Vendredi matin.
Enfin, après deux jours pleins sur les routes antillaises, à filocher, il est prévu un retour au bureau. Comme d’habitude, lorsque l’on est sur le terrain, le travail de bureau prend du retard. Et pourtant, ces deux vecteurs d’enquête sont complémentaires, nécessaires, et indissociables dans la réussite d’une affaire.
Je suis dans les bouchons classiques du matin. Dans quinze minutes, je vais prendre l’astreinte, et ce, pendant une semaine. Cela signifie que, durant ce temps-là, toutes les affaires dévolues au service, saisi par le Parquet local, me concerneront. Ces saisines ne sont pas très nombreuses, statistiquement ; je dirai, au doigt mouillé, une par semaine en moyenne. Après, c’est chacun avec sa chance, ses grigris, et autres marabouts… Dix-huit mois que je suis là, et je n’ai été rappelé que deux ou trois fois… donc je suis serein. Et j’ai tort.
Le téléphone sonne. Le chef de groupe :

         Qui est d’astreinte avec moi ?

Bingo… ça pue…

          Ben moi… et « je sais pas qui »

Terme qui désigne un troisième policier du service… jusqu’alors, nous n’étions que deux, mais il a été jugé qu’il fallait accroître cette permanence. Au moins en quantité.

         Une affaire, de cette nuit. Un mec serré.

         Ok ; le temps d’arriver au bureau, on fait le point.

          Ouais, c’est ça

Faut dire que la période n’est pas propice aux affaires « en plus »… même si ce n’est jamais le bon moment. D’autant que ce genre d’affaires, même nécessaires, ne font que polluer notre travail, déjà bien complexe, avec des journées bien chargées. Mais, les protocoles de saisine étant ce qu’ils sont, il en est ainsi. On traitera cette GAV, et avec sérieux. Mais, pendant qu’on fait ça, fort logiquement, on ne fait pas autre chose !
Arrivée au bureau. Ordre, contre-ordres, il y a ce matin plus d’un lièvre à courir à la fois. Bref ; un p’tit bordel à organiser. Pour ce qui me concerne, c’est clair, c’est le GAV. Et bonne chose, c’est l’astreinte descendante qui a notifié la mesure. Comprendre par là que ce sont mes collègues qui viennent de finir leur perm, qui ont commencé l’affaire. Et, comme on dit en PJ, affaire du vendredi… week-end pourri. Le dicton se vérifie immanquablement.
Cette affaire : une mule. Très simplement.
image d’archive
Contrôlée par la Douane avec de la cocaïne dans ses bagages. Très classique, aux Antilles. Malheureusement. Quelques petits « paquets », en forme de boudin (histoire de tenter de passer inaperçu au scanner). Mais, cette fois-ci (sur combien d’autres) cela n’a pas fonctionné. Le client du jour a à peine plus de vingt-cinq ans. Je vais m’occuper de lui. Enfin, de la mesure de garde à vue qui le concerne. Première chose à vérifier, dans ces cas-là : les droits. Qu’a-t-il demandé, qu’est-ce qui a été fait.. les collègues ont bien jobé. Tout est carré, niveau des droits, on attend l’avocat, pour l’entretien de la première heure de garde à vue. Rapidement, on va enchaîner avec les auditions.
L’entretien avocat se passe, aucune observation du conseil. Je la fais patienter, le temps de prendre connaissance, moi-même, du dossier, et voir comment il va falloir orienter tout ça.
Le dossier pour l’avocat? En l’occurence, inutile. Tout est dit.

Allez, c’est parti. On commence par brosser les éléments d’identité, adresse, filiation, niveau scolaire, revenus… assez classique pour une mule, puisqu’il ne connaît, semble-t-il, tout juste que ses nom, prénom et date de naissance. Pas d’adresse, pas de diplôme, pas de boulot, et pas de revenus. Même pas un RMI. Le môsieur fréquente « l’école de la deuxième chance » ; le genre de truc qui va lui revenir en boomerang, j’en suis certain.
Les faits : oui, pas de problème, il reconnaît. Ok, c’est déjà ça. En même temps, difficile de nier la présence du produit dans ses bagages (quoique). Il ne sait pas qui lui a donné la cocaïne ; un mec  qu’il ne connaissait pas, rencontré dans un parc. Le hasard, quoi. Ah, il ne sait pas non plus à qui il devait la donner, puisqu’il aurait dû être reconnu à son arrivée. Ok ok… continuons…  il aurait dû toucher quatre mille euro. Ok. A titre d’information, le cours de la cocaïne, aux Antilles, est, en moyenne, de 5500/6000€. Il dépasse les 40.000 en métropole… on comprend vite la motivation …
Pas de quoi fouetter un chat, cette audition. Mon nouvel ami frôle les deux de tension. Et il n’y aura rien à en tirer. J’insiste à peine, histoire de lui montrer où se trouvent ses contradictions. Il n’en dit pas plus. Soit. Moins de quarante-cinq minutes d’audition. Ça n’en vaut pas plus.
L’enquête se poursuit par quelques vérifications très classiques, qui nous occupent le reste de la journée. En fin d’après-midi, le parquet nous autorise la prolongation. Ce qui est certain, c’est qu’on ne va pas partir sur 96 heures là-dessus. Il n’y a rien ; aucun élément exploitable. Ça sent la C.I (Comparution Immédiate). Donc, on fait le maximum pour faire toutes les vérifications, et éviter une ouverture d’information et donc, une commission rogatoire. On borde tous les éléments. De toutes parts…. Rien ne doit rester en suspens. Que les magistrats aient toutes les clés en main. 

La journée prend fin sur la notification de la prolongation de la garde à vue. Des prélèvements ont été fait sur le produit pour d’éventuelle expertises / contre-expertise, et enfin pour servir d’élément de preuve à l’audience.
Rendez-vous le lendemain matin. Il reste quelques questions à poser, des précisions à apporter. Et quelques actes à rédiger. Entre temps, dans le cadre de sa prolongation de garde à vue, le jeune homme a demandé à être examiné par un médecin.
Nous y voilà. Week-end pourri… ou presque. On est samedi, au bureau. Je rédige quelques actes annexes, m’assure que le gardé à vue a bien vu le médecin, et que le certificat médical mentionne bien la compatibilité de l’état de santé du gardé à vue, avec la mesure. C’est bien le cas. Nous allons le chercher au commissariat, où il a passé la nuit. Sans surprise, la nuit a été dure. Un seul autre gardé à vue, mais qui a décidé d’hurler toute la nuit. Classique.
L’avocat est présente ; j’entame la deuxième audition, difficile de se concentrer. Rien n’a changé, par rapport à la veille. Il reste sur ses déclarations, ne connaît personne, etc… bref, à mon sens, il se fout de nous. Non pas que l’on s’attende à ce qu’il nous donne des noms, des adresses, etc… mais qu’il nous dise. Il y a des choses qui s’entendent. Le fait que balancer un nom est risqué, ça s’entend. Le fait qu’il ait peur pour sa propre famille, ça s’entend. Mais bon… il reste sur sa position.
Petite coup de stress, histoire de… le chef me demande la rédaction d’un rapport de synthèse. Pour information, il s’agit d’un acte purement administratif, qui résume l’enquête. Dans ce document, il nous est préconisé d’ajouter notre sentiment quand à notre enquête. Il y a quelques années, cet acte n’existait que sur de grosses enquêtes, et s’avérait fort utile; Son usage s’est quelque peu répandu pour être, désormais, quasi généralisé. J’appelle cela la politique de monsieur plus.

Bref…

Après quelques atermoiements, la garde à vue prend fin en fin de matinée. Deferement devant le Procureur de la République, en vue d’une comparution immédiate en début de semaine.
Une fois au Palais, il faut donc aller voir le SPIP, service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation du tribunal, puis l’avocat (qui n’est pas le même qui était présent en garde à vue). Quelques secondes devant le substitut du procureur, qui reprend quelques éléments d’identité, et, le temps que le JLD et le greffier soient prêts, nous voilà dans le bureau du magistrat. Lequel, assez vite, décide de placer l’ex GAV en détention, en l’attente d’une comparution le lundi suivant. Au passage, comme je l’avais imaginé, une question fuse : « vous avez fait l’école de la deuxième chance ; vous êtes en route pour celle de la troisième » ? Voilà, c’est dit. Ca fait mal. Il regarde ses chaussures ! A vrai dire, il n’y a pas grand-chose à faire, et surtout rien à dire!
Le temps que le magistrat rédige le mandat de dépôt, nous voilà tous à attendre dans le couloir. L’avocat demande à son client de lui donner le numéro d’un proche, afin de se procurer quelques justificatifs qu’il  pourrait utiliser le jour du procès. Malheureusement, notre ex ami du jour reste très flegmatique, se contentant de répondre par des signes de la tête.
J’échange alors quelques mots avec l’avocat. Lequel semble désespéré. Et je le comprends. Comme je le lui souffle, l’avenir immédiat est sombre. Nous le savons tous les deux. La semaine prochaine, tout se jouera entre 12 et 30 mois de prison, estimons-nous, tous les deux. C’est un fait, et personne ne pourra rien y changer. Mais une autre question me taraude bien plus… et après ? que fera-t-il en sortant ? Je ne vois pas d’avenir, à ce jeune de 25 ans. Pas de formation, pas de volonté, de motivation, et un flegme tel que j’ai envie de lui mettre des coups de pieds au derrière pour le faire avancer (au figuré, bien sur).
Ce genre de cas est malheureusement fréquent. Oh, ce n’est pas une nouveauté.  Des jeunes femmes seules, des hommes seuls, des couples… J’ai même déjà vu des quinqua jouer les passeurs, par appât du gain ! Inutile, désormais, de faire du profilage. N’importe qui peut faire la mule. L’habit ne fait plus le moine.
Quelques minutes plus tard, nous voilà arrivés devant la maison d’arrêt. La seule question qu’il se pose, le sourire aux lèvres : « vais-je arriver à temps pour la promenade ». Tout est dit.

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Audience de comparution immédiate: 18 mois ferme, mandat de dépôt à l’audience.
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