Prélude : Après quelques semaines de silence radio, l’équipage du 15cpp est de retour sur les ondes, storno en main, avec ce premier billet d’une série de cinq, sur la planque et la filoche.

voiture-de-police-folle

Pas grand-chose d’attrayant, aujourd’hui. Les dossiers en cours… courent… comme l’on dirait, l’enquête se poursuit, les indices s’accumulent.
Sauf que…
Sauf que, si l’on sait à peu près comment commence une journée, on n’est jamais bien sûr de la manière dont elle va se poursuivre, et encore moins se terminer.
Branle-bat de combat. Le groupe « Enquêtes Générales » (j’en profite, au passage, pour vous signaler ça) a besoin d’un coup de main. Un dossier « en chantier », une équipe qui « s’amuse » à taper des camions. Techniquement, un vol de frêt. Avec arme, et à plusieurs. Donc, un vol aggravé. Cela fait quelques semaines que le groupe est sur cette équipe, nous explique-t-on dans ce rapide briefing. Les enquêteurs, le casque vissé sur les oreilles, pensent qu’il va y avoir du mouvement dans la journée. Il va falloir filocher.
Une douzaine de véhicules du service est mobilisée, avec une vingtaine de policiers à bord. Interpellation possible. Donc, équipement en conséquence. Je fais partie du voyage.

La caisse

Première chose… trouver une voiture. Eh bien… il n’y en a plus… Bon!

Ah, joker. C’est le Commissaire, adjoint au chef du service, qui me prête la sienne. Une 306 XSI; oui, bon, je sais… ça fait pâle figure face aux petites bolides en face. Mais c’est l’un des véhicules les plus rapides du service. Si si… vous avez bien lu. Je serai, aujourd’hui, en binôme avec Fred, du groupe Enquêtes Générales. Pas de soucis. Je ne le connais pas très bien ; il est « l’air » sympa, mais je n’ai jamais eu l’occasion de discuter avec lui. Pourquoi je m’en soucie ? Imaginez que vous allez passer quelques heures dans un véhicule avec un de vos collègues. Vous ne pourrez pas sortir, si ce n’est pour aller tisser (merci, Alain Chabat). Donc, mieux vaut être avec quelqu’un avec qui on s’entend un minimum, auquel cas la journée pourrait être terriblement ennuyeuse.
Le top est donné ; le véhicule que l’on doit surveiller, une Ford Focus RS (pour les amateurs) est partie. Les premiers véhicules du groupe Enquête sont partis en précurseurs. La Focus est à Porcheville, aux abords d’une zone industrielle. Ah… les lascars nous préparent-ils quelque chose ?
Le départ est sonné ; rendez-vous sur place. Bien sûr, discrétion oblige, il ne s’agit pas d’arriver en convoi. Un véhicule de chez nous a l’objectif en visuel. Donc, on s’éloigne.
Fred et moi arrivons sur place ; nous nous positionnons à deux cent mètres du véhicule ; nous ne le voyons pas. Mais il s’agit de couvrir tous les axes par lesquels il pourra partir.
On attend… on attend encore… on attend toujo’… « Attention ça part ; deux individus à bord ». le cœur s’accélère. C’est parti. Les premières indications sont données. Ça ne passe pas par notre point. Il faut ramarrer. Ah, précision utile. Nous ne sommes pas en 2015 avec dans nos smartphones à tous, un GPS. Non, dans le véhicule, un bitumard. Un plan, quoi. Et c’est le passager qui guide, le plan à la main. Cœurs fragiles, s’abstenir. Adeptes du vomissement, welcome.
Fred me guide, avec les indications qui nous sont donnés. La voiture est dans la zone commerciale d’Aubergenville. D’autres véhicules ont pu la suivre… jusqu’au Mac Do. Ok, c’est bien. Trois heures d’attente, pour voir trois mecs qui vont se restaurer. Petit détail : pour nous, bien sûr, impossible de sortir du véhicule. Faim ? le mieux est encore d’oublier ce mot.
Ça repart quinze minutes plus tard. Direction : le point de départ, et la zone industrielle de Porcheville. Le véhicule est positionné aux abords d’une société de transports. Des camions, vraisemblablement pleins, en sortent de manière régulière.
A ce titre, vous réviserez l’infraction d’Association de Malfaiteurs. Nous avons là une équipe que l’on soupçonne d’être à l’origine d’un vol de fret ; ils sont dans un véhicule aux abords d’une société de transport de fret. Que fait-on ? Interpeller de suite ? Les indices sont maigres, peu de chances qu’ils soient condamnés sur cette base. On laisse braquer le camion ? Il y a un risque.

– Attention, ça monte dans la voiture ; deux hommes. Je ne sais pas où est le troisième ».

…. silence sur les ondes. Tout le monde attend.

– ça démarre… attention… ok, c’est parti…. Ils se mettent au cul d’un camion qui vient de sortir, attention.

… toujours ce silence… l’adrénaline.

Où est le troisième homme ? Ils ne sont pas cagoulés, comme ça avait été le cas sur le fait pour lequel ils sont surveillés. Un repérage ? Peut-être.

– ok, on filoche, mais attention, tout doux ; mais prêts à intervenir au cas où.

Cette fois, c’est pour nous…

Cette fois, c’est pour nous. Le camion, suivi de près par la Focus.

– Ok, on prend » ; c’est Fred, en passager qui annonce. Nous sommes les « premiers de filoche ».
– Ça prend l’A13 direction Paris ». On lâche, un autre véhicule va prendre la relève. On ralentit…
– Attention, le camion sort aux Mureaux, je répète le camion sort… la Focus clignote… non attendez, elle reste sur l’autoroute.

Le temps de se faire confirmer… ça se passe très vite. Que se passe-t-il ? Ont-ils été cramés par le camion ? Ce qu’ils ont vu leur suffit-il ? Impossible à savoir en l’état.

– on ne les a plus ; je répète, le véhicule est perdu. Ils ont pris le large ….

Quand je vous disais qu’on n’a pas tous, toujours des véhicules rapides. C’est, en fait, l’inverse. On n’en a que très peu !
J’accélère. J’ai le véhicule qui me le permet. Je remonte l’autoroute. Ah, un détail… oui, je ne suis pas à 130… quid… j’en vois certains qui commencent à se tortiller devant l’écran, la tête basculant de droite à gauche. Que les choses soient claires : si vous pensez entreprendre une filature en respectant le code de la route, restez au bureau. Pour autant, bien évidemment, je suis très attentif, très concentré. Et je puis vous dire que l’adrénaline a cet effet de ne plus rien voir d’autre que ce que vous faites. Le petit dernier qui est malade, oublié. Le dernier avancement qu’on vous a refusé, oublié. Non. Tout est sur cette filature. Ne pas se rater. Attentif. A 110%. Au moins.

– ok, la Focus est là, devant, 6 ou 7 bagnoles devant nous. Tu la vois » ? c’est Fred qui l’a repérée. Le temps que mon regard se perde un peu plus au loin. Ok. Elle est là. L’annonce est faite à la radio. Je ne vois pas d’autre véhicule de chez nous, à proximité.
– ça roule toujours sur l’A13, file de…. Merde, je les vois plus… ils ont remis le pied dedans… on arrive à l’embranchement avec l’A12 ».

Merdoum. Un choix va se poser à nous. Rester sur l’A13, direction Paris, ou l’A12. Bon… une chance sur deux.
Je choisis de prendre l’A12… pourquoi celle-ci ? Aucune idée. Comme ça. Faut choisir, pas le temps de se triturer les méninges, peser le pour, le contre, analyser le dossier… on ne sait pas ce qu’ils vont faire, ni où ils vont.
Ma 306 XSi affiche 180 au compteur. Heureusement, la circulation est assez fluide. Certes, je suis obligé de doubler, par la droite, ceux qui ont acheté celle de gauche… mais tant pis.

 – elle est là, c’est bon, on l’a ». Palpitations… un peu plus… YES… Le hasard m’a aidé. Le temps de faire l’annonce, malheureusement, une partie du dispositif qui nous suit a pris l’A13 direction Paris. Bref, plus que la moitié des véhicules pris au début. Et encore, ils sont plus d’un kilomètre derrière. Et le temps que le reste nous rattrappe….
– ok, ils slaloment entre les véhicules. On les a à vue ; on arrive à les rattraper tant bien que mal ».

Jusqu’à se retrouver deux ou trois véhicule derrière. Difficile d’être discrets. Eux zigzaguent pour avancer. Si je fais de même, je vais me faire remarquer. On essaye de les garder à vue.

– on ne les a plus ». Bordel de m**** ça recommence… bien sur.. une sortie, deux sorties, trois sorties….

Ils peuvent avoir pris n’importe laquelle…. Je fulmine…. Je décide de rester sur l’A86. Une autre partie du dispositif est sortie sur la Nationale 12. Les individus y avaient été vus, voilà quelques jours. Sait-on jamais.

En solo…

– là, regarde ». Du doigt, j’indique une direction à Fred, voie de droite. La Focus est là. Fred en fait l’annonce. Sauf qu’il n’y a personne avec nous. Cela s’avère compliqué…

La Ford a ralentie ; elle roule désormais à une allure normale. Je me cale à proximité. Le reste du dispositif devrait recoller, s’ils continuent à cette vitesse.

– A6, autoroute A6 direction province ». on est calé. Derrière. Ca sort, attention ça sort 

Nous sommes à Corbeil Essonnes. Ça va vite se compliquer. Sur autoroute, il est assez facile de suivre un véhicule, noyé dans la masse, tout le monde allant dans la même direction. Mais en ville, difficile de ne pas être repéré. Toujours personne d’autre du dispositif à proximité. Nous sommes seuls. Le chef du dispositif insiste pour que nous gardions la filoche. « on arrive, on arrive ». oui, bien sur. Ça je me doute, qu’ils arrivent… en attendant, on est un peu seuls au monde. Droite, gauche. Feu rouge… clignotant à droite… pour tourner à gauche. Rien ne nous est épargné. On s’en sort à peu près. Le font-ils exprès ? Coups de sécurité ? Difficile de savoir !
On sort des grands axes pour arriver dans les zones pavillonnaires. Ça se complique encore plus. La Focus clignote à gauche, elle tourne. J’ai une centaine de mètres de retard. Je tourne à gauche. Et là… plus rien.
Une rue, avec, au bout, une autre partant sur la droite, et une autre sur la gauche. Je ne sais pas ou aller. Je me décide pour aller à droite. J’accélère… je tourne…

– là, ils sont là, il y a une voiture à gauche ». Réflexe. Freins. Volant à gauche (il n’y a personne dans la rue). Mur.

Je viens de heurter un mur. Oh, pas rapidement… mais bon… rassurez-vous, le mur n’a rien. Je continue mon demi-tour. Reprend la route… mais rien.

– on a perdu le véhicule, je répète… ».

Les boules… tout ça pour ça. On s’arrête, histoire de voir les dégâts. La calandre déformée. Bon, ça va. Ça aurait pu être pire !
Pas grand-chose ne se dira dans la voiture. Débrief auprès du chef du dispositif. L’accident. Une belle paperasse nous attend. Je le sais.
Les idées reprennent la place à l’adrénaline. Je me console ; je suis en vacances, ce soir. Je met le véhicule au parking, vais faire mon rapport d’accident. Je salue Fred. VACANCES.

– – – – –

Je reviens, une semaine plus tard. Rapidement au fait… la 306 du patron… HS… lors du choc, le radiateur a percé. Le verdict est sans appel : les frais à engager sont trop élevés pour la réparer. A la casse !
Autant vous dire que je suis dans petits souliers ; j’ai juste peté la voiture du patron !
Je repars à mes dossiers, dans mon groupe. Quelques semaines plus tard, les individus seront interpellés. Pour la petite histoire, la suite de l’enquête a en fait démontré que le mur que j’avais percuté était en fait celui d’une allée de garages… où la Focus avait été entreposée. Comme quoi…
Il avait été question, à l’époque, que je sois sanctionné, pour l’accident… eh oui, certains y avaient pensé. Heureusement, et ça me parait assez normal, je n’ai jamais signé cette sanction, qui ne m’a finalement jamais été présentée.

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