, j’ai misé sur « la nuit ». Deux GAV, avec une radio, des pansements à changer, le pompon, comme dirait l’autre… 
Ce soir, la chance est avec nous, l’infirmier répartiteur nous a pris « à la bonne », il est sympa, et s’occupe de faire avancer les choses. 
Il faut dire que je ne suis jamais très à l’aise, avec des gardé à vue, en dehors d’un service de police; Plus le temps passe, et plus le risque de fuite est réel. Toujours se méfier. 
Tout se passe bien. Enfin, pour nous. 
Le lieu n’est pas très approprié à la rigolade, certes; pourtant, cela nous aide à passer le temps. 
L’espace d’un instant, je me retrouve seul. Seul face à la réalité, où un peu par hasard, je sors de ma petite bulle policière  Nous sommes dans un hôpital  Qui dit hôpital dit patients. J’ouvre les yeux; il y en a partout. Et nous ne sommes que dans les couloirs. Ce sont les murs qui longent les lits, et non l’inverse. Je parcours les visages, les uns après les autres, et c’est le désarroi, que je lis. Le personnel médical passe, repasse, dans un sens, puis dans l’autre. Et eux, comme les vaches qui regardent les trains, ils observent, peu ou proue, sans mot dire. Bref, les patients patientent.

La configuration des lieux fait que nous sommes juste de l’autre coté d’une paroi où patientent les familles. Devant m’adresser à une infirmière, j’ouvre la porte. Lui donne les documents dont elle a besoin. Comme d’habitude, réquisition judiciaire, mémoire de frais, et certificat médical initial, établi par le médecin, dans nos locaux. 
Une jeune femme en profite pour tenir la porte ouverte; cette porte qui sépare familles et patients. Très joli brin de femme. Elle me demande si elle peut aller voir son papa! Qui suis-je pour lui répondre, ici? Spontanément, elle me dit venir d’une petite commune de montagne, à trente kilomètres de là. Bref, comme l’on dit, une petite « trotte ». Nous conversons, lorsqu’elle me dit qu’elle est embêtée, à cause des « clients qui attendent ». J’enfile ma carapace… quoi, une avocate? (oui, je sais, réflexe débile, mais je suis bien conditionné (lol) sait-on jamais, attention aux pièges… retour de la parano); nous discutons quelques instants. Finalement, le temps, pour elle, de s’assurer que je ne lui barrerai pas la route. Et puis, elle se décide, franchit le seuil de la porte, et disparaît dans les couloirs, à la recherche de son papa.
Je vais pour retourner auprès de mes collègues, mais la porte est retenue. C’est une femme âgée, qui apparait dans l’encadrement de la porte. Les traits tirés, le visage triste…  
Nos regards se croisent, je vais pour continuer, lorsqu’elle m’adresse la parole. Je ne puis faire autrement que me retourner.
 « C’est mon mari, qui est là. Nous sommes là depuis treize heures – il est alors 20h – . Personne ne nous dit rien. Il a fait un AVC. Il faut dire que c’est le troisième… en deux mois. La deuxième fois, il est tombé par terre. Dans la chute, il s’est ouvert, sur le crâne; et sa blessure ne cicatrise pas! Vous avez, monsieur, il est tout, pour moi… 32 ans que nous vivons cote à cote« . 
Je lis, sur le visage de cette femme, tout le désespoir qui est le sien. Elle cherche du réconfort, mais je ne sais quoi lui dire.
 « Il ne parle quasiment plus, vous savez; ne me reconnait plus… mais il mange bien« , essaye-t-elle de se rassurer. Evidemment  sans être médecin, on ne peut que se dire que, passé trois AVC en si peu de temps, forcément, le monsieur doit avoir un problème assez important et, à chaque fois, un peu plus de séquelles.
 « Vous savez, nous avons un petit restaurant, dans la montagne; et nos clients attendent, là. Heureusement, ma nièce est restée, ce soir, pour les servir ». Elle continue à me parler de son restaurant que j’arrive, finalement, à localiser. « C’est ma fille, que vous avez vue, tout à l’heure ». 
Ah, « l’avocate », me dis-je, plus stupide que la moyenne! 
La conversation dure une petite dizaine de minutes; C’est tout le poids du monde, qui repose sur les épaules de cette femme. « Tata Linette; tenez, voici la carte du restaurant; passez nous voir, quand vous le pourrez ». 
Et elle continue à me parler de sa vie, de son mari… je sens qu’elle en a besoin. Même si je ne peux faire grand chose pour la soulager, je vois bien que, à cet instant, elle a juste besoin d’une oreille qui l’écoute. 
Huit heures qu’elle attend, dans une salle d’attente, des nouvelles de l’homme qui représente la moitié de sa vie. Huit heure que pas une seule personne ne lui a donné de nouvelles. Je la sens désespérée  vraiment perdue. Elle me fait de la peine. Elle a l’air tellement gentille, si humaine…. 
« c’est bon, on a le certif… « . Ca y est, c’est l’heure de repartir; il est presque vingt deux heures. Les deux GAV sont menottés, retour dans le véhicule. 
Au passage, je croise « l’avocate », finalement restauratrice; je l’entend dire qu’elle a vu son papa, que « ça va bien ». « Tata Linette » esquisse un sourire, en fait un soulagement. Elle va se rassoir, maintenant qu’elle a repris une dose de moral qui la fera patienter encore un peu. Je conduis mes deux « clients », nos regards se croisent, elle me gratifie d’un joli sourire. Que je lui renvoie. 
Bon courage à vous, Tata Linette, me dis-je. 
Bref,  pour moi, un autre instant d’humanité, une tranche de vie, au milieu de cette course contre le temps qu’elle une garde à vue.
Aujourd’hui encore, je pense à cette femme. Ému… 
A très bientôt, madame; je me ferai un plaisir de venir vous saluer. Vous, et, je l’espère votre mari. 
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