Ces paroles sont les miennes. Je le reconnais. Et je les ai prononcées au cours de l’audition d’un gardé à vue, il y a quelques mois, et en haussant (c’est un euphémisme) le ton. Et, j’avoue, je ne lui ai pas dit que cela !  
« Rien d’étonnant », me diront certains. La fameuse « pression psychologique », diront d’autres, pensant aux bienfaits de la réforme de la garde à vue, qui laisse place, désormais, à l’avocat au cours de l’audition. Si vous voulez.

Et pourtant, j’ai prononcé ces paroles en présence d’un avocat. Qui, entre nous, n’a rien dit, et n’a pas fait d’observations à l’issue de l’audition. Commis d’office ou débutant, me direz-vous ? Eh bien non. C’était un avocat choisi.  Là encore, certains diront qu’il n’a pas fait son travail, pas protégé son client. Je pense plutôt qu’il n’avait aucun intérêt à envenimer la situation. J’ai dit ce que j’avais à dire, exprimé le fond de ma pensée, et on est passé à autre chose. De manière toute à fait normale, reprenant le cours de l’audition, sur un ton tout à fait neutre.  
J’ai omis de donner un détail. La personne que j’avais en face de moi, cet homme, que j’avais placé en garde à vue quelques heures auparavant, c’était un fonctionnaire de Police. Vous avez bien lu. Je vous fais état de sa fonction officielle, telle qu’elle figure dans ses déclarations; je n’irai pas jusqu’à l’appeler « col… ». Ce n’en est pas un. Entre, pour moi, dans la définition du mot « collègue », la personne qui a la même profession, et en qui je peux me reconnaitre, avec qui j’ai des valeurs professionnelles communes. Avec lequel j’ai un objectif commun, celui qui rassemble notre corporation, la sécurité pour tous. Ce gardé à vue ne faisait pas, selon moi,  partie de cette catégorie, contrairement à ce qu’il a bien tenté de me faire croire.

Et pourtant, non, je ne fais pas partie de l’Inspection Générale de la Police Nationale (l’IGPN), ni de l’Inspection Générale des Services (l’IGS). Pas de « bœufs-carottes » dans les parages. Et c’est la première fois, en dix ans de fonction d’OPJ, que cela m’arrivait. Et j’en étais, par certains égards, gêné ; en tous les cas, avant la notification de la mesure. Certes, cet homme n’était pas en fonction, au moment des faits reprochés. Il était « entre deux », dirai-je (certainement ce qui a fait que l’IGS ou l’IGPN n’aient pas été directement saisis). Tout aurait pu, pour lui, à l’époque de cette garde à vue, se passer rapidement. Il y avait des éléments, dans notre procédure; ce gardé à vue aurait pu reconnaitre, à minima, ce qui était démontré par les procès-verbaux, avec les suites éventuelles que la justice aurait données… Peut-être aurait-il minimisé l’importance des faits, expliqué les faits pour X ou Y raison (qui m’échappent). Mais non. Il a nié l’évidence, louvoyant entre les questions, s’adaptant à ce qu’il entendait. Et ce malgré deux confrontations avec d’autres gardés à vue qui le mettaient en cause (confirmant les éléments en procédure).
Bref, cet homme ne faisait pas honneur à la profession qui est la mienne. Effectivement, le fait que je sois titulaire du même concours que cet homme m’exaspérait. Oh, longtemps je n’ai rien dit. Après tout, ce n’est pas la première, certainement pas la dernière fois qu’un gardé à vue nie l’évidence, ment de façon éhontée. Le mensonge me parait un comportement tout à fait prévisible d’un voyou. J’irai même jusqu’à dire que ça fait partie du  « jeu ». Admettons. Mais ce n’est pas l’attitude que l’on peut attendre d’un homme qui se prétend au service du public, policier.
Pourtant,  ce n’est pas les réponses au fond, qui me dérangeaient, mais plutôt cette espèce d’arrogance, de suffisance, qui se dégageaient de cet individu.
Qu’est-ce qui a fait que je me suis « emballé », si l’on peut dire ? Une provocation ? Peut-être. Certainement n’aurai-je pas dû y répondre et faire preuve de sang-froid. Et pourtant, je n’ai pas la sensation d’en avoir manqué.
Et cet homme, avouant de lui-même que les deux mille euro qu’il pouvait gagner, n’étaient finalement rien qu’une espèce d’argent de poche (ce qui était vrai), m’exécrait. Par cette attitude, il dévalorisait le métier, mettant au même niveau un salaire mérité et un profit. Certes, il ne cherchait pas, en entrant dans la police, le profit… en tous les cas, pas au moyen d’un salaire, mais plutôt celui qu’il aurait connu par le biais de sa fonction, ses connaissances et/ou accès. En tous les cas, bien plus que les quelques centaines d’euro que l’administration lui versait tous les mois.

Est-ce que ma réaction a changée quoi que ce soit, dans ses déclarations ? Non ; et ce n’était pas le but recherché; je n’attendais rien sur le fond; en fait, rien sur la forme non plus. D’une manière générale, de par cette réaction, durant deux ou trois minutes, j’ai juste défendu les valeurs qui sont les miennes et celles de tous les policiers, gendarmes, de France et de Navarre, pour lesquels la protection des personnes et des biens demeure la priorité. Je ne vais pas réciter le code de déontologie. Mais pourtant, intégrité, dignité, et impartialité sont des mots qui me parlent.

Les policiers, d’une manière générale, sont confrontés à des situations professionnelles tellement imprévisibles, tellement nombreuses, au cours desquelles, ils prennent beaucoup de risques…. Des situations au cours desquelles on peut, pour telle ou telle raison, faire une erreur, perdre son sang-froid, avoir un mauvais réflexe, et ce en un dixième de seconde…  

Tout ça pour dire que ces policiers qui prennent des risques tous les jours, peuvent, en une fraction de seconde, se retrouver dans le collimateur de la justice, au même titre que cet homme qui aurait pu profiter de sa fonction à des fins personnelles.
Et, personnellement, je fais la distinction entre ces deux catégories de personnes.

Comme la majorité des policiers, je ne suis pas « fan » de l’IGS ou de l’IGPN. Cette mesure de garde à vue, hors saisine des instances disciplinaires, était nécessaire, dans le cadre d’une affaire dont nous avions été saisis. Quand bien même il ne s’agissait pas de meurtre, pas de viol, ou d’une infraction aussi grave… son attitude n’avait rien à voir avec celle d’un policier. Et c’est l’image de toute une profession, qu’il mettait à mal. 
La Justice et l’administration ont dû s’occuper de cet individu. En tous les cas, je l’espère. 
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