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     Il était une fois une jeune femme, un peu paumée, dont la vie a été gâchée par un énième drame.
Une jolie fille, un peu naïve, qui a fait une mauvaise rencontre qui a failli lui coûter la vie. Des histoires comme il n’y en a que trop.
Je n’oublierai jamais son nom. Et pourtant il est malgache (ceux qui ont déjà orthographié deux cent fois un nom malgache comprendront). Nous l’appellerons Lila pour simplifier.
C’était un week-end de permanence au commissariat (vous allez finir par croire que je ne branle rien la semaine à ce rythme), du boulot « ras la gueule », des gardes à vue pénibles, nombreuses, certaines inutiles, comme souvent. Passons. Et pourtant j’écope d’une procédure à peine débutée, et j’échappe par là même aux gardés à vue qui me fatiguent déjà de leurs complaintes élimées. Une saisine (contre X, soit la majorité des saisines) suite à des faits de violences volontaires avec arme suivie d’un transport sur place des collègues de la nuit, et de longues et douloureuses constatations dont je vais vous livrer – en substance – quelques détails (je tease à fond je sais).

Au commencement, les collègues sont appelés pour une jeune femme (Lila donc) errant dans la rue, en état de choc, recueillie par des passants. Elle pisse le sang, mais on ne sait pas vraiment d’où, car elle en est couverte. Elle est rapidement prise en charge par les secours et emmenée à l’hôpital. Les collègues de la permanence de nuit se déplacent donc pour les constatations d’usage. Et font le cheminement inverse en suivant le résiné (le sang). Ils remontent jusqu’à un appartement haut dans les étages, vide de tout occupant mais où est retrouvé un couteau ensanglanté.
Ils rédigent des constatations complètes et saisissent le couteau, et tout ce qu’il convient de faire en pareil cas. Ce n’est pas toujours comme cela que ça se passe. Dans cette boite, tu trouveras immanquablement un collègue prêt à « retoquer » le travail d’un autre, à raison parfois, par bêtise ou prétention souvent. L’appartement est actuellement occupé par Lila, et lui est apparemment prêté par une tierce personne, locataire en titre.
Cette dernière est entre les mains des médecins des urgences et rien ne peut être envisagé la concernant dans l’immédiat. On sait tout juste que son pronostic vital n’est pas engagé.

J’écope donc du dossier en l’état. Il faut évidemment « gratter » et en savoir plus. Je n’ai pas été déçu. J’étais motivé. L’oisiveté est la pire ennemie chez nous, surtout quand elle est entretenue. Je tiens ces mots durs aujourd’hui, alors même que j’ai assez peu d’ancienneté, car je sais ce dont l’administration est capable. Sans parler des collègues. On a bien souvent la queue basse quand il s’agit de revenir sur ses propres erreurs.

Je décide de retourner sur les lieux avec un collègue, pour y conduire une enquête de voisinage, qui ne m’apprend pas grand chose. Enfin si, pas un résident n’a échappé aux hurlements de Lila. Mais personne n’a rien vu d’utile. Etonnant quand on connait la curiosité naturelle du français pour les évènements croustillants. Pas une âme vivante n’a vu ou entendu une autre personne que cette pauvre fille.
Pas de judas bavare. Soit.

Il y a encore du sang partout dans la cage d’escalier, un carnage. Des traces de doigts et de mains parcourent les murs, la rambarde, les marches et contre-marches sont constellées de goutes fuyantes en direction de la descente. Surréaliste, flippant. Le cheminement à l’extérieur s’arrête quelques dizaines de mètres après la sortie de l’immeuble, endroit où elle s’est semble-t-il effondrée au sol, et fut prise en charge par les badauds. Âmes de samaritains. Merci pour elle.

Je rentre donc guère plus avancé, si ce n’est dans l’arrondissement. A l’époque, la vidéo protection en était à ses balbutiements et aucune caméra n’est présente à proximité de la sortie de l’immeuble. Dommage. Vu l’heure tardive, l’enquête de voisinage conduite à proximité ne s’est avérée que peu pertinente.

Je convoque donc les témoins qui ont recueilli Lila en souffrance. Seul un d’entre eux m’apporte un élément tangible laissant à penser à autre chose qu’une tentative désespérée de suicide. La sortie, peu après celle de Lila de l’immeuble, d’un homme en panique, couvert de sang, parti à pied dans la direction opposée. Je n’obtiens qu’un signalement vague, rien d’exploitable en l’état. Néanmoins, mon coeur fait un bond, mes pupilles se dilatent. Faut que je chope ce type, à tout prix. Parallèlement, les recherches sur les stations de métropolitain aux alentours sont lancées. Elles s’avéreront infructueuses. Le bougre est parti à pied – ou en voiture qui sait – paniqué, mais pas si inconscient.

Retour au service comme on dit chez nous. Bredouille. Ou presque. Je prends contact avec l’hôpital qui m’apprend, après que j’en ai dûment requis l’administrateur, que Lila devrait être opérée sous peu. Les blessures qu’elles portent sont principalement situées sur les paumes des mains et les doigts. Elles sont extrêmement graves, les séquelles seront sévères. Elle a perdu du sang mais elle ne risque plus rien. Elle sera vraisemblablement audible dans l’après midi. Je demande à ce que ses effets personnels soient conservés et me soient remis, en vue d’eventuelles – mais certaines – investigations. J’apprends qu’il y a un téléphone portable. Magnifique. Un téléphone ne débite pas de phrases débiles et trompeuses mais parle beaucoup.

J’avale un mauvais repas et me transporte à l’hôpital dans l’après midi avec une collègue en vue de l’audition de Lila. Pas d’ordinateur portable en état de marche, ça fleure bon le vieux procès-verbal manuscrit, à l’ancienne (dans ces cas là, et en fonction de la qualité – au sens propre – d’écriture, il peut s’avérer judicieux de faire une retranscription du PV qui sera annexée, dans un souci de « meilleure » compréhension).

Je me fais remettre les effets personnels de Lila, parmi lesquels un jeu de clefs de l’appartement, des vêtements souillés de sang mais sur lesquels je ne vois aucune entaille due à une lame, son téléphone portable et diverses affaires sans intérêt. Les vêtements seront mis à sécher et placés sous scellés (privilégier les enveloppes en papier kraft, les vêtements mal séchés ayant fâcheuse tendance à continuer de « suer » et détruire l’A.D.N pouvant être exploitable). Le téléphone sera exploité bien évidemment.

Après moults avertissements des infirmières quant à son état de fatigue, nous accédons à la chambre et je découvre enfin le visage de Lila. D’une tristesse indescriptible, pâle comme un linge, elle repose sur son lit, les yeux mi-clos. Et pourtant elle reste belle. Ses mains sont enfermées dans de gigantesques bandages supportant quelques tâches de sang. Il n’est pas besoin d’avoir vu les tâches pour imaginer le calvaire qu’elle a vécu. J’ai en main les comptes rendus descriptifs dûment requis et les ai lus : elle a les doigts déchiquetés, certains ont presque été sectionnés. Nous nous identifions et lui exposons le motif de notre venue. Comme si elle ne s’y attendait pas … Elle a un petit mouvement de recul – néanmoins – et reste craintive. Ma collègue féminine me regarde et me fait un signe. Va falloir être doux et ne pas la brusquer. Je laisse ma collègue lui parler dans un premier temps. Ceux qui me connaissent etc … Juste parler un peu, pour rompre cette distance qu’il existe toujours entre le flic et la population. Elle est peu bavarde. Elle évoque une dispute avec un jeune homme. Il s’appelle Guillaume (le prénom n’a, pour une fois, pas été changé). Elle se braque un peu, et évite de parler de lui.
Puis elle se met à pleurer doucement, en silence. Le genre de moment où on ne sait plus où se mettre. Où vous regardez connement les peintures au plafond pour savoir à quand remonte la dernière couche. Vous passez pour un peintre en somme.
C’est pourtant le meilleur moment pour crever l’abcès et obtenir la première version des faits qui se sont déroulés, du moins tels que Lila le décrira. Et c’est ce qu’il s’est passé. Après avoir échangé un regard avec la collègue, nous l’avons invitée à nous raconter son histoire d’abord, et l’avons amené à la nuit qui l’a conduite à croiser notre route.

Lila est une jeune femme avec un lourd passé semble-t-il, qu’elle n’a pas évoqué ou peu, et a atterri en France un peu par dépit, ne sachant pas quoi y faire. Errant entre de petits boulots minables aux salaires ridicules et phases d’inactivité, elle survit plus qu’elle ne vit. Les aléas de cette triste existence ont conduit, pour une raison que nous ignorons alors, Lila en hôpital psychiatrique, pour un court séjour, dont elle est sortie il y a peu. Etablissement « propice aux rencontres » manifestement, puisqu’elle y a fait la connaissance du prénommé Guillaume. S’en est suivie une relation, qui l’était plus ou moins. Guillaume n’a pas non plus eu la vie facile manifestement, et a un petit problème avec la bouteille. Elle n’est pas en mesure de nous en communiquer plus à son sujet, si ce n’est qu’il vit de temps en temps chez sa mère, en province, et qu’entre deux passages, il « squatte » un peu partout. Elle connait son numéro de téléphone, enregistré dans ses contacts, et a une photo de lui sur ce même téléphone. Intérieurement, je bous. Mais nous n’en sommes pas encore arrivés à ce qu’il s’est passé.

Ce soir là, c’est Lila, et son lit, qu’il a envie de squatter. Alors elle l’emmène chez elle. Enfin, ce qu’elle considère être chez elle. Il s’y alcoolise un peu – trop – mais elle également, en moindre quantité. Puis le couple fait l’amour. Fatalement, à l’issue une dispute éclate, la bête étant repue. Pour un motif qui devait être d’une importance telle que je l’ai oublié. Echange de cris, de coups, jusqu’à ce que le Guillaume se saisisse de son couteau favori, qu’il porte constamment sur lui, un opinel si mes souvenirs ne me trompent pas. Et il frappe, à de nombreuses reprises, le visage déformé précisera t-elle, directement à la gorge. Avec une rage non dissimulée, l’objet de la dispute devant probablement en excuser le caractère subi(t). En direction de la gorge, plus précisément. Tant de fois qu’il en touche tous les doigts que Lila n’a pu qu’opposer.
Les réflexes de cette dernière la sauveront ce soir là, mais elle en perdra probablement l’usage de quelques doigts. C’est à se demander si le peintre ce n’est pas lui … Parfois, l’instinct de survie est d’une force insoupçonnée. Je pense qu’une part de chance est également à mettre au crédit de cette pauvre Lila. Manifestement, la bête était bien imbibée. Certains savent à quel point il est difficile de raisonner de la viande saoule.

Elle pleure encore, à chaudes larmes, libérée. Voilà que ma saisine ordinaire vient d’être criminalisée. J’ai en main – potentiellement – un prénom et une photo. Elle nous lâche presque au hasard qu’il reprend le train, ce soir, pour sa région natale, le Nord. Il est seize heures. Rentrer promptement au service n’aura jamais eu autant de sens. Je n’ai jamais autant mis Paris à feu et à sang, sauf après avoir intégré les rangs de la PJ.

Sur place, la hiérarchie présente, je rends compte, j’envisage, j’enrhume un peu aussi, l’affaire est trop belle. Serrer le « pélo » à sa montée dans le train aurait de la gueule. Mon chef d’unité, dont j’ai déjà parlé ici est plus qu’enthousiaste. Le poil luisant, il a désormais en plus l’oeil brillant et la truffe chaude. Le patron fait des bonds. Nous obtenons le cliché du prénommé Guillaume que l’on exhume du portable, on lance les réquisitions téléphoniques qui s’imposent (le téléphone est coupé, on le sait, et la réponse sur les factures détaillées ne nous parviendra pas un week end, nous ne sommes qu’un commissariat après tout). Ce qui permet également de mettre un nom sur Guillaume. Les recherches sur cette identité désormais complète (grâce aux maudits « fichiers », au premier rang desquels on trouve les pages blanches et jaunes, n’est ce pas ?) permettent de lui trouver une adresse dans le Nord de la France, chez sa mère.
Mais également de confirmer qu’il a bien pris un billet sur un train à destination du nord dans la soirée …
Il me faut aviser le parquet en premier (je ne l’ai pas précisé mais j’ai tenu celui-ci informé des avancées régulièrement, compte tenu de la nature des faits). Je tombe sur la parquetière – la plus – redoutée des collègues, précise à en devenir trop tatillonne, qui a fâcheuse tendance à couper la parole. Elle est néanmoins très appréciée. C’est pas gagné.

Un « avis parquet » long, exhaustif. A l’issue duquel elle me fait savoir qu’elle est satisfaite du travail accompli. A tel point qu’elle décide de dessaisir le service pour confier la suite des investigations à LA Police Judiciaire. Prévisible, mais tellement décevant. Lorsqu’elle m’en informe au téléphone, mon visage a du se fissurer je pense. Il y avait beaucoup de monde autour de moi ce jour là, des collègues, et la hiérarchie. J’ai lu dans les yeux du patron quelque chose assimilable à du désespoir. Un truc approchant le « putain mais il a pas défendu son bout de gras le con ». Et pourtant je me souviens avoir bataillé, motivé nos futures décisions, parlé du dispositif qui allait se mettre en place pour éviter la fuite de Guillaume. Rien d’assez suffisant manifestement. Les voies du Parquet restent impénétrables parfois, mais certaines décisions sont dures à encaisser parfois.
Contact est pris avec le service saisi. J’explique tout au chef de groupe, le retour en train, la possibilité de l’interpeller ce soir, la possibilité que mettions en place un dispositif. On m’apprend que rien ne presse. Ah, on choisit donc de m’achever. Soit.

La mort dans l’âme, le lendemain, je clôturais donc ladite procédure aux fins de transmission au service qui est actuellement le mien. Je poussais le vice jusqu’à leur porter la procédure. Je me souviendrai toujours de la réflexion du chef de groupe ce jour là: « ben il reste plus qu’à serrer le gars au final ».

Envie de meurtre ?

Flam
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