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Mercredi soir; on en est déjà à la moitié de la semaine. Ce jour-là est un jour comme les autres, au sein du groupe. Les affaires se suivent. Beaucoup d’affaires dites d’initiative; qui « donnent » ou pas. Surtout, en fait, mais c’est le job. Les journées sont faites de filoches, de longues planques. Dehors, il fait froid, bref, c’est pas les meilleures conditions qui puissent être. Mais bon, on ne choisit pas. Le voyou sort aussi l’hiver.

  • chef: Ok, réunion pour tout le monde. Briefing: on est sollicité par le groupe de Barto. Ils ont une affaire sur laquelle il semblerait que les mecs s’intéressent d’un peu trop près à une société de transport de frêt. On en sait pas plus, si ce n’est qu’ils utilisent une Ford Focus dont on n’a pas l’immat, si ce n’est qu’elle est bleue, et que ce serait une « RS » (un peu comme celle-là). Rencard à 5 heures ici; on sera sur le point à six heures. Des questions ?
  • euh… on a rien d’autre?
  • non, rien; on est même pas sûrs que les mecs viennent. Ils seraient plus ou moins accrochés sur un dossier, et se sont approchés, sans raison, d’un transporteur. Bonne nuit à tous, on se voit demain matin.
Comme d’hab, le rendez-vous est à cinq heures; mais rapidement, il est 5h15, le temps que tout le monde arrive, que l’on s’équipe, et que certains prennent le café. Sans compter l’habituel retardataire qui a loupé le réveil. Ce jour-là, nous sommes une vingtaine sur le pont.
Ce matin, c’est le chef de section, qui fait le briefing. Pas grand chose de plus que la veille, si ce n’est la composition des équipages, et le positionnement « grosso merdo » des véhicules.
  • Chris et Franck, vous êtes dans la 306 noire du groupe Barto.
Ok, je suis avec Franck, un mec du groupe enquête. Même âge que moi, sportif, que je place dans la catégorie « BRI » (pour l’image plus générale, voir « bacman »); j’apprendrai plus tard que c’est un de ses objectifs.
Pour le coup, ça fait trois ans qu’on est dans le même service, mais on ne se côtoie pas; pas le même groupe, pas les mêmes potes… Mais pour autant, aucun problème l’un avec l’autre. Et pourtant, les inimitiés, comme dans toutes les professions, ça arrive. Mais là, c’est pas le cas.
Six heures, tout le monde est en place. La société de transport ouvre… les chauffeurs vont et viennent avec leurs camions… Rien ne se passe. Comme d’habitude, ça sera casse-croûte sur le pouce. Bref, Mac-Do ou casse-dalle, au mieux. Et dans la voiture, bien sur.
L’après-midi se passe… En fait, rien ne se passe, justement ! Aucune voiture qui corresponde à ce qui est annoncé. Comme d’habitude, plus le temps passe, plus les langues se délient, à la radio. Des petites vannes fusent, à droite ou à gauche, pour combler l’ennui. Jusqu’au rappel à l’ordre du chef de salle à 30 bornes de là, ou de l’autorité qui est sur place!
Et pourtant, même à ne rien faire, tout le monde est équipé. Ce qui veut dire, bien sûr, le SIG, mais surtout le port du gilet pare-balle. Il faut dire que les instructions sont claires: en cas de blessure par balle, si le flic n’était pas porteur de son gilet, ça sera nada pour la veuve. Le genre d’idées qui fait plaisir !
Et pourtant, il faut bien avoir conscience que le gilet individuel n’est pas si vieux que ça, dans la police ! Moins de dix ans, en fait ! Auparavant, n’existaient que des gilets « lourds », avec une plaque de Kevlar. Bref, le truc qu’on ne met jamais, surtout par 30° en été !
En fait, pour être précis, depuis que Jean-Claude Bonnal, alias « le chinois » a artillé sur des collègues (petite bio de cet enfoiré par ici). Excusez le terme, mais j’ai toujours un peu de mal pour ceux qui n’hésitent pas à tirer sur des policiers… Suivez mon regard.
Pour résumer, on est dans cette caisse depuis approximativement six heures du mat. Il est dix sept heures. Et il est question qu’on reste jusqu’à la fermeture du dépôt. Bref, après dix neuf heures.
Bref, rien ne se passe… Tout le monde rentre chez soi.
Comme tout le monde, je suis naze… Et pourtant, vous devez vous dire que nous avons passé la journée à « rien foutre ». Peut-être. Mais pour autant, l’attente, le fait de porter son attention, se concentrer, le tout mêlé à  l’adrénaline…. tout ça fatigue…
  • le chef: Rebelote demain matin; tout le monde sur place, comme aujourd’hui à six heures pétantes; arrangez-vous entre vous pour vous ramasser, s’il le faut.
Bref, vendredi, six heures, Franck et moi sommes exactement au même point que la veille. Ca pue, pour le week-end, mais bon… c’est pour la France…
  • à tous, le dépôt ouvre ses portes.
Tout le monde accuse réception. Tout le monde est, comme la veille, attentif au va et vient. Mais, comme la veille, rien ne se passe. Comme la veille, on passe à la boulangerie du coin acheter le même sandwich qu’on va regretter dans quelques minutes. Comme là ….
  • à tous, à l’approche, à l’instant, qui sort de l’autoroute, un véhicule Ford Focus RS, de couleur bleu; ça peut être le bon. on n’a pas pu relever l’immat. Elle prend Général de Gaulle.
  • ok pour les Roméo 32; on les a. Ils passent devant nous; trois hommes à bord. L’immatriculation 354 ACR 91, je répète…
  • bien reçu. Attention, les gars, on fait pas l’attache-caravane, hein.
  • ils arrivent sur la zone industrielle. Personne ne bouge; vous ne faites qu’annoncer le passage
  • De 36, ils n’ont pas pris l’embranchement qui mène au dépôt; la bagnole a pris tout droit, au rond point
  • Attention, de 12, ils ont fait demi-tour au croisement suivant; ça revient sur le dispo
  • reçu de 36. Je confirme; ils arrivent sur le rond-point…. attention, 42, c’est pour vous.
  • Reçu, de 42. Ils sont là… le véhicule se stationne; attention, il semblerait qu’un camion bouge. Peut-être leur objectif…
  • reçu, de 5
  • le camion bouge. Les mecs matent le chauffeur. Le camion arrive sur le rond-point; il prend vers l’autoroute… la bagnole démarre. Je répète, la Focus démarre en direction de l’autoroute; même itinéraire que le camion
  • ok, de 25, passage du camion; je confirme, il prend l’autoroute. Toujours pas de Focus…
  • quelqu’un l’a à vue?
Grand blanc, comme dans tous ces moments-là.
  • de 25, j’ai pris le camion, au cas où.
  • c’est bien pris; est-ce que quelqu’un a la Focus ?
Autant dire que s’en est fini des blagues pourries. L’adré est montée. On a tous pensé la même chose, qu’ils allaient se « faire » le camion. Et pourtant, ils ne sont pas derrière le camion. Ils l’ont suivi, sur quelques centaines de mètres; enfin, on suppose qu’ils l’ont suivi …
  • attention, de 12, retour de la Focus; je répète, retour de la Focus. Deux mecs à l’intérieur, cette fois-ci. Elle est arrivée par le centre-ville.
  • ok, c’est reçu. Qu’est-ce qu’ils foutent? Bon, on la lâche pas, cette fois-ci.
Le sandwich est passé par dessus la banquette; il traîne par terre. Enfin … je n’en sais rien. Dans ces moments-là, plus rien n’existe. La concentration est totale. Voir sans se faire voir. Et comme on est tous parano … Le moindre détail fait redoubler d’attention.
  • ok; ça s’arrête comme tout à l’heure. Même place. Ca mate l’entrepôt. Je confirme, deux mecs à bord…
J’en profite pour jeter un oeil sur mon GPS, histoire d’imaginer l’itinéraire qu’ils ont pu prendre, lorsqu’on les a perdu…
Une heure…. deux heures…. trois heures… il est dix huit heures… rien ne bouge, mais tout le monde reste concentré, à l’écoute. Des camions sont sortis du dépôt, mais les mecs n’ont pas bougé!
  • attention, y’a du mouvement. Le moteur est en marche; la bagnole fait marche-arrière. Ils font demi-tour, au ralenti. Attention, à tous, cette fois-ci, on les lâche pas.
  • de 42, on est derrière. Même direction que ce matin; vers l’autoroute. Putain, ils font le feu (bah oui, le voyou se soucie assez peu du code de la route, faut dire; surtout lorsqu’il conduit une voiture volée, et replaquée). Je peux pas prendre, je répète, je peux pas prendre, je suis coincé au feu (bah oui, le mec qui est derrière des voyous, qui le sait pas, râle, en général, voyant le mec qui a fait le feu devant lui; mais, en même temps, il empêche le flic derrière d’avancer. Bref, c’est la merde).
  • de 5, est-ce que quelqu’un a la bagnole?
Pfff j’ai déjà vécu cette scène, et y’a pas si longtemps.
  • de 164, on y va; on prend l’autoroute, on verra bien.
Ah oui, je vous ai pas dit; ce jour-là, c’est moi, 164 (non, j’ai pas dit 16-64, bande d’alcoolos). Enfin, c’est nous; je conduis, donc c’est Franck qui est à la radio…
  • on emmanche l’autoroute (j’ai dit l’autoroute, hein, pour les esprits mal tournés)
  • ok, reçu, 164. Personne n’a pu suivre, il semblerait; vous êtes seuls…
  • ok, c’est pris. Pour l’instant, on n’a rien à vue
J’ai une 306 XSI ; un peu comme celle-là (Das Auto lol); oui, bon, je vous rappelle que cela s’est passé y’a quelques années, hein. Et puis bon, chez nous, on n’a pas ça.  Même si les cousins, pour certains, ont eu plus de chance; on leur a donné ça  (en même temps, pour ce qu’ils en ont fait… –> ).
Bref, trêve de plaisanterie…
J’ai ma 306 XSi, et elle roule plutôt bien. Nous voilà engagés sur l’autoroute. Comme nous avons un peu de retard sur la voiture (dont on suppose seulement qu’elle est là) je me le pied d’dans.
On est à 40 bornes de Paris, et on a décidé de prendre en direction de la capitale. 160km/h au compteur… et cinq kilomètres plus loin :
  • ok, on l’a. Je répète, de 164, on a la bagnole en visu. Ca roule fort; on passe la sortie n°5. Elle passe entre les files, le mec roule comme un malade
  • ok, 164. Gardez-les, on essaye de vous rejoindre.
  • ça va trop fort… on arrive à l’embranchement…. on les voit pas
La difficulté est double, à cet instant; il y a, avant tout, la vitesse… bon, pas grand nombre de voitures non plus, sinon, les parisiens le savent, impossible de rouler. Mais il y a surtout qu’on doit faire gaffe à ne pas se montrer… et, à zigzaguer entre les files pour garder les contact, ce n’est pas du plus discrèt. Mais on fait au mieux.
  •  Putain, Franck, tu les vois?
  • non, que dalle
  • merde… va falloir se décider; ils ont pris où, d’après toi?
  • j’en sais rien.. 1 chance sur 2….
  • Ouais.. fais chier…. merde (en tapant sur le volant qui, faut le reconnaitre, n’y est pour rien)
  • ok, je prend l’embranchement vers l’Est
  • ok, reçu, de 46. On est 2/3km derrière vous, on prend vers l’Ouest, au cas où.
  • Reçu…
Le compteur de la voiture ne s’est pas arrangé. Est-ce que les mecs ont pris un camion en filoche? Personne ne le sait ! Vont-ils sur un lieu de dépôt? On ne le sait pas!
  • ils sont là, je répète, on a la Focus, direction l’Est… kilomètre 26, c’est reçu?
  • oui, reçu, de 5. Bien joué…
  • ça roule fort, encore. 160 au compteur; je ne vois pas de camion à proximité; pour moi, ils sont seuls
  • ok, c’est pris; annoncez la progression
  • on arrive au kilomètre 21; ça continue tout droit, direction l’Essonne.
  • reçu
  • ok, c’est confirmé; ils prennent direction Evry. Attention, on arrive dans un bouchon. On a du monde devant
  • reçu; ça va nous laisser un peu de temps pour recoller.
  • reçu, pour 164….
Bon, un peu de répit. Mine de rien, avec tout ça, on est tous les deux en sueur; autant dire que le temps passe sans que l’on s’en rende compte. Peut-être s’est-il écoulé 3 minutes… peut-être une heure. Difficile à dire! S’agirait de ne pas entendre, à la radio, qu’un camion s’est fait braquer au milieu de l’autoroute!
  • ça sort, je répète, ils prennent la nationale
  • ok, c’est reçu; vous pouvez suivre?
  • oui oui, c’est bon; on y est… on les a…. on arrive sur Evry.
  • c’est pris; on a cinq minutes de retard…
Ca arrive. Il y a des jours où, sur une filoche, on ne « voit pas le jour », où on ne verra jamais l’objectif; un mauvais départ, un choix à faire qui s’avérera ne pas être le bon…. Il m’est déjà arrivé d’être au départ d’une filoche, le matin, et…. le soir, au moment où on « lève »; rien au milieu. Pas l’ombre du véhicule vu, sur toute une journée!
  • ok, sortie numéro 2, direction Evry centre.
  • reçu
  • ils sortent; prennent le rond-point et passent sur le pont. Avenue de la gare. Au feu rouge. Ils prennent à gauche. Ils sont sur la Nationale 2…. ça roule « normal »; file de gauche. Ca clignote à gauche; on a pris un peu de retard. Ok, ils tournent. On n’y est pas…. on peut pas avancer… rue Desmoulins…. on entre dans la rue; aucune visibilité. Ils ont passé le rond-point, devant….
  • on prend où, Franck?
  • chais pas, moi! Deux possibilités; à droite ou à gauche…
  • ok, va pour la droite….
Je sort du rond-point, en tournant à droite
  • putain, ils sont là… je les ai vu..; ils ont pris à gauche…
Volant vers la gauche, frein, frein à main…. mur…. qui tombe!
Eh merde…. j’ai mal pris le virage… et me suis retrouvé contre le grillage d’un pavillon, qui est tombé!
  • de 164, c’est fini pour nous. Le véhicule semble avoir pris la rue de l’entraide.
  • reçu, de 5, on va essayer de chercher dans le quartier.
  • reçu.
Avec Franck, on s’occupe du portail; par chance, il n’a rien. Il n’a fait que se dégonder. Pas de casse. La voiture semble ok.
Il est presque vingt heures. Les collègues sont arrivé sur secteur, mais personne n’a rien trouvé. Il ne sert à rien de rester sur le quartier trop longtemps, si ce n’est de risquer de se faire lever!
Le temps d’arriver au service, il est presque vingt et une heure. A la maison 45mn plus tard.
Le lundi, arrivée au service « classique »; rien n’a bougé le week-end, et pour cause, la société de transport est fermée.
  • ah, au fait, Chris; la 306 a un souci; faut que tu fasses un rapport
  • ah bon? qu’est-ce qui se passe?
  • le radiateur s’est perçé. Tu fais ce qu’il faut ?
  • ok.
Bon, ben c’est la demi-journée qui est morte. Faut faire le rapport, remplir les formulaires ad-hoc, et soit amener la voiture au garage, soit se débrouiller pour qu’ils viennent la chercher. Le garagiste (de la police) me dit qu’il va venir chercher la voiture. Ca m’arrange.
Ou pas…. le lendemain, j’apprends que la voiture est réformée. Le coût de réparation est trop élevé par rapport à l’ancienneté du véhicule. REFORME.
Cette affaire, s’est arrêtée là, pour moi. Rien à voir avec le véhicule, mais finalement, tout s’est calmé; plus rien autour du dépôt de marchandise…. rien n’indique non plus qu’on se soit fait détroncher! Ca arrive souvent; les mecs sont chauds et puis, au dernier moment, rien ne se passe! Un jour, un mec ne s’est pas levé, le lendemain, on apprend qu’il s’est fait peter la nuit pour un défaut de permis, le troisième jour, c’est un autre mec qui s’est couché trop tard, etc… bref…
Mais l’enquête a continué pour le groupe Barto. En fait, comme un signe du destin, la voiture s’était en fait trouvée, finalement, à coté du portail que j’avais percuté! Une petite allée de garages. La voiture vue par le collègue lors de mon demi-tour ne devait pas être la bonne….
Quelques semaines plus tard, j’étais dans le couloir, à discuter avec le chef de section, Commissaire de Police de son état. Il me demande à ce moment-là de passer « dans la semaine », pour signer une « lettre de mise en garde »…. Hum…. comment ? Oui; décision du Directeur. Un véhicule est cassé; le conducteur est en tort… bref, sanction !
J’avoue…. J’ai fait comprendre (avec humour) à mon commissaire que je ne signerai pas cette lettre.
Je n’en ai plus jamais entendu parler. Si ce n’est quelques mois plus tard, lorsque j’ai appris que ce patron avait pris « sur lui » pour ne pas me faire signer cette sanction.
Je précise qu’une mise en garde n’a aucune valeur dans l’échelle des sanctions de la police; si ce n’est que, le jour où, on peut la ressortir pour vous dire un truc du genre « on vous avait déjà prévenu » et, à ce moment-là, vous infliger une sanction réelle, comme un blâme, par exemple.
Quelques semaines plus tard, l’équipe que nous avions filochée était interpellée dans le cadre d’une Commission Rogatoire en crime organisé. Les mecs avaient, en plus, été « remonté » sur un vol de frêt….  hors de notre zone de compétence…. comme quoi, il n’y a pas tant de hasards que cela…
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